Philibert Besson : le pourfendeur de la Troisième République
Ta tête, elle rebondissait sur chacune des marches, éclaboussant de sang et de chair chaque pierre, chaque arête. Au terme de la centième, elle n’était plus qu’une bouillie informe qui avait laissé échapper un dernier souffle de vie. Tes bourreaux, qui te traînaient par les pieds dans cet escalier de la maison centrale de Riom, toi, Philibert Besson, député de la France de la IIIe République, tu leur avais déjà pardonné leur méthode de brute depuis que tu avais franchi les portes de cette forteresse, condamné à trois ans pour propos défaitistes. Ton ultime épreuve dont tu ne devais pas ressortir vivant ! Dans cette France de 40 qui chavirait sous les coups de vent de l’armée nazie et des revanchards de la droite nationaliste, tu aurais pu juste croupir dans une cellule, mourant à petit feu de ta tuberculose. Mais ce n’était pas assez… il fallait, toi, le petit bonhomme frêle et sans défense hormis ta faconde, te casser, t’humilier, jusqu’à te fendre le crâne pour en expurger toutes tes mauvaises pensées.
Quelques semaines plus tôt, la faune carcérale de la centrale de Riom s’était déchaînée en cassant tout à l’intérieur, beuglant sur le toit qu’on les libère pour aller casser ensuite de l’Allemand sur les frontières du Nord. Tu avais fait partie des meneurs… tu allais le payer de ta vie. Comme la centaine d’autres prisonniers que les gardiens laissèrent crever de faim. Toi, tu eus droit à un régime spécial digne d’un ancien parlementaire de la IIIe République honni des Vichystes de tout poil. T’humilier d’abord avant de sonner l’hallali. Tabassage quotidien d’abord pour t’assagir ; privation de soins pour soigner ta tuberculose ; amaigrissement général de ta carcasse descendue à trente-trois kilos ; tes cheveux tondus pour te faire ressembler encore plus à un spectre. Et puis, ils décidèrent d’en finir avec toi, le 12 mars 1941. Faut dire, Philibert, que tu y avais été fort ce jour-là. Traité ton meilleur souffre-douleur de « Vautours », fallait en avoir encore du courage ! Tu n’eus pas à le regretter. Au lieu de mourir banalement dans un cul de basse-fosse, emporté par la maladie, ils firent de toi un martyr. Je te soupçonne, Philibert, de l’avoir insulté à cet effet. Pour passer à la postérité. Comme un résumé de ta vie !
Les tribulations d’un Auvergnat dans la Marine marchande
Franchement, Philibert, tu en connais beaucoup de tes contemporains qui, nés dans les monts de la Haute-Loire, ont fini par s’engager dans la Marine marchande, voyageant sur tous les mers et les océans ? À Vorey-sur-Arzon, où tu es né le 6 juin 1898, on avait plutôt l’habitude de tirer le cheval par la bride pour labourer des terres bien grasses que d’aller faire le matelot vers la Cochinchine ou les Amériques. D’ailleurs, ton père, cet inconnu, y avait laissé la vie avant ta naissance, terrassé par un mauvais coup de pied de son canasson. Il te restait ta mère, Philibert, qui reporta sur toi tout son amour et appliqua scrupuleusement la dernière parole de son époux agonisant : « Si c’est un garçon, tu le feras instruire. »
C’est pas que tu fus un élève consciencieux et discipliné, Philibert. Plutôt du genre dissipé et farceur. Mais tellement doué que le hussard noir de la République qui officiait à la communale de Vorey montrait envers toi une indulgence dont tu savais profiter à bon escient.
La chanson ne fut pas la même quand tu partis au Puy chez les Frères des écoles chrétiennes. Faire de toi un religieux, Philibert, fallait vraiment mal te connaître. Alors, tu leur en fis voir de toutes les couleurs aux soutanes de Notre-Dame-de-France. Aux promenades enrégimentées à travers la ville, tu préférais faire le mur et partir en goguette dans les rues du Puy. Arrivèrent la guerre, ses tranchées et les morts, de plus en plus nombreux. Ne rien faire dans ce pensionnat tandis que d’autres mouraient pour la patrie se révéla vite insoutenable pour toi. Pour en partir, tu ne fis rien comme les autres. Il fallait un geste radical. Impardonnable aux yeux des Frères. Alors, tu jetas au poêle, pêle-mêle, dans un grand autodafé, toutes les bondieuseries littéraires qui te passaient par les mains. Les malheureux religieux criaient au diable et à l’infamie. Un suppôt de Satan qu’ils se firent vite un devoir d’expurger de leur pensionnat avant que tu ne gangrènes leur établissement. De la même manière que le firent plus tard tes collègues parlementaires.
Tu n’as jamais fait dans la demi-mesure, Philibert Besson. On peut même dire que c’est un peu ta marque de fabrique, fonceur et provocateur à la fois, sans garde-fou pour te protéger. Aux risques de te prendre les pieds dans le tapis comme celui de l’Assemblée nationale. Mais ça, c’est pour plus tard. En attendant, le 03 avril 1917, tu t’engages comme volontaire au 1er régiment d’Artillerie de Montagne. Une blessure… une évasion et un diplôme de bachelier en poche, voilà ce que tu avais récolté à l’armistice. Direction l’Ecole Spéciale de Mécanique et d’Electricité à Paris puis l’Institut électrotechnique de Grenoble. Puis direction la Marine marchande et les grandes virées trans-océaniques. Alors, était-ce bien raisonnable, Philibert, de s’amouracher d’une fille du pays alors que tu naviguais par tous les diables de la Terre ? Ta promise finit par en épouser un autre. Alors là, quand tu l’appris, ce fut grandiose ! En tenue militaire, l’arme au poing, afin d’exorciser cette rupture, tu te jetas dans les rues du Puy avec frénésie, menaçant tous les quidams qui ne songeaient qu’à fuir devant une telle menace. Aucun coup de feu n’avait été tiré quand les cognes te saisirent et t’emportèrent au poste. Bon pour la prison, mon gaillard. Vu sous un autre angle, un médecin te déclara irresponsable. Direction l’asile psychiatrique, mon Philibert, le 12 juillet 1924. Des douches et de la camisole, tu en eu bientôt ta claque ! Tu t’étais évadé du pensionnat et des arrières ennemis, alors l’asile ! Le 3 août, tu te fis la malle. Pas bien loin ! C’est que les infirmiers, ça te renifle un malade aussi bien qu’un chien policier, un truand. Retour à l’asile. Pas pour bien longtemps ! C’est qu’à Vorey, voir le Philibert Besson enfermé chez les fous, ce n’était pas tout à fait du goût de ta mère et de tes amis. Jusqu’au maire qui se fendit de signer la pétition demandant ta libération. Le 26 septembre, tu sortais enfin de l’antre de la folie. Et quoi de meilleur pour te ressourcer que de prendre un navire vers le Brésil.
Première révocation
L’année 1925 commençait à fleurir. Ce fut le moment où tu décidas de te lancer dans la politique. Oh, ce ne fut pas un grand succès ! Seulement deux cent cinquante voix sur mille neuf cent trois au second tour des élections cantonales de juillet 1925. Au moins avais-tu pu tâter le terrain et faire entendre ta voix dont le parler vrai ressemblait à celui du républicain progressiste Prosper Monplot, maire de Bellevue-la-Montagne, un paysan bon teint qui s’exprimait en patois à ses électeurs et n’hésitait jamais à pourfendre le pouvoir parisien et le clientélisme des députés. Ce ne fut certes pas suffisant pour remporter ces élections mais au moins, le candidat Philibert Besson avait-il su se faire connaître, à l’âge de vingt-sept ans.
Pour oublier cet échec, tu décidas de partir à nouveau vers les rivages lointains, séjournant une longue période aux Etats-Unis, ce qui te permit de mieux comprendre leur système industriel et les difficultés sociales en ce début de crise économique planétaire.
Ta seconde tentative électorale sera la bonne. En 1928, après une campagne à moto juché sur ta BMW, toi, Philibert Besson, tu devins conseiller d’arrondissement au détriment des candidats rouges et blancs. Presque une révolution dans ce pays ! Dans la foulée, le 19 mai 1929, tu emportas la mairie de Vorey-sur-Arzon. C’en était trop pour les nantis de la région, habitués à régler entre eux les questions politiques. Faut dire que tu ne mis pas spécialement du tien à faire œuvre de diplomatie et de consensus. Tu étais plutôt du genre « L’heure est venue de régler nos comptes » ! Absence de convocation au conseil municipal du chef de l’opposition ; les missives du préfet envoyées à la poubelle concernant cette affaire ; refus de recevoir le juge de paix et l’huissier venus enquêter à la mairie. Peccadilles que tout cela si on les compare à ton premier vrai combat politique. Haro dès lors sur les compagnies d’électrification jugées coupables par toi, Philibert, le maire de Vorey, d’imposer le tracé des lignes et de pratiquer des prix prohibitifs. Avec tes paysans, transformés en chouans des temps modernes, tu les as fait arrachés ces satanés poteaux, démontrant que la commune de Vorey était désormais libre. Et puis, il y eut l’affaire des billets de train que tu te refusais de payer à chacun de tes déplacements, jugeant encore une fois que les compagnies ferroviaires se taillaient des bénéfices disproportionnés. De quoi faire perdre son sang-froid au juge Gravier qui s’empressa de te condamner à une amende pour infraction à la police des chemins de fer. Et comme tu ne pus t’empêcher de lui signifier ta façon de penser, tu écopas d’une poursuite pour outrage à magistrat. Le préfet en profita pour te suspendre un mois de tes fonctions de maire… après seulement trente-quatre jours de mandat municipal. Et pour faire bonne mesure, le président du Conseil, André Tardieu, allongea la suspension à trois mois. Ce n’était que le début de tes ennuis juridico-politiques ! Condamné à deux mois de prison avec sursis pour outrage au juge de paix, ta peine fut confirmée par la cour d’appel de Riom, entraînant ta révocation et une inéligibilité de cinq ans. Tes ennemis avaient bien manœuvré pour te mettre à l’écart. D’aucun ne se serait pas relevé. Mais toi, Philibert, tu n’étais pas de ceux qui se laissent impressionner. D’autres combats allaient venir, bien plus difficiles à mener.
Le fédérisme et la monnaie Europa
C’est à cette époque que tu fis la connaissance de Joseph Archer, un bourgeois aux idées innovatrices, inventeur et industriel, maire de Cizely dans la Nièvre, excellent théoricien mais piètre orateur. À tous les deux, Philibert, vous alliez faire la paire. À lui les moyens financiers et les théories ; à toi, les estrades des réunions et les envolées oratoires. Ah ! vous faisiez une drôle d’équipe, tous les deux, pour préconiser le fédérisme, imaginé par Archer. Une théorie qui consistait à donner à l’Europe une monnaie unique, l’Europa, gagée non sur la spéculation financière mais sur le travail ; à créer des Etats fédérés d’Europe ; à supprimer les barrières douanières et à pratiquer une politique de grands travaux afin d’assurer la paix sur le vieux continent. A cela, tu y ajoutais ton grain de sel personnel, annonçant bien avant tout le monde le risque qu’il y avait pour la France à trop ponctionner l’Allemagne vaincue, laissant le champ ouvert aux nazis pour prendre le pouvoir. Et comme tu n’étais pas homme, avec Archer, à seulement vous gargariser de belles idées, l’Europa fut créée sous forme de billets et de pièces de monnaie dans un cercle restreint de commerçants et d’artisans soucieux de réaliser cette entreprise. Bien sûr, l’Europa resta confidentiel et sans lendemain mais l’idée était lancée et il faut vous en reconnaître la paternité commune. « Ainsi, concluais-tu, la France, ayant résolu tous ces problèmes nationaux, ayant un idéal international, pourra être véritablement la reine de la paix. »
Pour faire avancer vos idées, il vous fallait à tous les deux, une tribune pour vous exprimer. Pas n’importe laquelle ! Celle de l’Assemblée nationale. C’est Paul Doumer, le nouveau président de la République, qui t’en fournit l’occasion en te relevant de ton inéligibilité. Les élections législatives de 1932 se profilaient à l’horizon. Il n’était que temps de repartir en campagne, de ferme en ferme, de village en village, de réunions improvisées en meetings organisés, n’hésitant jamais, toi, Philibert Besson, à venir troubler les réunions de tes adversaires en intervenant et, à l’occasion, en les ridiculisant, la plupart du temps sous des tonnerres d’applaudissements. Car, dans cette circonscription du Puy, tu étais chez toi. Et comme si cela ne suffisait pas, tu l’arpentais jour après jour dans un coupé Ford transformé en placard électoral, haranguant les habitants, debout sur le marche-pied :
« Dans cette lutte nécessaire entre le peuple et les Vautours qui, sous le couvert de tous les partis politiques, aussi bien ceux de gauche que ceux de droite, l’ont conduit, hier, à la division pour régner et l’exploiter, aujourd’hui à la ruine et à la misère générale, demain à la guerre et à la révolution ; si vous voulez être vainqueurs :
« Tous unis comme au front.
« Ils vous disent blancs et rouges.
« Et eux que sont-ils ?
« Leur couleur est brillante sous le soleil.
« Elle a l’éclat métallique de l’argent. »
Le décor était posé. Au beau milieu de la crise économique qui ébranlait le Monde jusqu’à toucher la France qui s’était crû un temps invulnérable, enfonçant le clou là où ça fait mal en mettant gauche et droite dans le même sac et évitant intelligemment de mettre en avant les propositions fédéristes auxquelles les paysans du canton n’auraient pipé mot, tu réussis un coup de maître et un véritable pied de nez à tous ceux qui t’avaient mis des bâtons dans les roues. Le 1er mai 1932, tu arrivas au second rang avec 4549 voix, derrière le radical Boyer (5375 voix) mais devant l’U.R.D. Gallet (3765 voix). La partie était loin d’être gagnée mais tu profitas du désistement du candidat de droite à ton profit, le but étant de faire battre le radical Boyer à tout prix.
Ah ! ce fut une belle victoire, Philibert. Et une belle revanche aussi ! 8511 voix contre 6067 à ton adversaire Boyer. Juché sur les épaules du petit peuple du Puy, tes cheveux en bataille de part et d’autre de ton crâne dégarni, tu fus transporté à travers toute la ville dans un grand éclat de rire qui secoua tous les bourgeois de la ville.
Le trublion de l’Assemblée
Député ! Tu étais élu député, Philibert. Le seul député fédériste porté à l’Assemblée nationale. Une vraie tribune où tu allais pouvoir exprimer tout ton talent d’orateur et faire connaître tes idées quitte à pourfendre l’ordre établi et les traditions bien ancrées. Tu frappas fort d’entrée, prenant la parole le premier après la présentation budgétaire du président Herriot. Une offense à la règle qui voulait que les nouveaux députés fassent leur classe durant un an avant d’intervenir. Du coup, tu n’y allas pas par quatre chemins, montant en puissance au fur et à mesure de ton discours :
« Qu’il me soit permis de jeter un coup d’œil d’ensemble sur le programme que vient de nous lire M. le Président du Conseil.
« Il vous apparaîtra tout de suite incomplet, insuffisant, devant l’immensité de la crise. C’est peut-être un remède passager, quelque chose comme une piqûre de morphine. La maladie subsiste, et le problème reste posé dans son intégrité…
« Le remède devra concerner des questions d’ordre national et universel.
« A la base de toutes les grandes questions, nous trouverons un problème technique. A la base de la sécurité, il y a un problème de technique militaire, de tactique et de stratégie. A la base des frontières douanières et des problèmes connexes de la spéculation, de la cherté de la vie et du chômage, nous trouverons des problèmes de technique financière et d’économie politique.
« La seule méthode qui s’impose est la méthode scientifique, laquelle comporte l’analyse poussée jusqu’à ses extrêmes limites et qui, par un effort de synthèse, nous permettra de concilier toutes les solutions dans les divers domaines, afin d’éviter qu’une réforme opérée dans un domaine ne se trouve par ses effets en opposition avec une réforme opérée dans le domaine voisin… »
Tu déballas ainsi tout ton programme à l’exception peut-être de la monnaie unique, avant de tendre tes bras vers tous les partis rassemblés dans l’hémicycle, démontrant par ce geste ton indépendance d’esprit et ta liberté de parole. Et c’est peu de dire que, ce 7 juin 1932, tu ne passas pas inaperçu dans les rangs des parlementaires même si la plupart continuèrent à te regarder avec un air amusé et condescendant.
Tes interventions suivantes furent du même acabit… sur les causes des incendies de divers bateaux dont tu réfutais la version officielle de l’accident causé par un court-circuit ; sur le coût prohibitif de l’électricité, proposant une taxe sur le chiffre d’affaires des compagnies ; sur l’accumulation des stocks dans l’agriculture provoquant l’effondrement des prix, vilipendant « l’anarchie de la situation économique internationale ». Encouragé par les uns à continuer ; sermonné par le président Bouisson de mettre un terme à ton discours, il fallut faire intervenir les huissiers pour te couper la parole et t’emmener manu militari hors de l’hémicycle, ta chevelure ébouriffée et tes vêtements en désordre.
Tu comprendras, Philibert, qu’après tout ce tintouin que tu fis à chaque fois que tu montas les marches vers le perchoir, ceux qui tenaient le pouvoir et comptaient bien le garder ne pouvaient que te mettre à la raison, dussent-ils utiliser des moyens peu orthodoxes pour y parvenir. En l’occurrence, ce fut une banale affaire de carnet à souches qui enclencha tout le processus qui devait t’amener à la destitution de ton siège, à ta prise du maquis et puis à ton arrestation. Il s’agissait ni plus ni moins que d’une petite dette non réglée concernant un dépassement des dépenses électorales. Pas de quoi fouetter un chat et encore moins d’être déchu de ton mandat. Ton cas, à côté de l’affaire Stavisky qui faisait vaciller la Troisième République, n’aurait jamais du te valoir pas moins de dix-sept actions en justice et encore moins d’être déshonoré, le 7 mars 1935, devant tous tes pairs de l’Assemblée nationale qui votèrent, à une majorité écrasante, ta déchéance (28 voix contre, trois cent vingt-cinq pour).
Face à cette cabale, tu réussis quand même un sacré coup : alors que le vote se terminait, tu décidas de prendre la poudre d’escampette, au nez et à la barbe de la police, pour venir prendre le maquis dans les monts vellaves et débuter la résistance non sans avoir une dernière fois vilipender tes collègues parlementaires : « En vous pardonnant, je vous traite d’assassins. »
Le député en cavale
Dans ton pays, Philibert, tu pus tenir le maquis durant neuf mois, caché par des cousins, devenant l’homme le plus recherché de France. Des jours et des semaines rocambolesques parfois pour échapper aux gendarmes et à la police mais aussi pour participer à des réunions, notamment quand Archer se présenta, le 2 juin 1935, sur ton siège laissé vacant. Tu te déguisas en femme, les plus fins limiers de la police ne se doutant pas un seul instant que tu passais juste à côté d’eux. On te voyait partout et nulle part. Et surtout là où on ne t’attendait pas comme la fois où, journalistes et médias rassemblés, tu jaillis d’une charrette remplie de foin., lançant à la cantonade : « Je veux montrer à la France entière comment circule librement un souverain des montagnes. » Une provocation supplémentaire qui dut être mal digérée du côté du gouvernement.
On te prêta quelques chansons en ton honneur, telle La ballade de l’invisible Philibert : « Qui dira sa fine malice/Ses avatars et ses détours ?/Il fait la nique à la police,/Au gendarme, il offre cent tours./À Frégoli l’interchangeable/Il pourrait donner la leçon./Sur terre, avion, dirigeable,/Est partout Philibert Besson… » ou La Philiberte, sur l’air de Cadet Roussel : « Grâce à la monnaie europa/Que not’ Philibert inventa/L’on ne devait plus connaît’ la crise,/Le chômage et la triste mouise./Ah ! Ah !Ah oui vraiment !/Not’ Philibert est épatant… » Sans parler du tube de ces années-là, Le lycée Papillon, où tu te retrouvais dans un couplet :
« Élève Trouffigne ? … Présent !
Vous êtes unique en géographie ?
Citez-moi quels sont les départements
Les fleuv’s et les vill’s de la Normandie
Ses spécialités et ses r’présentants ?
Monsieur l’Inspecteur,
Je sais tout ça par cœur.
C’est en Normandie que coul’ la Moselle
Capital’ Béziers et chef-lieu Toulon.
On y fait l’caviar et la mortadelle
Et c’est là qu’mourut Philibert Besson.
Vous êt’s très calé
J’donn’ dix sans hésiter. »
Vint le premier tour de la législative partielle concernant ton siège. Archer était bien sûr candidat mais tu ne le soutins guère, inquiet de son arrivisme qui le faisait trop ressembler aux candidats que tu exécrais. Ce qui ne l’empêcha pas de remporter une large victoire au second tour, principalement due au fait qu’il était le candidat de Philibert Besson.
Et puis, à la fin de l’année 1935, épuisé par toutes tes pérégrinations à travers la montagne vellave, tu décidas de t’enfuir, de passer en Espagne avant de te rendre aux policiers du quai des Orfèvres, le 9 décembre. Bien t’en prit car quelques jours plus tard, le président Lebrun te graciait avant que la cour de Riom ne t’acquitte du vol du carnet à souches.
Le fascisme à la Philibert Besson
Tu aurais pu tranquillement te retirer de la politique mais le virus te reprit rapidement. Délaissant la circonscription du Puy, tu te présentas à Saint-Etienne en tant que président du parti Capitaliste-Travailliste, candidat fasciste. Fasciste, toi, Philibert, à d’autres ! Ou alors un fasciste à la mode philibertiste, internationaliste, favorable à une langue et à une monnaie unique, « pour la paix et le bonheur de l’humanité reposant sur la prospérité universelle » et bien loin des rodomontades du matamore Musssolini ou du musclé Doriot et son parti de nervis prêts à faire le coup de poing. Avec une telle étiquette sur le dos, tu fus battu largement par un certain Antoine Pinay. Tu renouvelas l’expérience en 1938 dans la même ville après qu’Antoine Pinay fut passé sénateur. Mais prenant tout le monde à contre-pied, tu te désistas en faveur du candidat communiste dès le premier tour. Un fasciste qui appelait à voter pour un communiste. Décidément, Philibert, tu ne pouvais pas faire comme tout le monde, quitte à déboussoler ton électorat.
Puis vint « la drôle de guerre ». Cette guerre que tu annonçais depuis plus de dix ans, elle frappait aux frontières de la France que personne n’avait voulu voir venir. Ta mobilisation ensuite comme simple troufion alors que tu aurais pu prétendre au grade d’officier, vu tes anciens états de service.
Indécrottable Philibert ! Il fallut encore que tu te fasses remarquer dans un café de Vorey. « Nous sommes mal gouvernés, que tu as déclaré aux consommateurs. Ce sont les capitalistes et les fumistes qui nous ont conduit à la guerre. L’Allemagne ne la voulait pas, mais ce sont les gens de la finance française et anglaise qui la voulaient ! La station émettrice de Stuttgart dit la vérité, quant aux stations émettrices françaises, elles ne font que nous bourrer le crâne. Je m’en fous et si je pouvais m’en aller en Allemagne, je m’y rendrais de suite. Nous serons vaincus par les germano-Russes, avec l’amitié de l’Italie. » Déclaration certes prophétique mais inacceptable dans un pays en guerre, qui te valut trois années de forteresse et une dernière épreuve qui te coûta la vie.
Alors, qui étais-tu Philibert Besson ? « Un homme, selon Antoine Pinay, pas très d’aplomb. Ses projets, c’était de la fantaisie. » Ou bien un visionnaire qui eut le tort d’avoir trop tôt raison, provocateur-né manquant sans doute de diplomatie mais qui insuffla un air nouveau à la vie politique sclérosée de la Troisième République. Jusqu’à le payer de ta vie ! C’est pour tout cela que tu es sympathique et unique, Philibert !


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