Raoul Diagne. Une araignée noire chez les Bleus
Chez les Diagne, on ne fait pas les choses à moitié, avec une propension à devenir les premiers de la classe dans des domaines bien différents. Le père, Blaise, sénégalais d’origine mais grand voyageur dans l’exercice de ses fonctions au sein des douanes coloniales, devient d’abord l’un des tout premiers noirs à être introduit dans le Grand Orient de France. Puis, de retour au pays, il se fait élire député du Sénégal à l’Assemblée nationale française, le 10 mai 1914, quelques mois avant la déclaration de guerre. Une première pour un noir africain ! « Je suis noir, déclare-t-il durant la campagne électorale, ma femme est blanche, mes enfants sont métis, quelle meilleure garantie de mon intérêt à représenter toute la population ? » Un piédestal qui amènera plus tard Blaise Diagne au gouvernement comme sous-secrétaire d’état aux colonies.
Tel père, tel fils ? Pas vraiment ! Embrasser dans les années 30 une carrière de footballeur professionnel ne répond pas exactement aux ambitions paternelles. Sauf que Raoul a du caractère et surtout de sacrés aptitudes physiques. Quand on mesure 1,87 mètres et que l’on possède des jambes longues comme des compas, on peut prétendre dominer de la tête et des épaules ses adversaires et ratisser tous les ballons qui passent à portée de ses crampons, à défaut d’accéder au perchoir de l’Assemblée nationale ou du Sénat comme le fera plus tard Gaston Monnerville, né comme Raoul Diagne en Guyane.
Supplément qui ne gâte rien, le joueur est polyvalent. Mettez-le arrière droit et son adversaire sera muselé! Placez-le à l’aile droite et ses débordements attiseront le feu dans la surface de réparation adverse ! Positionnez-le dans les cages et le gardien titulaire risque de se retrouver rapidement sur le banc des remplaçants ! Une mésaventure qui arrivera au gardien autrichien, Rudi Hiden, un des cadors à son poste, écarté par ce jeune blanc-bec.
Inutile de dire que « l’araignée noire » ne met pas longtemps à se faire remarquer par les clubs français les plus huppés de l’époque. Le Stade Français d’abord mais surtout le Racing Club de Paris avec lequel il remporte un doublé Coupe-Championnat et deux Coupes de France en 1939 et 1940 contre Lille et Marseille.
Le temps est venu de se faire une place en équipe de France. Mais, si de nos jours la question d’une sélection nationale multi-ethnique ne se pose pas, il n’en est pas de même à l’époque de la France coloniale, particulièrement dans ces années 30 où la montée des extrêmes en Allemagne et en Italie se matérialise par des lois raciales. Sélectionner un joueur de couleur pour la première fois en France est donc un geste fort et loin d’être innocent face aux saluts hitlérien et mussolinien.
Le 14 février 1931, la gazelle noire, en revêtant pour la première fois le maillot frappé du coq contre la Tchécoslovaquie, aux côtés des Alexis Thépot, Etienne Matler, Paul Nicolas et Marcel Capelle, entre dans l’histoire du foot français.
« Diagne, écrit le lendemain Michel Rossini dans le journal Football, dont c’étaient les débuts dans l’équipe tricolore, fut en tout point excellent en ce qui concerne le côté défensif de son rôle ; dans l’attaque, il a encore maintes choses à apprendre. » Le joueur, lui, a vécu sans problème son intégration : « Cela s’est fait très naturellement. Je n’ai presque jamais subi de méchantes réflexions. »
Cette première sélection sera suivie de dix-sept autres dont une Coupe du Monde en 1938, son dernier match se soldant par une victoire contre le Portugal (3-2), seulement quelques semaines avant l’invasion de la France par les troupes allemandes.
Raoul Diagne se réfugie alors en zone libre. D’abord à Toulouse puis à Annecy, Nice et le club de Gorée, au Sénégal, bouclant dans le pays de ses origines familiales un parcours atypique.
Si Raoul Diagne possède le football dans la peau, l’homme est également un fêtard invétéré qui aime côtoyer le show-biz. Joueur de football le jour, il se fait pilier de cabaret la nuit, Chez Michou ou Chez Eve, fréquentant Jean Gabin et Joséphine Baker qui l’appelle familièrement « son petit frère ». L’alcool, les filles déshabillées et deux paquets de clope par jour : Diagne est loin de mener une vie d’ascète. La gazelle noire est aussi un excentrique qui aime se balader le long des boulevards parisiens avec un jeune guépard en laisse. On imagine la tête des passants à la vue de l’animal, bien plus dangereux que le homard promené dans le même état par le poète Gérard de Nerval, un siècle plus tôt.
Sa carrière de joueur achevé, Raoul Diagne embrasse le métier d’entraîneur, successivement en Belgique, au Gallia Sport d’Alger, au club normand de Flers puis, juste retour des choses, à la tête de la sélection nationale sénégalaise, dès l’indépendance de ce pays. Son heure de gloire, il la connaît en 1963 quand son équipe remporte les Jeux de l’Amitié en battant son second pays de coeur, la France.
C’est d’ailleurs à Créteil que « le grand-père du football sénégalais » s’éteint, le 12 novembre 2002, à l’âge de quatre-vingt douze ans.
Depuis longtemps, nombre de joueurs de couleur avait offert à la France ses lettres de noblesse sportives suivant la définition que donnait Michel Hidalgo : « Que signifie le mot Equipe ? C’est la plus belle au monde, il n’y a pas de couleur. La couleur reste le bleu, blanc, rouge. »


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