Recherche pétrole… désespérément !
Le scénario a été préparé dans les moindres détails. Après un bref discours distillé avec une gravité de circonstances, celui qui n’est plus désormais que l’ex-président des Français se lève, prononce un au-revoir qui laisse place à toutes les interprétations puis tourne le dos à la caméra et aux téléspectateurs et finit par quitter le plateau alors que les lumières s’éteignent, comme si la France devait dès lors sombrer dans le néant d’une gauche arrivée pour la première fois au pouvoir sous la Ve République.
Elu président en même temps que le choc pétrolier, le règne de Valéry Giscard d’Estaing se termine donc dans le parfum nauséabond des scandales et des affaires troubles : diamants de Bokassa, assassinat du ministre Jean de Broglie et mort mystérieuse du ministre Robert Boulin. L’élan de jeunesse donné au début du mandat, symbolisé par les dîners présidentiels chez l’habitant, s’est largement estompé au début des années 1980. Désormais retiré de l’Elysée, Giscard d’Estaing n’en a pas pour autant terminé avec les affaires. Deux ans se sont à peine écoulés que la bête noire du président, Le Canard Enchaîné, révèle un rapport de la Cour des Comptes sur un projet de détection aérienne de pétrole, sous le titre des « avions renifleurs ». Une expression que l’on doit à l’informateur du journaliste Pierre Péan, que ce dernier n’a fait que reprendre. Un rapport rédigé par un conseiller référendaire, François Giquel, qui s’est mystérieusement volatilisé de la Cour des Comptes, détruit en novembre 1982 par son premier président, Bernard Beck, sur ordre de Matignon. En résumé, le rapport montrait la légèreté des dirigeants d’ELF-ERAP dans la conduite de cette opération et la perte de 750 millions de francs.
Retour en arrière pour bien comprendre le contexte.
En 1973, le choc pétrolier touche de plein fouet l’économie des pays industrialisés, notamment la France, fortement dépendante des pays producteurs alors que les gouvernements successifs ont depuis la Seconde guerre mondiale fait le choix du « tout pétrole » au détriment du charbon. La société nationale ELF et sa filiale ERAP (Entreprise de Recherches et d’Activités Pétrolières) voient en quelques mois plusieurs de leurs sites de production nationalisés, principalement en Algérie et en Irak.
Si le slogan « En France, on n’a pas de pétrole mais on a des idées » laisse croire que le pays est à l’abri d’une future pénurie, il n’en demeure pas moins vrai que l’or noir reste indispensable à la bonne marche de l’économie nationale.
Aussi, quand trois hommes se présentent à la direction d’ELF-ERAP avec une invention révolutionnaire, ils savent d’emblée qu’ils seront écoutés. Aldo Bonassoli joue le rôle du « géo trouve-tout » de génie. Un Italien bon teint lequel, avec son accent et sa figure bonasse, vous vendrez la tour de Pise en pierres détachées pour la remonter droite. Réparateur en télévision, c’est lui qui, dans un cahier rempli de formules mathématiques, prétend avoir découvert le Graal. Son associé, Alain de Villegas, est un noble désargenté qui traine sa particule dans les salons mondains pour tenter de se refaire une fortune, hors son château belge défraîchi de Rivieren. Ces deux-là n’auraient pas eu leur entrée chez ELF sans Jean Violet, officiellement avocat mais surtout ex-membre du contre-espionnage français. L’homme possède ses entrées au Vatican et auprès de quelques personnalités comme Antoine Pinay, ancien président du Conseil sous la IVe République, catholique et anticommuniste fervent. Que ce dernier apporte son soutien aux trois hommes ne peut que convaincre les dirigeants d’ELF d’ouvrir grandes leurs portes et mieux encore, le portefeuille de la société.
Parmi les connaissances de Jean Violet, un certain Jean Tropel, devenu chef de la sécurité chez ELF. Un point de fixation pour être introduit auprès du directeur Pierre Guillaumat qui frémit d’excitation devant un projet aussi révolutionnaire qui pourrait permettre à son entreprise de prendre de l’avance sur ses concurrents. Qui plus est quand il apprend que l’Union des banques suisses (UBS) se porte caution financièrement par l’intermédiaire de son président, Philippe de Weck. Ce dernier, fortement lié au milieu du clergé, notamment avec le sulfureux Mgr Marcinkus, impliqué dans le scandale de la banque Ambrosiano.
« L’invention qui allait sauver la France », comme l’a dit Pierre Péan, ne peut laisser indifférent les dirigeants d’ELF, au risque de voir passer les inventeurs à la concurrence étrangère.
Et banco ! Les premières expériences fournissent d’excellents résultats. Mais bizarrement, elles se déroulent au-dessus de nappes déjà identifiées. Des fuites ont-elles eu lieu au sein des services d’ELF ? Bonassoli était-il au courant de ces lieux ? On peut l’envisager.
En mai 1976, dans le Tarn, l’expérience probante aboutit, après accord depuis le sommet de l’Etat, à la signature d’un premier contrat, à Genève, entre la société panaméenne Fisalma, représentant les intérêts de Bonassoli et de Villagas, l’UBS et ERAP, portant sur le perfectionnement et le développement de l’appareil. Avec, à la clef, un chèque de 400 millions de francs. Un véritable chèque en blanc quand on sait que le contrat comporte une clause préservant le secret de la découverte aux seuls Bonassoli et de Villagas.
Durant deux années, les expériences s’enchaînent à travers le monde : en France d’abord, dans le Gers, en Camargue, dans le golfe du Lion, à Montaigut (Pyrénées) et au-dessus de la rade de Brest où les appareils de Bonassoli détectent de l’uranium qui provient… d’un sous-marin nucléaire. Mais aussi au Gabon, au Soudan (en présence de Giscard d’Estaing) et en Afrique du Sud où Bonassoli affirme avec véhémence que ses appareils ont découvert un gisement. Des forages sont immédiatement entrepris. On creuse, de plus en plus profond ! Point de pétrole ! Bonassoli insiste ! Les géologues ont des doutes de trouver du pétrole dans les couches de basalte. Le forage s’effectuera jusqu’à 5900 mètres avant qu’ERAP stoppe les frais.
Entretemps, un second (juin 1977) puis un troisième contrat (24 juin 1978) sont signés entre les différentes parties. Le premier consiste à installer au château belge de Wolfsberg, entièrement rénové, un Centre de Recherches fondamentales où Bonassoli aura tout loisir pour affiner sa découverte. Le second, pour la somme de 500 millions de francs, permet la création de la Compagnie Européenne de recherche. Et l’on ne regarde pas à la dépense : quatre avions dont un Boeing 707 et un bateau de prospection pétrolière ultramoderne sont achetés. Douze pilotes et trente personnes sont engagés pour mener à bien le projet. Pourtant, chose incroyable, le méfiant Aldo Bonassoli conserve sur sa machine à découvrir l’or noir une permanente propriété, empêchant quiconque de l’utiliser, secret oblige, affirme-t-il ! Ce qui ne manque pas de susciter quelques questionnements chez les ingénieurs et géologues d’ERAP, chargés de l’accompagner dans ses recherches.
Auparavant, en 1977, le nouveau directeur d’ELF, Albin Chalandon, a déjà diligenté deux jeunes physiciens qui acquièrent la conviction d’être en présence d’un trucage. Un géologue de renom, Claude Royer, confirme bientôt les soupçons. « C’était le magicien, qui faisait apparaître des images à des gens qui avaient tellement envie de les voir, ironise Claude Royer. Ça lui faisait plaisir de faire plaisir à tellement de gens, surtout des gens si importants. »
Mais il faut attendre le 24 mai 1979 pour découvrir la supercherie. Jules Horowitz, physicien au CEA, tente une expérience qui devra confondre Bonassoli. Il place une règle, préalablement cassée en deux, devant l’écran de l’appareil. Bonassoli ne se doute de rien. Surprise ! La règle entière apparaît sur l’écran. Preuve que Bonassoli a photographié auparavant et à l’insu de tout le monde la règle afin de la faire apparaître sur l’écran. Comme il a peint, photographié ou filmé des gisements pour les faire ensuite apparaître. Bonassol crie au scandale, se défend et menace d’aller à la concurrence. Rien n’y fait ! Les appareils sont alors démontés pièce par pièce, ce qui permet de découvrir la supercherie.
Désormais, pour les dirigeants d’ELF et pour l’Etat, il s’agit d’étouffer une affaire bien compromettante et de récupérer autant que faire ce peut les sommes d’argent confiées aux trois escrocs. Le 27 juillet 1979, l’association entre les inventeurs et ELF est dissoute. La compagnie pétrolière récupère 500 millions de francs, notamment en revendant le matériel utilisé. Bien loin toutefois de la somme de plus d’un milliard dépensée. Quant à Bonassoli et de Villagas, ils ne sont pas le moins du monde inquiétés par la justice. Aldo repart dans sa petite ville italienne de Lurano continuer comme si de rien n’était à réparer des télévisions. De Villagas, de son côté, disparaît de la scène. Après avoir richement contribué à la réfection de l’église de Châteauneuf-de-Gabarre, dédiée à la mystique Marthe Robin, il part se cacher quelque part dans un monastère sud-américain. Peut-être pour expier ses fautes ? Ou mettre de la distance avec la France où il n’est plus en odeur de sainteté !
C’est l’année suivante que tombe le rapport de la Cour des Comptes. Au mauvais moment ! Dans un an doit se dérouler l’élection présidentielle. Un scandale de plus écornerait davantage l’image de Giscard d’Estaing. Le 22 janvier 1980, le Premier ministre Raymond Barre demande au Président de la Cour des Comptes, Bernard Beck, une procédure spéciale pour maintenir le secret. En septembre 1982, Bernard Beck détruit ce document. La suite, c’est le Canard Enchaîné qui la révèle. En juin 1983 d’abord puis le 21 décembre sous le titre désormais célèbre des « avions-renifleurs ». Emoi dans la classe politique ! Le lendemain, Henri Emmanuelli, secrétaire d’Etat au Budget, enfonce le clou, mettant en cause le magistrat Beck et, par ricochets, les dirigeants politiques de l’époque. « Il faut que ce rapport contienne des informations capitales pour qu’un des plus hauts magistrats de ce pays ait commis un acte sans précédent. […] Il s’agirait, au moins, d’une gigantesque escroquerie. »
Visé, Giscard d’Estaing réagit le lendemain au journal d’Antenne 2. Et devant les téléspectateurs, il brandit le fameux rapport. « Ce rapport détruit, le voici ! » s’exclame-t-il. « Et je demande aux cameramen de le montrer aux Françaises et aux Français. »
L’Express, dans un article publié le 30 décembre 1983, tente de trouver des explications sur ce coup de théâtre : « L’ancien président considère qu’il s’agit d’un document personnel et qu’il n’avait donc pas – contrairement à la règle qu’il a lui-même fixé – à le déposer aux Archives nationales. Mais il reconnaît ne pas avoir personnellement lu le rapport. Etonnant document personnel qu’un document qu’on n’a pas lu ! Un élément de défense est toutefois avancé : quand Giscard et Barre ont quitté le pouvoir, le rapport se trouvait encore à la Cour des Comptes. Ils n’ont donc pas eu le sentiment de priver l’Etat d’une partie de sa mémoire. On retombe alors sur la question. Pourquoi Bernard Beck a-t-il « lacéré » ses exemplaires ? L’a-t-il fait sous la pression des anciens dirigeants ? Hypothèse peu plausible en septembre 1982, un an après leur départ. Et si Giscard et Barre avaient voulu effacer toute trace, ils auraient détruit leurs propres exemplaires. La décision de Bernard Beck ne peut donc être que personnelle. Ce magistrat a jugé qu’il n’avait pas de raison de conserver un rapport qui avait échappé au circuit normal de la Cour des Comptes et qui avait été demandé sous le sceau du secret par le Premier ministre lui-même… »
Dans ce fameux rapport, le conseiller François Giquel pointait du doigt le sous compte 633 d’ELF, intitulé « Etudes, recherches et documents techniques » dont les dépenses avaient explosé en un an : 1977 : 3,6 millions de francs ; 1978 : 126,4 millions de francs ; 1979 : 198,5 millions de francs.
Le 14 novembre 1984, le rapport de la commission d’enquête parlementaire exonère Giscard d’Estaing mais critique Raymond Barre pour avoir tenté d’étouffer l’affaire, qui en restera là.
Quelques mois plus tard, Jean Cosson dans son livre « Les industriels de la fraude fiscale » met en cause Jacques Chirac et évoque une caisse noire électorale au profit de la droite française. Sans que jamais aucune preuve formelle ne soit fournie.


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