Reine perdue sans collier
Prenez une courtisane désargentée ; un cardinal en mal de reconnaissance et à la sexualité en vrac ; deux bijoutiers incrédules ; un comte qui se fait passer pour un mage et vous avez en scène tous les acteurs d’une escroquerie de haut vol, fleurant bon le scandale d’état, qui ne sera pas sans conséquence sur les événements révolutionnaires de 1789.
Trois paires d’yeux ne se détachent pas de la table où s’étale le collier, brillant des 540 diamants qui le composent. Trois paires qui n’en croient pas leurs yeux ! A peine leurs doigts fébriles osent-ils en caresser la matière précieuse, par crainte de voir s’évanouir le mirage. Mais les 2800 carats reposent bel et bien devant eux. Et les trois escrocs ont déjà effectué le calcul : le collier, démantelé puis écoulé auprès de plusieurs bijoutiers ou recéleurs, leur rapportera le prodigieux pactole d’environ un million six cent mille livres (7 millions d’euros).
Etre la descendante d’un bâtard d’Henri II n’exclue nullement de vivre une enfance misérable. Fragile carte de visite que cette filiation, laquelle ajoutée à une belle frimousse et à un aplomb gagné dans les difficultés de la vie, vaut quand même à Jeanne de Valois-Saint-Rémy, d’épouser en 1780, âgée de 24 ans, un nobliau désargenté comme il en existe tant dans la France de Louis XVI, loin de la Cour de Versailles, Antoine-Nicolas de la Motte. Qu’importe son portefeuille et sa vieillesse pourvu d’hériter du titre. Un passe-droit qui lui permet de s’introduire dans le beau monde sans s’interdire le droit de prendre un amant, Rétaux de la Villette, ami de son mari et surtout fieffé faussaire et proxénète averti.
Voilà donc notre trio ainsi formé ! A la vie, à la mort, pour faire fortune !
C’est bien connu ! La chance sourit aux audacieux. Et de l’audace, nos aigrefins n’en sont point dépourvus quand le sourire de Jeanne de la Motte-Valois croise dans un salon les yeux toujours gourmands de Louis de Rohan-Guéméné. Le personnage n’est pas n’importe qui, loin de là : prince-cardinal issu de cette vieille noblesse jalouse de ses privilèges, il est aussi membre de l’Académie française et apprécié du Roi. Mais l’ecclésiastique traine comme un boulet d’être honnis par la reine en personne, Marie-Antoinette. Une vieille affaire, du temps où, ambassadeur à Vienne, ses frasques scandaleuses lui ont valu l’inimitié de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, trop encline aux bonnes mœurs et scandalisée, qui plus est, par une lettre rendue publique de Rohan. De quoi rendre une Marie-Antoinette, fille de l’impératrice, hostile à ce libertin en soutane pourpre. Un beau poisson, ma foi, pour la comtesse de la Motte-Valois, qui n’aura qu’à retrousser sa robe et ouvrir son décolleté pour ferrer Louis le débauché.
Mais quel est donc ce collier qui va faire jaser la France entière ?
L’affaire remonte à Louis XV quand ce dernier le commande aux joailliers de la Couronne, Böhmer et Bassange, pour l’offrir à sa dernière maîtresse, la Du Barry. Un cadeau empoisonné en réalité qui reste sur les bras des deux orfèvres à la mort du roi, les poussant à la faillite à moins de le revendre au jeune roi Louis XVI et à son épouse Marie-Antoinette. Que nenni ! Bien que toute jeunette à la Cour, la reine n’entend pas porter un bijou qui ne lui était pas destiné. Et puis la somme est somptueuse : « le prix de deux vaisseaux de ligne » se serait étranglée l’Autrichienne en 1782, du temps où elle se souciait encore des deniers publics.
Une affaire qui, de bruits de couloirs en bruits d’alcôves, arrive aux oreilles de la comtesse de la Motte-Valois qui confie son plan machiavélique à son duo d’escrocs patentés. En effet, le cardinal lui a avoué sous les draps, entre deux galipettes, son amour caché pour la reine. Mais comment lui faire savoir ce feu qui brûle en lui ? Jeanne, d’un sourire enjôleur, la poitrine dénudée, lui affirme posséder la solution. Amie intime de Marie-Antoinette, elle saura lui parler et l’inciter au pardon. De Rohan exulte, l’embrasse et la renverse sur la couche. Passion, quand tu nous tiens !
Mais l’amour ne se nourrit pas que de bonnes paroles et de belles promesses ! Le cardinal finit par se languir, trouvant à chaque entrevue avec la comtesse, le temps bien long où la reine s’offrira à son désir, tel un fruit mûr. Il faut donc passer à l’action ! Aux trois mousquetaires de l’escroquerie s’ajoute alors un quatrième larron, le comte de Cagliostro. Bien étrange personnage que cet italien, de son vrai nom Joseph Balsamo, grand voyageur initié à la franc-maçonnerie et se disant disciple du comte de Saint-Germain, détenteur d’un élixir de jouvence. L’homme est aussi un brin proxénète, histoire d’arrondir ses fins de mois. Le Palais-Royal, haut-lieu de la prostitution parisienne, n’a aucun secret pour lui. Il y côtoie notamment une certaine Nicole Leguay, de son petit nom d’Oliva, dont la ressemblance avec la reine est frappante. Depuis plusieurs jours, le cardinal exige de rencontrer Marie-Antoinette. Qu’à cela ne tienne ! Il verra son sosie. Le coup est arrangé. Pour 15000 livres, la catin s’habillera en reine de France. Rendez-vous est pris pour le 11 août 1784 dans le bosquet de Vénus le bien nommé, situé dans les jardins de Versailles. De nuit bien sûr pour éviter tout soupçon.
Accompagné de la comtesse, le cardinal piaffe d’impatience. Quand la silhouette de la reine apparaît dans l’obscurité, vêtue d’une robe de mousseline à pois, il manque de défaillir. D’autant plus que la pseudo Marie-Antoinette, le visage caché derrière un léger voile, lui lâche les mots attendus : « Vous savez ce que cela signifie. Vous pouvez compter que le passé sera oublié… »
Sidéré, De Rohan s’avance vers elle pour lui avouer sa passion. Une réaction que la comtesse qui surveille la scène a déjà anticipée. Sortant tel un pantin de son fourrée, un faux valet en livret de la reine s’interpose, avertissant la fausse Marie-Antoinette de l’imminente arrivée de ses deux belles-sœurs. Sauve-qui-peut ! La reine s’évanouit dans la nuit, laissant pantois ce pauvre De Rohan.
La première partie du plan a fonctionné à merveille. Reste l’étape suivante, la plus délicate : convaincre le cardinal de mettre la main à sa bourse pour offrir le fameux collier dont rêve la reine. Pour faire bonne mesure, plusieurs fausses lettres signées Marie-Antoinette de France, de la main de Rétaux de Villette, sont confiées au cardinal. Lequel ne se rend même pas compte de l’erreur du faussaire, la signature d’une reine ne comportant jamais « de France ». A trop être amoureux, on en devient aveugle !
Dans l’une de ses lettres, Marie-Antoinette le supplie de lui avancer l’argent pour l’achat du collier en échange de quatre reconnaissances de dettes de 400 000 livres chacune. Une somme qui fait tout de même réfléchir De Rohan lequel sollicite Cagliostro pour organiser une séance spirite. Le verdict de l’enfant médium est sans appel : le cardinal deviendra 1er ministre au cas où il offrirait le collier à la reine.
Le 1er février 1785, l’affaire est dans le sac, à la grande satisfaction des joailliers qui se sortent d’une affaire bien mal enclenchée. Du moins le croient-ils !
Aussitôt en possession du collier, De Rohan invite la comtesse à le remettre expressément à la reine. Pour ne pas générer de soupçons, Jeanne de la Motte-Valois s’est fait accompagner d’un valet portant la livrée de la reine auquel elle confie le bijou, le valet n’étant autre que Rétaux de Villette déguisé.
Quelques semaines s’écoulent sans que ce benêt de cardinal aperçoive ne serait-ce que l’ombre même de la reine. Bien marris sont aussi les deux joailliers quand la première échéance de paiement arrive à terme. Böhmer s’en inquiète fort à propos à madame de Campan, la première femme de chambre de la reine. Laquelle, à son tour, en parle à Marie-Antoinette qui manque de s’évanouir à cette nouvelle. Une enquête est aussitôt diligentée par le ministre de la Maison du Roi, le baron de Breteuil, qui ne porte pas spécialement le cardinal dans son cœur.
Il faut peu de temps aux limiers du ministre pour découvrir le pot aux roses. La reine étant impliquée à son corps défendant, l’affaire est sensible. Mais l’arrestation du cardinal, le 15 août 1785, au milieu de la galerie des Glaces, en présence de la noblesse, ne fait que porter l’escroquerie au grand jour.
Les quatre instigateurs de l’affaire subissent des sorts divers. La comtesse de la Motte-Valois est arrêtée. Son époux réussit à s’enfuir à Londres tandis que Rétaux de Villette se réfugie en Suisse. Cagliostro est embastillé.
Le 22 mai, les condamnations tombent à la Grande Chambre du Parlement de Paris. Rohan, qui a remboursé les joailliers en vendant plusieurs de ses biens, est acquitté à la surprise générale. La comtesse est condamnée à la perpétuité, à être fouettée et à la flétrissure. Elle s’évadera ensuite et s’établira en Angleterre, rejoignant son mari, condamné par contumace. Rétaux de la Villette sera banni du royaume et Nicole Leguay, le sosie de Marie-Antoinette, pardonnée de son acte. Cagliostro subira l’exil avant de succomber dans les geôles du Pape.
Il ne restait plus à Alexandre Dumas de prendre sa plume pour écrire « Le collier de la Reine ». Une reine perdue que toute la France surnomme désormais « Madame Déficit ». Un surnom bien difficile à porter en ce temps de crise et de bouleversement des idées.


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