Un curé pas très catholique

Affaire Cyprien-Toussaint Boudes. Taurines.

Cour d’assises de l’Aveyron. 20 décembre 1889.

 

La notoriété d’un crime dépend bien souvent de la personnalité de l’assassin, du lieu où il s’est déroulé et de la manière dont il a été conçu. L’affaire qui est jugée lors de la dernière session de 1889 répond à ces trois critères. Ce n’est pas tous les jours, en effet, qu’une cour d’assises fait comparaître un curé pour viol, attentats à la pudeur, faux et usages de faux. En ce temps-là, le curé Boudes passionne l’Aveyron tout entière, donnant du grain à moudre à la presse républicaine et anticléricale.

Drôle de personnage, en vérité, que ce curé de campagne, qualifié de « Sade en soutane » par l’extrême gauche, tant sa vie est une parodie religieuse mise au service de l’escroquerie et du sexe criminel.

Cyprien-Toussaint Boudes naît le premier jour du mois de novembre 1832, à Roquecave, petit hameau perdu du canton de Saint-Rome-de-Tarn. Un brin d’intelligence et des parents prêts à se laisser convaincre suffisent à mener le jeune Boudes à fréquenter le séminaire de Rodez. Il y termine ses études classiques en 1855, bien noté par ses supérieurs. Celui-là, devisent-ils en sourdine, fera de la bonne graine d’ecclésiastique. Ils tomberont de haut plus tard en apprenant que leur jeune élève s’est fait renvoyé du séminaire de Périgueux pour avoir dépouillé de son argent un camarade de classe.

Boudes a en effet le vol collé à la peau. Sans doute croît-il que la soutane et le rabat  pourront servir de couverture à ses mauvais desseins. Le bougre n’a pas tout à fait tort. Débordant quelques années durant de chapelets et de pater, il se fait ordonner prêtre dans le diocèse de Fréjus, par l’évêque de Castellamare, lui-même révoqué quelques années plus tard par le pape. Qui se ressemble s’assemble !

Titre en poche, Boudes organise son retour en Aveyron.

Le curé de Moncan dessert depuis de longues années la paroisse de Lagarde, commune de la Selve, où il exerce son ministère avec toute la rigueur de sa charge. Jour après jour, il bat la campagne, administre l’extrême-onction aux mourants, revendiquant avec fermeté la participation des enfants au catéchisme, confessant les bigotes et se lamentant deux fois plutôt qu’une sur l’extrême délabrement de son église dont les fissures béantes fournissent prétexte aux courants d’air à batifoler entre les chapiteaux.

Boudes récite si bien ses sermons volés sur la route à un prédicateur itinérant que l’abbé demande à l’évêché l’autorisation de l’engager comme vicaire. Le poids des ans commence à lui peser. Boudes sera à même de le remplacer dans ses visites pastorales. Le vicaire l’entend bien de cette oreille. Il ne pouvait trouver meilleur sésame pour s’introduire dans les familles et acquérir leur confiance.

Abusant à de multiples reprises de l’influence de son ministère, Boudes frustre plusieurs fois à son profit les héritiers, des biens qui auraient dû en principe leur revenir. Dans les fermes, on murmure bien sur ces transactions accordées sur l’oreiller par les mourants, mais, après tout, quand l’âme commence à gravir les barreaux de l’échelle céleste, sans doute est-il plus raisonnable de se faire bien voir de Saint Pierre, pour éviter de trouver porte close au pied du Paradis.

D’autant plus que l’abbé De Moncan ne tarit pas d’éloges sur son jeune confrère, toujours disponible avec les jeunes enfants du village et prêt à porter le secours de la religion aux vieillards moribonds. Du reste, les dons ont tendance à subir une croissance exponentielle, ce qui ne gâte rien à l’ordinaire des jours.

L’abbé croît donc son choix judicieux. Il ne tardera pas à le regretter.

Un jour de septembre, Boudes est appelé au chevet de la vieille Grimal dont les jours semblent comptés. Sa bru l’accueille sur le pas de la porte.

« Vous êtes bien bon, monsieur le vicaire, d’être venu si vite.

-Les confessions des malades n’attendent pas. Notre Seigneur tient à les recevoir avec une âme pure.

-Le docteur est passé tantôt. Il lui a prescrit un liquide à frictionner sur le front. Un produit dangereux, qu’il a dit. »

Seul, en présence de la malade, Boudes examine la fiole. L’étiquette, rédigée par l’apothicaire, mentionne : eau sédative et chlorhydrate de morphine. Le vicaire proteste auprès de la bru du danger de cette solution pour la malade. En médecine, la parole d’un curé vaut bien celle d’un praticien. Quelques heures de prières ne sont-ils pas préférables, dans ce cas précis, au meilleur des médicaments ? La bru promet de suivre ses conseils. Au demeurant, cela coûtera moins cher. Le vicaire prend alors congé, le flacon dans sa poche.

Comme chaque dimanche matin, Boudes se leve avec le soleil pour aller préparer la messe. Seul dans la sacristie, le vicaire verse plusieurs gouttes d’eau sédative dans la burette servant à boire le sang du Christ, en l’occurrence une piquette des coteaux du Viaur, fabriquée par les paysans du cru.

Ce n’est qu’au moment où l’abbé de Moncan se prépare à monter à l’autel pour célébrer la messe que son clerc remarque avec surprise que la burette servant à contenir le vin est trouble. Lorsqu’il porte quelques gouttes à sa bouche, il grimace tant sa saveur est amère. Soupçonneux, il change la burette. Boudes, qui a suivi d’un oeil attentif toute la scène, fait mine de ne rien voir. La messe dite, le clerc confie ses préoccupations à son curé qui décide de faire analyser le contenu. Quel n’est pas son émoi à l’énoncé des résultats. Le vin contenait de l’eau sédative en quantité plus que suffisante pour donner la mort. Lui qui ne se connaît pas d’ennemi a bel et bien été l’objet d’une tentative d’empoisonnement. Comment se peut-il qu’un de ses paroissiens ait pu attenter à sa vie ?

Aux langues bien pendues succède bientôt la rumeur. Convaincu de la culpabilité du vicaire Boudes, la bru de la vieille Grimal confesse au curé De Moncan que son vicaire a bien pu se servir du médicament pour l’empoisonner.

Voulant éviter le scandale d’une poursuite contre l’homme auquel il a accordé toute sa confiance, le pauvre curé recommande le secret le plus absolu au chimiste et à tous ceux qui ont été mêlés à cette affaire. Mieux vaut laver son linge sale en famille. Tenu au courant, l’évêque décide que le vicaire s’en ira absoudre son geste dans la paroisse de Viviez, localité ouvrière du bassin houiller de Decazeville.

Le 25 juillet 1865, Boudes s’installe dans sa nouvelle charge, bien décidé à poursuivre ses méfaits.

Parmi cette population laborieuse, rompue aux rudes tâches de la mine et des travaux agricoles, les

parents n’accordent guère de place aux rejetons qui grandissent. Ce n’est pour eux que bouche supplémentaire à nourrir. Boudes s’ingénie à gagner leur confiance en s’occupant de l’éducation des enfants, promettant d’autre part de prêter de l’argent à ceux qui lui en feront la demande.

« Un saint homme », pensent bientôt les paroissiens. En voilà un au moins qui ne fait pas reposer sa fonction sur les épaules du pauvre monde.

Que nenni ! Les leçons administrées se transforment vite en actes lubriques sur des enfants effrayés par ses menaces. Les prêts, consignés sur papier libre, se voient aussi altérés de surcharges grossières, provoquant un rapide doublement des remboursements.

Qui donc oserait mettre en doute la parole d’un vicaire ?

La réputation dont se couvre Boudes ne dépassera jamais le siège de la paroisse. La peur, la honte et les pressions exercées par le vicaire obligent les familles à garder leurs secrets et le silence.

De Viviez, Boudes est envoyé discrètement dans la paroisse de Sénergues, où il exerce à nouveau ses talents de faussaire. Grugée, l’une de ses victimes ose porter plainte à l’autorité ecclésiastique pour falsification de documents. Celle-ci diligente une enquête à la suite de laquelle les deux billets sont détruits par le vicaire-général, sur le paiement de la somme de cinq cents francs seulement.

Le personnage commence par devenir encombrant. Mgr Bourret, évêque de Rodez, juge, dans sa sainte sagesse, qu’un échelon supplémentaire dans la hiérarchie, donnera au vicaire Boudes un sursaut de foi et de moralité.  D’autre part, toute mauvaise publicité à l’égard d’un officier du culte ne manquera pas de relancer la polémique à l’égard des moeurs du clergé. Le 15 avril 1871, Boudes est nommé curé de Taurines. N’ayant plus à redouter la surveillance directe d’un curé, il s’abandonne sans crainte à tous ses vices.

La jeune Marie Barrès est radieuse. Elle va bientôt accomplir sa première communion. Une belle aube blanche, confectionnée par sa mère, traîne déjà sur une chaise, au pied de son lit. L’abbé Boudes, qui l’a prise en affection, encourage ses parents à la laisser venir au presbytère se préparer dignement à recevoir le sacrement.

Le jour venu, il la conduit dans sa chambre, ferme la porte à clef… et la viole. Terrorisée, la gamine se met à pleurer. Le sang coule de sa robe défraîchie. D’un air sévère, le curé démoniaque lui intime l’ordre de ne pas parler :

« Le bon Dieu te voit et t’entend, il t’enverrait tout droit en enfer si tu parlais. »

Marie Barrès se retire, tremblant dans sa chair. Parvenue à la maison, elle se mure dans le silence. A diverses reprises, Boudes renouvellera sur l’enfant ses gestes contre nature, la menaçant à chaque fois de l’enfer.

Indépendamment de ces crimes, Boudes possède une autre corde à son arc. Les sommes et les objets soustraits à leurs propriétaires ne lui suffisant plus, il se lance dans l’escroquerie de haut vol.

Le 18 mai 1876, le marchand de drap Roquet reçoit dans son magasin parisien une lettre adressée depuis Saint-Martin-de-Lennoux en Aveyron et signée Rives curé, par laquelle le signataire lui passe une importante commande d’étoffes, en stipulant que ces marchandises devront être expédiées, avant le 29 mai, à la gare de Carmaux (Tarn). Le prix sera payé sur présentation d’un mandat à cent vingt jours de date.

Soupçonneux, le marchand pense que cette lettre peut bien être l’oeuvre d’un escroc. Pour plus de sûreté, il écrit à l’abbé Rives. Quelques jours plus tard, la lettre lui est retournée par la Poste avec la mention « inconnu ». Sans hésiter, le marchand de draps porte plainte au préfet de police de Paris, lequel fait immédiatement prévenir le parquet d’Albi.

Les policiers du chef-lieu tarnais décident alors de tendre un piège à l’escroc. Ils surveillent la gare où le paquet a été déposé pour confondre l’escroc, le jour où il viendra retirer son colis.

Le 30 mai, un ecclésiastique, accompagné d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, se présente à la gare de Carmaux, réclame un paquet que la maison Roquet a dû envoyer à l’adresse de l’abbé Rives. La surprise passée, les policiers l’interceptent au moment où le colis lui est remis. Aussitôt interrogé, Boudes justifie l’erreur de l’adresse postale.

« Je fais partie, affirme-t-il sans perdre son sang-froid, d’une association d’ecclésiastiques qui, dans un but d’économie, fait venir de Paris les marchandises nécessaires.

-Pourquoi alors avoir apposé une fausse adresse à la commande, lui réplique l’inspecteur ?

-La lettre a été écrite  sous ma dictée par mon domestique, ici présent. Je ne m’explique pas par suite de quelle erreur, il a écrit d’une manière incorrecte le nom de la paroisse de l’abbé Puech Rives qui n’est pas Saint-Martin-de-Lennoux mais Saint-Martin-de-Lenne de Brousse.

Perplexes, les policiers tarnais ne se satisfont pas de cette réponse. Une information judiciaire est ouverte contre le curé Boudes. Il ne leur faut pas longtemps pour vérifier la duplicité des assertions. Convoqué, le curé de Saint-Martin fournit un démenti formel aux déclarations de Boudes. Ils apprennent d’autre part qu’un autre marchand parisien s’est plaint à l’archevêque d’Albi de la même escroquerie.

Le doute n’est plus possible. Tandis que l’autorité ecclésiastique, instruite des faits, frappe d’interdit l’abbé Boudes et lui ordonne d’abandonner sa cure, le parquet de Rodez, saisi de cette affaire, ouvre une information au cours de laquelle des révélations successives jettent sur Boudes une longue suite de crimes. Sur les déclarations des uns et des autres, dont celle de Marie Barrès qui a tout avoué à ses parents, le curé de Taurines est renvoyé devant la chambre des mises en accusation de la Cour de Montpellier.

Boudes, cependant, ne passera pas en jugement.

L’évêque de Rodez a-t-il fait pression afin d’éviter de dévoiler sur la place publique un scandale qui ferait du tort au clergé tout entier ? Ou bien Boudes a-t-il su déguiser sa personnalité sous la forme d’une folie passagère ? Toujours est-il que l’accusé, dont des doutes se sont élevés sur le point de savoir si ses facultés mentales ne sont pas altérées, est placé en observation à l’asile des aliénés de Montpellier.

Il y restera neuf ans, de 1877 à 1886, le temps de se faire oublier, en attendant la prescription de ses actes. Un enfermement doré que Boudes interrompt dans la nuit du 29 au 30 octobre 1886, en s’évadant grâce à la complicité du gardien de l’asile, arrosé pour la circonstance par les promesses de Boudes qui lui a fait miroiter la moitié de sa fortune. A part des ennuis, le pauvre bougre ne recevra en fait que des chimères.

Redevenu soudainement lucide, retrouvant les multiples ficelles de son talent, Boudes débarque en haillons, comme un vulgaire vagabond, dans une ferme des environs d’Albi où il réussit à se faire engager comme domestique sous le nom d’emprunt de Jean Mary. A aucun moment, l’abbé Puel, propriétaire de la métairie, ne soupçonne que son domestique peut être son triste confrère. Mieux encore, le trouvant remarquablement intelligent et instruit, il lui propose d’entrer au collège Sainte-Marie d’Albi, après seulement quatorze mois de présence.

Rapidement, Boudes s’attache à un jeune élève, petit-fis d’une riche propriétaire. La grand-mère, seule dans son château de la Pendillères, se laisse tendrement abusée par ce professeur fort courtois. D’invité, notre homme manoeuvre si bien qu’il devient le maître de la demeure, tenant sous sa coupe la vieille dame qui lui accorde toutes ses faveurs.

Le 5 janvier 1887, il obtient enfin ce qu’il désire : l’acquisition du château de la Pendillères pour la somme de quarante mille francs alors que la demeure en vaut plus du double. C’en est trop pour la famille dont l’entrée au château leur est refusée depuis que Jean Mary, alias Boudes, s’y est installé en qualité de précepteur. Plainte est déposée. La police ne met pas longtemps à confondre le professeur de l’escroc qui s’est évadé de l’asile d’aliénés.

Arrêté, Boudes est ramené à Montpellier pour y être interrogé. En attendant, la polémique s’amplifie à propos des protections dont Boudes fait l’objet pour lui éviter de passer devant une Cour d’assises. Le pamphlétaire Rochefort fait, dans son journal La Lanterne, les grands titres de l’affaire, mettant en cause l’évêque de Rodez, Mgr Bourret, coupable d’avoir rompu des scellés et de faire pression sur certains témoins pour qu’ils se rétractent.

Le 8 novembre 1889, Boudes est transféré à Rodez par le train de 10 heures du soir. Trois jours plus tard, dans sa cellule de l’impasse des Capucins, il rédige, à l’intention de l’évêque, une lettre dans laquelle il s’affirme innocent des crimes dont il est accusé.

« Je vous serai obligé et reconnaissant, Monseigneur, de vouloir bien venir me voir ou tout au moins de m’envoyer votre secrétaire. Par la même occasion, je prends la liberté de vous demander d’obtenir de M. Lacombe, sénateur, qu’il consente à se charger de ma défense.

« Acquitté par mes juges, et je suis absolument certain de l’être, mon seul et suprême désir sera de me retirer au fond d’un monastère où je serai enfin cette fois oublié des hommes et où, à mon tour, je pourrai les oublier. »

L’évêque refuse de s’impliquer plus en avant et ne répond pas aux appels de l’accusé. Plus de vingt ans après ses premiers actes criminels, le procès de l’abbé Boudes s’ouvre le 20 décembre 1889, devant la cour d’assises de l’Aveyron.

Le jour venu, dans une ambiance délétère, la foule envahit le palais de justice.

A 14 heures, au cri traditionnel de l’huissier, la Cour pénètre dans le prétoire. Vêtu d’une veste noire et d’un pantalon de velours à grosses côtes, Boudes a déjà pris place dans le box des accusés. Légèrement voûté, les cheveux grisonnants marqués par un début de calvitie, l’ex-abbé ne montre aucun signe de fébrilité. Les correspondants de La Lanterne, de Gil-Blas, du Radical et du Petit Marseillais qui se sont déplacés à Rodez « pour bouffer du curé » » peuvent néanmoins noter que Boudes s’est fait raser la barbe. La Dépêche et l’Aveyron Républicain ont, dit-on, fait pression pour que Boudes retrouve un aspect physique plus conforme à son ancienne charge.

Après la mise en place des jurés, le greffier donne lecture de l’acte d’accusation. Pas moins de dix-sept crimes sont relevés à l’encontre de l’accusé, les autres étant soumis à la prescription. Tout le temps de la lecture, les huissiers apportent les pièces à conviction qu’ils déposent sur une table, devant les jurés. L’entrée d’une charrue Dombasle que Boudes a soustrait à un agriculteur de Taurines soulève l’hilarité générale du public. Boudes, impassible, écoute l’énoncé de ses crimes avant de répondre aux interrogations du président Mattéi.

« Vous aviez des favoris, notamment le jeune Druilhe Justin, sur lequel vous vous êtes livré à des attentats contre nature. Ce jeune homme raconta plus tard les faits, disant : « Je n’avais pas à me plaindre ; c’était un prêtre ». Est-ce vrai ?

-Peut-être, répond Boudes, en baissant la tête. Je ne me souviens pas.

-Dans votre ferme, à Hauteville, poursuit le président, vous avez encore souillé les deux fils de votre fermier. Qu’avez-vous à dire sur ces actes abominables ?

-Rien.

-Vous avez dit autrefois que c’étaient seulement des peccadilles. »

Taciturne, Boudes continue de répondre par oui ou par non.

Après avoir énuméré la longue liste des crimes commis par l’ex-abbé, le président évoque sa folie, simple simulation, à ses yeux, pour se soustraire à la justice.

« Boudes quitta l’asile lorsqu’il fut persuadé de n’avoir plus de compte à rendre à la justice. Dans une lettre à un curé de l’Aveyron, il dit ceci : « Je suis complètement guéri et j’attends le moment de ma liberté ».

-Boudes, avez-vous écrit cette lettre ?

-Cela peut être, fit Boudes, toujours évasif ; je ne me souviens pas du contenu.

-Dans l’asile vous aviez la faculté de correspondre au dehors, de lire, et grâce aux égards qu’on avait pour vous vous avez pu aussi préparer votre évasion. Vous avez dit à ceux qui vous aidèrent à échapper : « je ne risque rien, les faits essentiels sont prescrits ». Est-ce vrai ?

-Cela peut-être. »

Au deuxième jour du procès, les témoins qui défilent à la barre développent la longue litanie des crimes imputés à Boudes. Pour les faits immoraux, l’avocat général demande le huis-clos. La foule se retire alors du prétoire. Le témoignage de la jeune Marie Barrès est plus particulièrement attendue car la presse s’est fait l’écho des pressions subies pour qu’elle se rétracte au sujet du viol commis par Boudes, douze ans plus tôt.

A la barre, la jeune paysanne, devenue désormais femme, nie avoir été violée.

« Ce n’est pas ce que avez raconté au juge d’instruction en 1877 », lui fait remarquer le président.

Comme Marie Barrès persiste dans ses dénégations, l’avocat général donne lecture de la déposition du témoin, déposition confirmée par le témoignage du juge d’instruction Sandral.

« Marie Barrès, je vous invite à nous dire toute la vérité, insiste le président, visiblement agacé par ce qu’il considère comme un faux-témoignage.

-Je ne fais que dire la vérité.

-Vous obéissez à des influences que nous connaissons », menace le président.

L’avocat général Fourns fait alors constater par la Cour les variations du témoin.

L’évasion de l’asile d’aliénés est abordée en fin de séance. Médecin de la prison de Montpellier, le docteur Vigouroux avoue que Boudes avait simulé une attaque d’apoplexie.

« Délivreriez-vous un certificat pour enfermer Boudes comme aliénés ? demande l’avocat général.

-Non, si je croyais Boudes atteint d’aliénation mentale, je l’aurais déjà délivré. »

Plusieurs témoins confirment à leur tour la vive intelligence de Boudes, notamment son habileté à procéder dans les affaires d’escroquerie.

Le 21 décembre débutent les plaidoiries. L’avocat général Fourns prononce un réquisitoire d’une grande objectivité.

« Dans un vieux journal qui s’occupait de l’affaire Boudes, je lisais ceci : faire le procès de Boudes c’est faire celui de la religion. Erreur profonde, contre laquelle il faut réagir. D’autre part, ce n’est pas un procès de tendance, c’est un procès contre un criminel ordinaire. Cet homme, d’ailleurs, qu’a-t-il de commun avec la religion ? Il a porté la robe du prêtre, mais il n’a jamais eu l’âme d’un prêtre. Dans les rangs du clergé, il n’a été qu’un membre gangrené que l’on doit se féliciter de voir traduit devant la justice pour être frappé inexorablement par la loi. On croît rêver en entendant ce que viennent déposer les témoins contre Boudes. Jamais dans ma déjà longue carrière de magistrat, je n’ai vu une pareille cause. Toute la vie de cet homme est un véritable cauchemar, un véritable roman du crime, digne de tenter la plume d’un grand écrivain. Intelligent comme pas un, sournois, cupide et rapace, Boudes est en somme un véritable Tartuffe, plus sombre que son modèle illustré par notre grand poète. »

Durant plus d’une heure, l’avocat reprend un à un les méfaits de Boudes, insistant notamment sur la volte-face de Marie Barrès, que les jurés devront mettre sur le compte des trop grosses pressions exercées sur une jeune fille naïve et honteuse du drame qui lui est arrivé.

  1. Fourns termine son réquisitoire en se tournant vers Boudes dont le regard se perd de plus en plus dans le vague absolu.

« Boudes, vous avez pu porter la robe, mais vous n’avez jamais été réellement prêtre, vous avez joué la comédie de la religion, de même que pendant l’information, vous avez pu jouer la comédie de la folie. »

Puis, s’adressant aux jurés :

« Je vous demande un verdict impitoyable car il n’y a peut-être pas de plus grand criminel que cet homme. »

Maîtres Delbez et Rivière reçoivent la lourde tâche de défendre l’accusé. Pressenti au départ, le sénateur-avocat, Eugène Lacombe, s’est récusé. Fervent catholique, membre du parti conservateur, il ne veut pas s’impliquer dans cette affaire difficile sur laquelle les radicaux, dont son frère Louis Lacombe est l’éminent représentant à la mairie de Rodez, tire à boulets rouges. Jeune avocat du barreau de Montpellier, maître Delbez ne manque pas de talent oratoire. Juste lui manque-t-il un peu d’expérience acquise au fil des grands procès. Avant de plaider l’innocence de son client concernant les crimes de vol, l’avocat veut resituer le débat dans son contexte.

« Quel est l’homme qui comparaît aujourd’hui devant votre solennel tribunal ? déclare-t-il. Si vous posez cette question à la foule stupide et lâche qui quatre fois par jour poursuit l’accusé de sauvages huées, Boudes est un monstre à face humaine, qui jamais ne respectera rien dans sa vie, qui s’en prit à la propriété, à l’honneur et à l’amour d’autrui. L’opinion publique est un troupeau de Panurge, une ville courtisane, se prostituant aux bras du mâle assez robuste pour lui en imposer. Il y a loin du Boudes réel au Boudes légendaire. »

Second avocat de Boudes, maître Rivière plaide sur les questions du viol et des attentats à la pudeur. Il insiste surtout sur le témoignage de Marie Barrès.

« Lorsqu’elle déposa, ce n’était qu’une enfant. Y a-t-il donc lieu de poursuivre Boudes sur un tel témoignage ? Devenue aujourd’hui femme, elle se rétracte parce qu’elle a conscience de s’être trompée. Il n’y a donc pas lieu de poursuivre Boudes pour un crime qu’il n’a pas commis. »

Aux yeux de l’avocat, seuls les attentats à la pudeur, accomplis certainement dans des moments d’égarement, peuvent justifier d’une peine qui devra de toute manière être moins sévère que celle demandée par l’avocat général.

La nuit est déjà tombée quand l’avocat demande aux jurés de rester étrangers aux bruits du dehors et de rendre un verdict exempt de pression.

Une heure de délibération suffit au jury pour apporter un verdict affirmatif aux vingt-trois questions sur les vingt-quatre qui leur sont posées. Impassible dans son box, Boudes déclare qu’il n’avait rien à ajouter pour sa défense. Après s’être réunie, la Cour condamne Boudes aux travaux forcés à perpétuité.

A l’extérieur, la tension est montée d’un cran. Baïonnettes au canon, l’arme au bras, les soldats du 81e Régiment doivent ouvrir un passage dans la foule menaçante pour ramener le condamné à la prison des Capucins.

A cinquante-sept ans, l’ex-curé de Taurines avait peu de chance de recouvrer la liberté. Sans doute, cette condamnation, s’ajoutant à quelques cas célèbres dont celui de l’abbé Contrefatto, donnera à réfléchir à ceux qui croient trouver dans l’habit religieux un échappatoire à la justice. Au fil du temps, de semblables affaires feront rebondir le débat sur l’intégrité morale des religieux. Le cas le plus célèbre fut celui du curé d’Urruche. Hasard de la fonction, c’est au séminaire de Rodez, à l’instar de Boudes, qu’il avait effectué ses études conduisant à la prêtrise.

Cyprien Boudes ne résistera que quelques années aux dures conditions du bagne de Cayenne, où il s’éteint.

« Venez écouter, cœurs sensibles,

Les forfaits d’un grand scélérat

Qui, malgré soutane et rabat,

A fait des actions horribles.

Tout en foulant aux pieds l’honneur,

Il respectait peu la pudeur…

…Appliquez-vous, pères et mères,

À bien diriger vos enfants ;

Ils vous seront reconnaissants.

Au point d’honneur soyez sévères,

Vous ferez de bons citoyens,

Bons patriotes, vrais chrétiens. »

(Extraits de la complainte sur le curé Boudes)

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