Vrain-Lucas. C’était écrit d’avance !
Les élèves de collège et de lycée qui utilisent le théorème de Chasles pour résoudre leurs problèmes de géométrie se doutent-ils que derrière ce nom se cache certes un brillant mathématicien mais également un homme qui fut la risée de tout un pays au milieu du XIXe siècle ?
« M. Chasles, rappelle l’historien G. Lenotre, était réputé comme possédant l’esprit le plus lucide, l’imagination la plus disciplinée, le sens critique le mieux averti et la clairvoyance la plus éveillée… Sa vaste intelligence embrassait, avec la même sécurité, bien d’autres formes du savoir humain : il aimait l’Histoire, collectionnait les documents et les autographes et excellait à tirer du passé de fécondes leçons pour l’époque présente… »
L’éminent savant qui collectionne les titres (membre de l’Académie royale de Belgique, de l’Institut de France, professeur de géodésie à Polytechnique, Légion d’honneur épinglée à sa veste) possède toutefois un talon d’Achille : sa passion pour les vieux documents l’entraînait dans une crédulité à ne voir qu’authenticité là où l’esprit le moins fécond n’aurait vu que du faux.
Nous sommes en 1861. Le Second Empire fêtera bientôt ses dix années d’usurpation du pouvoir. Rien ne prédestine alors Denis Vrain-Lucas à connaître ne serait-ce qu’un soupçon de notoriété. Né à Lanneray, en Eure-et-Loir, le 1er décembre 1818, il est le fils d’un journalier et d’une servante. Un avenir de garçon de ferme l’attend mais sa soif d’apprendre à lire et à écrire lui offre d’autres perspectives que le dur labeur de la terre. Successivement saute-ruisseau puis gratte-papier à Châteaudun et enfin commis au bureau des Hypothèques (1847), il décide d’aller voir plus loin que l’éperon rocheux de cette petite ville de province. Son horizon, c’est Paris où il débarque en 1852, âgé de 34 ans. Avec l’ambition de trouver une place à la Bibliothèque nationale, qui finit par se réduire à intégrer le bureau Courtois-Letellier, des généalogistes spécialisés dans la fabrication de vieux diplômes, de chartes et d’arbres généalogiques destinés à une bourgeoisie d’Empire friande de titres de noblesse. Une place pas vraiment espérée mais qui lui permet tout de même de se confronter aux vieux documents et surtout à se faire la main pour faire passer pour vieux ce qui n’est que de fraîche date.
Comment deux hommes au parcours si différent, éloignés tant socialement qu’intellectuellement sont-ils arrivés à croiser leurs chemins ? Peut-être Vrain-Lucas a-t-il rencontré le brillant professeur dans une librairie regorgeant de vieux papiers et appris son addiction à tout acheter ? Peut-être est-ce à cet instant précis que l’instinct de l’escroc s’est réveillé pour passer à l’acte ? Quoiqu’il en soit, Denis Vrain-Lucas demande, un jour de 1861, à être introduit auprès de Michel Chasles afin de lui présenter un lot de vieux documents préalablement acquis.
« La flatterie est à la fois alarmante et humiliante : alarmante parce qu’elle annonce un dessein secret de tromper ; humiliante parce qu’elle prouve que celui qui cherche par ce moyen à gagner votre confiance, vous croit capable d’être séduit par de ridicules éloges. » Si Michel Chasles avait lu cette phrase de Constance de Théis, il se serait méfié de ce galant venu quémander quelques conseils.
L’œil vif et la parole assurée sans jamais être professorale, tenant son rôle, Vrain-Lucas, après avoir échangé quelques mots de circonstances sur leur région natale, évoque sans donner trop de détails l’achat d’un lot de vieux documents autographiés, jaunis par le temps et à l’écriture délavée par un séjour prolongé dans l’eau, laissant à la considération du mathématicien le soin d’en déterminer la valeur.
Le savant, dont la convoitise est titillée, se laisse prendre au piège. En quelques minutes, il parcourt les feuillets que Vrain-Lucas lui a aimablement tendus. L’escroc sait déjà qu’il a ferré le poisson quand les lèvres de Michel Chasles se mettent à trembler et ses yeux s’écarquiller d’étonnement au fil de sa lecture.
« Excellent ! Excellent ! répète à foison le mathématicien. Des lettres autographes de Pascal et du chimiste Robert Boyle. Le lot entier m’intéresse. Mais comment diable avez-vous obtenu ces documents ? »
Et Denis Vrain-Lucas de raconter que ces papiers sont issus d’un vieux fond d’archives d’une famille noble, les Boisjourdains, obligée de quitter la France pour les Etats-Unis à l’époque de la Révolution. « De retour vers la France quelques années plus tard, le bateau qui les ramenait fit naufrage. D’où le mauvais état des documents. Le descendant des Boisjourdains a souhaité s’en débarrasser. J’ai dès lors pensé qu’ils seraient susceptibles de vous intéresser.
-Bien sûr ! Bien sûr ! Apportez-moi demain le reste. Je vous en donnerai un bon prix selon leur valeur.
-Je voudrais bien vous satisfaire, monsieur, mais ils sont en si grand nombre qu’ils exigeraient plusieurs allées et venues. Et, voyez-vous, ajoute Vrain-Lucas en baissant la voix, je ne voudrais pas que cela se sache au risque de mettre la puce à l’oreille à d’autres collectionneurs.
-Vous avez raison, mon ami. Prenons des précautions. Je ne veux à aucun prix perdre cette excellente affaire. »
De semaine en semaine, durant quatre années, Denis Vrain-Lucas régale donc en papiers rédigés par Leibnitz, Galilée, Molière, Cicéron ou Montesquieu, la gourmandise de Michel Chasles, travaillant la nuit à rédiger ses textes, à faire vieillir le papier neuf en parchemin avant de les confier à l’ancien polytechnicien qui n’y voit que du feu. Au point même, le 8 juillet 1865, de présenter sa collection devant un parterre de membres de l’Académie des sciences dont le scepticisme s’oppose à la crédulité béate de leur collègue.
La quête continue donc au point que l’escroc alimente son client de textes de plus en plus improbables : des lettres de Caïn à son frère Abel ; de Cléopâtre à César ou d’Alexandre le Grand à Aristote :
A son très aimé Aristote :
Mon amé, ne suys pas satisfait de ce qu’avez rendu public aucun de vos livres, que deviez garder sous le scel du mystère ; car c’est en profaner la valeur… Quant à ce que m’avez mandé d’aller faire un voyage au pays des Gaules, afin d’y apprendre la science des druides, non seulement vous le permets, mais vous y engage pour le bien de mon peuple, car vous n’ignorez pas lestime que je fais d’icelle nation que je considère comme étant ce qui porte la lumière dans le monde. Je vous salue. Ce XX des kalendes de mai, an de CV Olympiade. – ALEXANDRE.
Une imagination qui n’a d’égale que l’aveuglement du savant. Jusqu’au jour où, se penchant sur une lettre signée Dante, Michel Chasles s’étonne qu’elle soit rédigée en vieux français. Question à laquelle répond sans vergogne Vrain-Lucas :
« C’est le savant Alcuin qui, au temps de Charlemagne, forma cette collection de lettres anciennes qu’il déposa dans une abbaye de Tours. Sept siècles plus tard, Rabelais les dépouilla, en prit des copies et des traductions, et ce sont ces copies attribuées pour la plupart à Rabelais lui-même, qu’a recueillies M. Boisjourdains. »
L’Académicien gobe l’information et continue à se nourrir de ces faux. Jusqu’au moment où, se penchant sur une lettre de Pascal, il comprend que l’auteur des Pensées a, bien avant Isaac Newton, découvert la loi de la gravitation universelle. Une Révolution dans le monde scientifique que Michel Chasles s’empresse de confier à ses collègues.
« L’histoire de la Science était à refaire (…), raconte l’historien Théodore Gosselin. Chasles, triomphant, déposa sur le bureau les lettres de Pascal (…) Tout le monde savant était en émoi et la gloire de Chasles suscitait bien des jaloux. Ne se trouva-t-il pas un envieux confrère pour insinuer que ces textes supposaient l’emploi de formules et de mesures que n’avait pu connaître Pascal ? Mais Chasles avait de quoi riposter : Vrain-Lucas, au fur et à mesure des discussions, lui procurait de nouvelles lettres dans lesquelles Pascal lui-même — tant avait été merveilleux le prévoyant génie de ce grand homme — rétorquait, plus de deux siècles à l’avance, les arguments des contradicteurs. Les preuves surabondaient ; à chacune des séances Chasles arrivait muni de nouvelles armes, et les sceptiques durent s’incliner, ou du moins se taire, quoique Leverrier eût prononcé le mot de « faux » et que les savants étrangers, entrés en lice, se déclarassent ahuris des stupéfiantes révélations qui leur venaient de France. »
Indignation des savants qui en démontrent l’impossibilité. Du coup, la contestation prend l’allure d’une affaire d’état. Plusieurs lettres que Michel Chasles est obligée de dévoiler sont analysées par des spécialistes et, à chaque fois, la réponse est catégorique :
« Ce sont des faux grossiers ! Mais comment notre éminent collègue a-t-il pu à ce point se faire gruger ?
Un brin de curiosité fait tout de même basculer cette histoire de l’intimité scientifique vers le burlesque et le judiciaire.
Soucieux de préserver sa primauté vis-à-vis de cette collection unique et craignant d’autre part la concurrence plus que la malhonnêteté de Vrain-Lucas, Michel Chasles le fait suivre et finit par être convaincu de la supercherie. Le 13 septembre 1869, honteux de sa naïveté, il fait acte de contrition devant ses collègues, reconnaissant s’être fait berné.
Du coup, la justice entre en action. Vrain-Lucas est arrêté. L’enquête révèle que le mathématicien a dépensé près de 150 000 francs pour acquérir le nombre incroyable de 27320 fausses pièces. La presse s’empare de l’affaire. La France entière se gausse de la mésaventure du savant, faisant de l’accusé, un esthète de l’escroquerie.
Le 16 février 1870, Denis Vrain-Lucas est traduit devant la 6e chambre correctionnelle de la Seine. Le public, venu nombreux, devient hilare à l’énoncé et à la lecture des faux papiers. Sur le banc des accusés, Vrain-Lucas a le beau jeu et en joue : « Des pièces authentiques, M. le Président, mêlées à quelques fausses » se défend-il avec ironie. Eclats de rire dans la salle ! Michel Chasles, lui, baisse les yeux, son honneur bafoué. Reconnu coupable, l’escroc écope de deux ans de prison, 500 francs d’amende et les frais de justice à payer.
Une sanction qui ne lui servira pas vraiment de leçon pour se ranger des affaires. A peine sorti de la prison de Mazas, il est aussitôt arrêté pour vol d’ouvrages dans une bibliothèque. Trois ans de plus à l’ombre où il rédige cette fois un texte personnel destiné au ministre de la Justice : « Malheureusement en France, se plaint-il, quand un homme est tombé, il est des gens qui se liguent pour lui jeter la pierre, oui, il y a des gens qui accusent par méchanceté, par jalousie, par vengeance, par ineptie et même pour se couvrir, je sais ce qu’il en est, et malheureusement on écoute l’accusation et on bâillonne par trop fortement la défense. Et pourtant, s’il y a des lois qui condamnent, pourquoi n’y en a-t-il pas qui protègent ? »
Sept ans de prison n’atténuent pas toutefois son goût pour l’escroquerie. Accusé une nouvelle fois d’avoir détourné des livres et des dessins, il en reprend pour quatre ans et 500 francs d’amende.
Agé de 62 ans, notre homme finit par se ranger. Il meurt un an plus tard, en 1881, à Châteaudun, après avoir ouvert une boutique de livres anciens. Tout ce qu’il y a de plus authentiques ! A moins que… !


Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !