Un Réveil-Matin pour le Tour

Passé maître dans l’art de la communication, Henri Desgranges, le directeur du journal L’Auto, aurait aimé que le départ du premier Tour de France, son bébé, se déroule prés d’un lieu emblématique de la capitale parisienne, histoire de donner encore plus d’ampleur médiatique à cette course qui n’avait pas encore acquis ses lettres de noblesse. Mais voilà ! Le préfet de la Seine de l’époque, Germain Julien Casimir de Selves ne l’entend pas de cette oreille. Hors de question de lancer la soixantaine de coureurs prévus sur l’asphalte parisienne, déjà fort encombrée, sur laquelle les vélocipédistes ne sont pas encore forcément – on est loin des vélib’ – en odeur de sainteté.

Qu’a cela ne tienne ! Desgranges ira voir plus loin, dans cette proche banlieue parisienne qui commence à s’étendre loin des faubourgs de la capitale. Le préfet de Seine-et-Oise s’appelle Lépine. Un inventeur que ce préfet-là qui a déjà mis en place une brigade cycliste, histoire de damer le pion aux Apaches et autres bandits dont le populaire Jules Bonnot. Le préfet accepte.  Quelques repérages plus tard, le choix se porte sur le petit village de Montgeron, situé à dix-neuf kilomètres de Paris. A la sortie du village, sur la route de Corbeil, qui deviendra la Nationale 7, près d’anciennes sablières, se dresse une fière auberge, bâtie à la fin du XIXe siècle, à l’enseigne du « Réveille-Matin ». C’est là, se dit Desgranges, qui a déjà tout pensé, que le départ du Tour sera donné. Histoire peut-être de faire comprendre aux valeureux vélocipédistes engagés qu’il leur faudra se lever tôt pour couvrir certaines étapes qui fleurent bons les 400 à 500 kilomètres.

Un dernier obstacle va pourtant contrecarrer le plan du patron de L’Auto. Le jour du départ, prévu le 1er juillet 1903, la chaussée qui borde l’auberge est en travaux. Impossible de faire partir les coureurs dans ces conditions. Réactif, Desgranges décide d’un double départ. Fictif devant l’auberge pour immortaliser la scène ; officiel à six cents mètres de là. Lorsque le fanion jaune, couleur des pages du journal, s’abaisse, c’est donc bien à l’intersection des routes de Draveil et de Montgeron que les Maurice Garin, Hippolyte Aucouturier, Léon Georget, Jean Fischer et leurs cinquante-six compagnons du bitume enfourchent leurs vélos pour une « balade » de 467 kilomètres vers Lyon. Il est exactement 15 heures 16 minutes. Le Tour de France vient d’entrer, sans le savoir, dans la légende du sport et, avec lui, l’auberge du Réveil-Matin. Une sacrée renommée qui ne s’est pas effacée avec le temps, le Tour 2003 venant même lui rendre un bel hommage, cent ans plus tard.

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