« Tu feras Polytechnique, mon fils ! »

Quand on a seize ans et le baccalauréat en poche, on peut se permettre d’avoir de l’ambition pour son fils et tout autre rejeton que René Lacoste aurait fait amende honorable et se serait rangé derrière cette injonction. Mais l’adolescent n’est pas dépourvu de caractère. Sans balayer d’un revers… de raquette l’ordre paternel, il obtient de tenter sa chance sur les courts de tennis, à défaut des cours des grandes écoles. Hors de question toutefois, quand on est le fils d’un ancien champion d’aviron et que l’on ambitionne une carrière tennistique, de jouer les faire-valoir sur la terre battue ou sur le gazon. D’autant plus que René est plutôt du genre gringalet et de santé fragile. Il n’est pas non plus à franchement parler un grand technicien, montant au filet ou liftant les balles. Lui, c’est le jeu de fond de court, renvoyant inlassablement la balle sur son adversaire. Histoire de le faire déjouer et de l’amener à la faute. Et pour arriver à une telle maîtrise, René Lacoste, dont l’exigence est la qualité première, s’entraîne sans relâche, au point d’épuiser son entraîneur et le mur de la maison familiale qui en perdent, pour l’un la tête et pour l’autre, le crépis.

Si, durant ses premiers tournois, René Lacoste ne fait pas se lever les foules d’enthousiasme, il est encouragé à persévérer par Suzanne Lenglen en personne, la grande championne de l’après-guerre pour qui le public a les yeux de chimène.

À force d’entraînement, René Lacoste finit par se faire remarquer des instances nationales et par donner raison à ses ambitions. Il n’a pas vingt ans quand il honore sa première sélection en coupe Davis (1923). L’année suivante, il échoue en finale du championnat de France contre Jean Borotra. Les deux réunis forment ensuite une superbe doublette, bientôt complétée par les deux autres mousquetaires, Henri Cochet et Jacques Brugnon.

De 1924 à 1927, le tennis français vit son âge d’or. Nos quatre tennismen sont les seuls à pouvoir rivaliser avec les Américains au point de s’emparer de la coupe Davis de 1927 à 1932. Une offense pour nos voisins d’outre-Atlantique qui n’avaient pas vu arriver la domination des « Frenchies ». Sans compter les grands tournois de Wimbledon ou de Forest Hill qui tombent dans l’escarcelle française.

René Lacoste, malgré son jeune âge, impressionne par son sens du jeu, son revers et sa volée. Surtout, il ne laisse aucun répit à son adversaire. Au point qu’aux Etats-Unis, les journalistes sportifs le comparent à un crocodile qui, lorsqu’il tient sa proie, ne la lâche plus. Ajoutez-y une pincée de pari entre le capitaine de l’équipe de France et Lacoste au sujet d’une valise en croco promise au joueur en cas de victoire lors d’un match décisif de coupe Davis et vous aurez la signification de la célèbre mascotte, dessinée par son ami Robert Georges, qui apparaît désormais sur les fameuses chemises.

Outre ses qualités tennistiques, René Lacoste est un perfectionniste qui n’hésite pas à bouleverser certaines traditions très enracinées. C’est ainsi qu’il est le premier à revêtir en tournoi un polo en maille piqué à manches courtes sur lequel il a cousu un crocodile vert. Pour mieux contrer ses adversaires, il décortique méthodiquement leur jeu, consigné dans un carnet.

En 1929, Lacoste semble promis à une longue domination sur le tennis mondial mais sa santé chancelante l’empêche de continuer. Il n’est âgé que de vingt-quatre ans quand il abandonne la compétition, malgré un bref retour de quelques mois en 1932.

Le temps des affaires est venu et la saga de la chemise Lacoste peut commencer. Une chemise symbole du bon goût et de l’élégance tout en restant décontractée. Derrière le joueur de tennis, le « polytechnicien » n’avait fait que rester dans l’ombre avant de ressurgir au soleil. L’entreprise ne cessera plus dès lors de progresser, devenant une marque mondiale au point d’être sujette à une impitoyable contrefaçon. S’y ajouteront divers produits au fil du temps (lunettes, parfum…)

Ce que l’on sait moins c’est que René Lacoste est aussi l’inventeur des pastilles sur les raquettes qui permettent de régler la tension du cordage ainsi que de la raquette métallique qui supplée, dès les années 60, la raquette en bois.

Des quatre mousquetaires, René Lacoste sera le dernier à disparaître, le 12 octobre 1996, à l’âge de quatre-vingt-douze ans. Pour son unique défaite contre le cours du jeu !

 

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