Séraphina et le comte de Cagliostro ou les tribulations d’un couple d’escrocs

Connu pour être celui des Lumières, le XVIIIe siècle est aussi celui de la quête d’un savoir qui tient de l’alchimie, de l’ésotérisme et du spiritisme. Dans une époque teintée de pessimisme, au sein d’une société d’Ancien Régime à bout de souffle, ces pratiques obscurantistes jouent comme un refuge et apportent un espoir de renouveau, tout en faisant la part belle aux sociétés secrètes, aux mages, aux escrocs et mystificateurs en tout genre qui écument les salons de l’aristocratie européenne. Ainsi apparaît celui qui va enchanter les cours royales avant de finir sa vie au fond d’un puits-prison sordide : le comte de Cagliostro.

A quoi tient la postérité ? A une vie de roman mise en scène par des auteurs de renom : Alexandre Dumas père, Gérard de Nerval ou Schiller. Sans eux, le nom de Cagliostro aurait-il dépassé le seuil de son époque à l’image de bon nombre de ses congénères ? Encore que son nom est déjà une escroquerie. De pure invention pour faire beau et tenir le rang dans les salons des aristos. L’homme s’appelle en vérité Guiseppe Balsamo, né à Palerme le 2 juin 1743, fils d’un humble garde-magasin juif qui a du mal à joindre les deux bouts. Un pseudo que le Guiseppe doit à sa belle, Lorenza Féliciani laquelle, pour ne pas demeurer en reste, s’est affublé du prénom de Séraphina. Rien de tel qu’un prénom sensuel pour tomber dans les bras des futures conquêtes à dépouiller. Etre comte permet d’ouvrir des portes sans laisser planer un doute sur les origines. Une gangrène, le doute pour l’escroquerie. Son talon d’Achille.

Pour Guiseppe Balsamo, les débuts augurent bien d’une future grande carrière d’escrocs. Au grand dam du père Balsamo qui ne sait plus à quel moine confier son turbulent chérubin. Un séjour au séminaire Saint-Roch de Palerme devait lui permettre de déposer un peu de plomb dans la cervelle. Une mauvaise alchimie ! A 12 ans, le rejeton se fait virer dare-dare. Nouveau couvent, nouveau scandale : entre deux exercices de pharmacopée et de chimie appris auprès d’un vieil apothicaire, Guiseppe se met au repas monastique, lors de la lecture de la Légende dorée, à remplacer les noms sanctifiés par ceux des prostituées. Le diable est entré par la porte. Il en sort par la fenêtre. Allez, ouste, dehors !

Quand le tronc de l’arbre est devenu trop gros, il devient difficile de le tordre. Le temps est venu pour Guiseppe de prendre la poudre d’escampette et de mener sa vie loin du giron familial. L’Europe est un grand magasin au sein de laquelle Balsamo va pouvoir donner sa pleine mesure !

De la Sicile à l’Italie, il n’y a qu’un détroit à franchir pour mettre les deux pieds dans des métiers de sacs et de cordes où Guiseppe se fait la main au contact de quelques margoulins expérimentés. Petits trafics, escroqueries, faux tableaux et proxénétisme : que de maigres forfaits qui rapportent des fifrelins à son auteur, obligé de changer d’air quand les autorités le serrent d’un peu trop près.

« Tu vaux mieux que des tours à la sauvette », lui confie un jour entre deux caresses langoureuses la belle et ambitieuse Lorenza, une jeune romaine qui n’a pas froid aux yeux. « A nous deux, nous ferons une belle équipe si tu m’écoutes. Charges à toi de paraître dans le beau monde avec ton titre de comte, de flairer le bon poisson et d’enthousiasmer tous ces imbéciles par tes tours de magie. Il me suffira de les mettre dans de beaux draps avant de les délester de quelques bijoux. »

L’Italie n’a plus guère d’avenir pour le nouveau couple. En route pour l’Espagne, l’Angleterre et la France. Quand « la divine Séraphina » s’entache à bon escient d’un protecteur, Alessandro n’a plus qu’à passer à l’action. Jouant de magie, d’ésotérisme et d’occultisme, prétendant faire grossir des diamants ou communiquer avec les morts, il attire dans les mailles du filet quelques naïfs fortunés qui n’ont plus que leurs yeux pour pleurer quand, trop tard, ils s’aperçoivent de la supercherie. Parfois, l’expérience tourne court. L’escamoteur tâte alors un peu du cachot en attendant que Séraphina, jouant du croupion et de son influence, le fasse sortir de ce mauvais pas.

De Madrid à Londres, de Lisbonne à Paris, Saint-Pétersbourg et Amsterdam, Cagliostro s’invente un personnage de roman, à l’incroyable destin qui, de la Sicile, l’a mené tout jeune à La Mecque, Damas et l’Egypte où il a été initié dans des sectes à la magie et à des secrets alchimiques. Et quand la pression des autorités se fait trop vive, le couple, subitement, disparaît de la scène des salons pour réapparaître dans une autre cour d’Europe où leur réputation les a précédés. Un show bien rodé que nos deux usurpateurs mettent à profit en France, d’abord à Strasbourg, ensuite à Paris. Et qui mieux que le cardinal de Rohan, archevêque de Strasbourg, pourrait les introduire dans la haute société ? Ce favori de Louis XVI est à la fois un passionné d’occultisme mais aussi de jupons qu’il retrousse à qui mieux-mieux. Et la belle Séraphina n’est pas de celle à jouer les effarouchées. Bientôt, le cardinal ne jure plus que par ces deux-là, repoussant de la main tous ceux qui pourraient s’élever contre ses deux protégés. Et quand Rohan se décide de se rendre à la Cour de Versailles, Séraphina ne se fait pas prier pour se tenir à son côté, flanquée de Cagliostro.

Quel beau tremplin que la capitale française pour le couple en cette année 1781 ! L’aristocratie parisienne s’offre sans mesure aux esbroufes de Cagliostro tandis que Séraphina fait battre les cœurs de ses prétendants. Le Tout-Paris ne parle bientôt plus que d’eux. Invités et encensés, ils n’ont plus qu’à récolter les fruits de la crédulité, ainsi que le rapporte le comte Beugnot dans ses Mémoires : « Je ne le regardais qu’à la dérobée et je ne savais pas encore qu’en penser : cette figure, cette coiffure, l’ensemble de l’homme m’en imposaient malgré moi. Je l’attendis au discours. Il parlait je ne sais quel baragouin, mi italien mi français, qu’il ne se donnait pas la peine de traduire…
« Il ne manquait jamais de demander, à chaque instant, s’il était compris et on s’inclinait à la ronde pour le rassurer. Lorsqu’il entamait un sujet, il semblait transporté et il le prenait de haut, du geste et de la voix. Mais, tout à coup, il en descendait pour faire à la maîtresse de maison des compliments fort tendres et des gentillesses comiques.
Le même manège dura pendant tout le souper et je n’en recueillis autre sinon que le héros avait parlé du ciel, des astres, du Grand Arcane, de Memphis, de l’hiérophante, de la chimie transcendante, de géants, d’animaux immenses, d’une ville située à l’intérieur de l’Afrique, dix fois plus grande que Paris, où il avait des correspondants, et l’ignorance où nous étions de toutes ces choses. Lui les savait sur le bout du doigt et il avait entremêlé son discours de fadeurs comiques à Madame de La Motte, qu’il appelait sa biche, sa gazelle, son cygne, sa colombe, empruntant ainsi ses appellations à tout ce qu’il y a de plus aimable dans le règne animal.
« Au sortir du souper, il daigna m’adresser des questions coup sur coup. Je répondis à toutes par l’aveu le plus respectueux de mon ignorance et je sus, depuis, de Mme de La Motte, qu’il avait conçu l’idée la plus avantageuse de ma personne et de mon savoir. »

D’autant plus que le pseudo comte, profitant de l’essor de la franc-maçonnerie en Europe, a créé une loge égyptienne mettant en avant les rites de l’Antiquité. Le succès est immédiat, les adhésions affluent. Rien d’étonnant, les membres croyant pouvoir maîtriser des pouvoirs thaumaturgiques capables de les guérir et de régénérer leurs corps. Un commerce lucratif pour Cagliostro qui vend onguents, baumes et autres recettes alchimiques pour y parvenir.

Si le couple tient Paris à ses pieds, il existe toutefois un personnage central qui ne les apprécie guère et causera leur perte : la reine Marie-Antoinette. Moins par rapport à leur charlatanisme qu’au fait qu’ils soient des protégés du cardinal de Rohan, son pire ennemi depuis que le cardinal, ambassadeur du royaume de France, s’est montré trop effronté à la cour de Vienne.

L’affaire du Collier de la reine (voir chapitre suivant) éclate le 22 août 1786. Le cardinal est arrêté et, par ricochets, Alessandro de Cagliostro. Lequel se retrouve embastillé jusqu’au mois de juin 1787 bien que déchargé de toute accusation depuis le 31 août 1786. Quand il sort, le peuple l’acclame. Pas le temps pourtant de s’attarder. Le couple possède 24 heures  pour quitter la France. L’Angleterre puis la Suisse est toute proche. Un refuge provisoire avant de regagner l’Italie sur l’insistance de Séraphina, soudainement nostalgique du pays. Erreur fatale !

Traîtresse Séraphina ! Veut-elle s’acheter une nouvelle conduite auprès de l’Eglise ? Sent-elle qu’Alessandro est en bout de course ? Quoi qu’il en soit, à peine ont-ils posé le pied dans la botte italienne que la scélérate dénonce au Saint-Office son époux, accusé d’avoir fait commerce avec le Diable. Une accusation très grave qui s’ajoute à son appartenance à la franc-maçonnerie. Et tandis que la Révolution gronde à Paris, Cagliostro est arrêté par l’Inquisition puis jeté dans les geôles de la Papauté. Voilà Alessandro dans de beaux draps sans l’espoir, cette fois, que Séraphina intercède en sa faveur.

Deux années à l’ombre au château de Saint-Ange ; deux années d’interrogatoires et de torture pour l’obliger à avouer. Avant que le tribunal le condamne à mort le 20 avril 1791. Sa peine commuée en prison à perpétuité, il est transféré sous bonne escorte à la prison de la Rocca de San Leo, près d’Urbino, où le comte ne peut plus compter sur ses tours de magie. Mais il lui reste la faconde et la persuasion, deux arts qu’il maîtrise parfaitement, même au fond d’une cellule humide. Il tente de s’évader en soudoyant ou hypnotisant ses gardiens. Echoue. La surveillance se resserre comme le révèle une lettre du comte de San Leo : « Aucune précaution ne nous semble excessive pour assurer la surveillance du prisonnier, s’agissant d’un être qui a un fond complexe, fourbe et manipulateur (…) un mélange de malice et de fourberie, dont aucune précaution ne peut garantir. »

Le diable soit ce Cagliostro ! Afin que nul ne puisse entrer en contact avec lui, il est alors emmuré au fond d’un puits. Par une trappe, on lui apporte ses repas. Mais Cagliostro fait la grève de la faim, sentant la mort inéluctable. Devenu fou, une crise d’apoplexie l’emporte le 26 août 1795. D’autres affirment qu’il aurait été assassiné. Deux jours plus tard, il est enseveli à l’extrémité du mont San Léo. Séraphina, de son côté, l’avait précédé dans l’au-delà un an plus tôt, au couvent de Sant’Appolonia, une prison pour femmes.

L’histoire ne finit pas comme ça ! En 1797, un contingent polonais libère les prisonniers italiens de cette prison. Ces derniers déterrent le corps de Cagliostro et se servent de son crâne pour boire à sa santé et à la liberté retrouvée. « Quand le comte mourut, j’avais 7 ans, rapporte un témoin oculaire. Je me souviens très bien de son enterrement. Son corps, habillé, déposé sur un battant de porte en bois, fut transporté à épaule par quatre hommes, lesquels, une fois sortis de la forteresse, descendirent vers l’esplanade. Ceux-ci étaient fatigués et transpiraient beaucoup (c’était le mois d’août). Afin de se reposer, ils posèrent la dépouille sur le parapet d’un petit puits qui existe encore, et ils allèrent boire un verre de vin. Ensuite ils récupérèrent le cadavre et le conduisirent au lieu de la sépulture. Moi, tenu par la main par un de ma parenté, je suivais le triste et misérable convoi. Comme il n’y avait aucun curé, ce convoi avait un aspect diabolique. À sa vue, les rares passants s’enfuyaient en faisant le signe de croix. Une fois la fosse creusée, le cadavre fut descendu au fond. Sous sa tête, ils mirent un gros caillou, sur son visage un vieux mouchoir, ensuite ils couvrirent de terre. Quelques années après, arrivèrent les Polonais qui prirent la forteresse. Ceux-ci remirent en liberté les condamnés qui aidés par des soldats se mirent à creuser la sépulture, s’emparèrent du crâne de Cagliostro et y burent du vin, ceci dans les cantines du comte Nardini de San Leo… »

Que reste-t-il aujourd’hui du comte de Cagliostro ? Un personnage de légendes habillé de mystères ? Un théosophe ? Un escroc de haut-vol ? Peut-être tout simplement un homme de tout lieu et de tout temps. Universel comme il se définissait lui-même : « Je ne suis d’aucune époque ni d’aucun lieu ; en dehors du temps et de l’espace, mon être spirituel vit son éternelle existence, et, si je plonge dans ma pensée en remontant le cours des âges, si j’étends mon esprit vers un mode d’existence éloigné de celui que vous percevez je deviens celui que je désire. Participant consciemment à l’être absolu, je règle mon action selon le milieu qui m’entoure. Mon nom est celui de ma fonction et je le choisis, ainsi que ma fonction, parce que je suis libre ; mon pays est celui où je fixe momentanément mes pas. Datez-vous d’hier, si vous le voulez, en vous rehaussant d’années vécues par des ancêtres qui vous furent étrangers ; ou de demain, par l’orgueil illusoire d’une grandeur qui ne sera peut-être jamais la vôtre ; moi je suis celui qui est. »

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