Ne pas tout prendre à la lettre
L’e-mail est arrivé au milieu d’une dizaine d’autres. Adresse connue. Double clic de souris pour l’ouvrir. Un texte bourré de fautes d’orthographe et d’erreurs qui ne correspondent pas à l’expéditrice mais qui tente de susciter l’empathie du lecteur en l’incitant à lui venir en aide, égarée dans un pays lointain après avoir été dépouillée de ses bagages. L’envoi d’un mandat fera l’affaire. Il ne faut guère de temps pour déceler l’arnaque, plus connue sous les noms de « La Nigériane » ou du « 4.1.9. » (Numéro de la loi qui réprime cet acte au Nigéria). Et pourtant ! Combien de personnes à travers le Monde se laissent berner ? Les sommes versées affolent, s’élevant en 2013 à 12,7 milliards de dollars dont 360 millions pour la France.
La technique n’est pas nouvelle même si elle a pris une nouvelle dimension avec Internet. Les « cyber-escrocs » n’ont fait que s’adapter aux nouvelles technologies, la crédulité demeurant similaire au fil des âges. L’imagination des escrocs, elle, n’a jamais connu de limite. Au XVIe siècle, il suffit de faire miroiter une histoire quoique abracadabrantesque pour tromper le gogo et lui vider tout ou partie de sa bourse. Une malheureuse princesse espagnole se trouve prisonnière des terribles Turcs. Une somme d’argent suffira à lui rendre la liberté avec, à la clef, une promesse de l’épouser, une fois libérée de ses chaînes. Un zeste d’exotisme, un brin d’empathie et l’impression de pouvoir jouer le héros libérateur faisaient perdre l’esprit à quelques vieux aristocrates fortunés et libidineux.
Ne plus se faire rouler dans la farine ! Tel est sans doute le désir du chef de la Sureté sous Napoléon Ier, Eugène-François Vidocq, quand il publie en 1836 un livre, « Les Voleurs », « ouvrage qui dévoile les ruses de tous les fripons et destiné à devenir le vadémécum de tous les honnêtes gens ». Un sous-titre un peu fort de café pour cet ancien bagnard mais qui en connaît un rayon dans le domaine des délits en tout genre. « Les événements de notre première Révolution, écrit-il, ont donné naissance aux lettres de Jérusalem […] De la fin de 1789 à l’An VI de la République, des sommes très considérables, résultats des lettres de Jérusalem, sont entrées dans les diverses prisons du département de la Seine, et notamment à Bicêtre. Les escrocs choisissaient ceux qui regrettaient l’ancien ordre des choses, et qu’ils croyaient susceptibles de se laisser séduire par l’espoir de faire une opération avantageuse […] L’impudence des voleurs et l’immoralité des employés étaient portées si loin, qu’on préparait ouvertement dans la prison des tours de passe-passe et des escroqueries dont le dénouement avait lieu à l’extérieur. Je ne citerai qu’une de ces opérations, elle suffira pour donner la mesure de la crédulité des dupes et de l’audace des fripons. Ceux-ci se procuraient l’adresse de personnes riches habitant la province, ce qui était facile au moyen des condamnés qui en arrivaient à chaque instant : on leur écrivait alors des lettres, nommées en argot lettres de Jérusalem, et qui contenaient en substance ce qu’on va lire. Il est inutile de faire observer que les noms de lieux et de personnes changeaient en raison des circonstances… »
« Lorsque la réponse du pantre était parvenue à l’arcasineur, poursuit Vidocq, il s’empressait de lui écrire qu’il bénissait le ciel qui avait bien voulu permettre que la première personne à laquelle il s’était adressé fût assez bonne pour compatir à ses peines ; il était prêt, disait-il, à lui envoyer le plan qui devait le guider dans ses recherches ; mais pour le moment cela lui était impossible, attendu que, pour subvenir à ses premiers besoins, il avait été forcé de mettre sa malle, et tout ce qu’elle contenait, entre les mains d’un infirmier, en garantie d’une somme de … (la somme était toujours en rapport avec la fortune présumée de l’individu auquel on s’adressait). Mais pourtant, ajoutait en terminant l’arcasineur, si vous voulez avoir l’extrême complaisance de m’envoyer la somme due par moi à l’infirmier, je vous enverrai de suite le plan, et toutes les indications qui vous seraient nécessaires. »
La confiance établie après une correspondance assidue, le malheureux gobe-mouches se laisse prendre par la commisération, ouvre les cordons de sa bourse et se retrouve Gros-Jean comme devant. Ce n’est pourtant pas faute d’être mis en garde par les journaux de l’époque ou par les autorités comme l’indique cet article tiré du Moniteur du 14 Nivôse An 10 : « Malgré les différents avis donnés au public, pour le tenir en garde contre ces lettres supposées dites lettres de Jérusalem, dans lesquelles des individus se disant détenus au Temple ou ailleurs, offrent d’indiquer un trésor prétendu enfoui par eux, si l’on veut bien leur envoyer une somme d’argent, nombre de personnes sont encore dupes de ce genre d’escroquerie. Le préfet de police a déjà fait arrêter beaucoup de ces escrocs, et récemment encore plusieurs individus qui tenaient de cette manière une correspondance très étendue. Ils écrivaient de ces lettres et se faisaient adresser les réponses par l’intermédiaire de deux femmes, qui prenaient tout à la fois l’une les noms de Thibault, Bouton, Duret, Dumesnil, Kinklaine, Gillet et Monnier ; et l’autre, ceux de Durand, Raoul, Genty et Martin ; elles indiquaient autant de demeures différentes. »
Du dénommé Follebarbe, petit arnaqueur pris sur le fait en 1802 et qui tenait sur lui un bon de 331 francs envoyé par un généreux donateur aux adeptes des courriels nigérians, l’escroquerie n’a pas pris une ride et continue à bien nourrir son homme.


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