Anthelme Collet, faussaire… de compagnie

Les soldats sont alignés en une centaine de rangs sur le Champ-de-Mars sous un ciel opalin, chauffé à blanc. Le vent agite par intermittence les lourds drapeaux de la garnison de Montpellier aux armes de la ville et de l’Empereur. On attend avec une grande solennité la venue du général de division et inspecteur plénipotentiaire, chargé par sa Majesté l’Empereur et Roi, de constituer l’état-major de l’armée de Catalogne. La période est particulière pour la France, troublée par la désastreuse guerre contre la Russie. Nul ne sait ce que Napoléon va décider pour les troupes stationnées dans le pays.

Le général Charles-Alexandre, comte de Borroméo, espéré ce matin à Montpellier, a reçu les pleins pouvoirs pour organiser l’armée de Catalogne « avec autorisation de tirer des divers régiments les officiers les plus distingués et de prendre dans les caisses publiques tous les fonds dont il aurait besoin. » Il y a quelques jours, lors de son passage à Marseille, sur la place d’Armes de la ville, deux mille soldats défilèrent devant lui au son des tambours et des clairons. Entouré de nombreux officiers et de personnalités de la ville, le général avait ému la foule en décorant de la croix d’honneur plusieurs militaires rescapés des batailles.

« Mais soudain le tambour-major du régiment de Montpellier agite habilement sa canne richement ornée. Un roulement grave et prolongé se mêle aux bruits confus de la multitude des spectateurs. Des fourriers, sous-officiers chargés de l’entretien des troupes, assurent le service d’ordre et voltigent dans tous les sens comme des papillons, se croisent et se recroisent à la manière des hirondelles, formant dans leurs courses mille dédales dont l’œil ne peut saisir le fil. » Puis tout semble suspendu, le temps comme les hommes. Un silence envahit toute la vaste esplanade. Le général de division vient d’arriver dans un grand recueillement. Des officiers se tiennent à distance. Le visage grave, il s’avance vers les troupes pour l’inspection, impressionnant dans son habit de grand uniforme de drap bleu brodé en filé d’or et dessinant une feuille de chêne. Son écharpe écarlate faite d’un réseau d’or et de laine scintille avec l’apparition du soleil. L’officier n’est pas très grand mais son ombre au sol est immense, donnant à chacune de ses enjambées des allures de géant. Après les premiers rangs de soldats considérés longuement, il s’arrête devant un chef de bataillon au visage grêlé et tout balafré :

« Depuis combien de temps servez-vous commandant ?

  • Depuis vingt ans, général.
  • Quelles sont les campagnes que vous avez faites ?
  • Depuis celle d’Egypte jusqu’à ce jour, je n’en ai manqué qu’une pour cause de grave maladie.
  • Avez-vous des infirmités ?
  • J’ai plusieurs blessures, comme vous pouvez vous en apercevoir, général ; mais elles ne m’incommodent pas.
  • Dans ce cas vous allez me suivre : je vous fais lieutenant-colonel, et je vous nomme officier de la légion d’honneur.
  • Je suis à vos ordres, général ; comptez sur mon dévouement à vous servir. »

Un claquement de bottes, une brève inclinaison de tête, et le général poursuit son inspection des troupes, accompagné de la clameur de la foule à chaque soldat récompensé.

Le soleil est maintenant haut dans le ciel et une brume de poussière s’exhale du foin piétiné par les nombreux chevaux stationnés sur des places proches du Champ-de-Mars.

Le préfet soulève son bicorne et passe subrepticement un linge de soie sur son front écarlate. Depuis l’annonce de la venue du général, la caserne de Montpellier est en ébullition depuis près de deux jours, comme ce fut le cas à Valence, Avignon ou Nîmes les jours précédents : chaque troupier a astiqué longuement sa cartouchière, son fusil, sans négliger ses boutons d’uniforme passé sous une brosse légèrement empreinte de vitriol. Les autorités de la ville ont dû cesser toutes leurs activités et veiller au bon déroulement de cette journée d’exception.

Un ultime roulement de tambours monte au ciel et semble disperser une immense écharpe de nuages s’étirant vers la mer. La tournée d’inspection des troupes est à présent terminée. On a pris soin d’inscrire sur un document le nom des officiers retenus et décorés par le général pour la constitution de l’état-major de l’armée de Catalogne.

Têtes hautes, regards impassibles, les soldats défilent ensuite pour regagner la cour d’honneur de la caserne de Montpellier. Les derniers applaudissements du public les accompagnent en battant en mesure la marche des troupes.

Le général est invité ensuite à un contrôle des caisses de la caserne et à prélever la somme qu’il estime nécessaire pour les besoins de son armée. 30 000 francs sont ainsi retirés des coffres et confié solennellement au général.

A l’hôtel de la préfecture, une longue table en bois précieux et des draperies de guirlande aux murs accueillent l’hôte de marque en fin de journée pour un somptueux banquet. Le préfet lisse la soie blonde de ses favoris, il est réjoui : le général lui a promis sous peu le cordon de grand-officier de la Légion d’Honneur. Quelques ortolans et grives en sauce plus tard, le dessert est servi dans de petits bols d’argent où se réfléchisse l’éclat des lustres à pampilles.

Mais une voix résonne soudain dans le couloir du bâtiment de la préfecture, suivi d’un bruit de bottes retentissant et le cliquetis de sabres. Les domestiques ouvrent précipitamment la porte du grand salon. Le repas est interrompu par l’arrivée du chef d’escadron faisant face aux invités. Le préfet se lève d’un bond, le regard indigné par cette malheureuse intrusion et s’excuse auprès du général, causant galamment avec l’une de ses voisines de table.

Une lettre roulée dans un étui dorée est remis au préfet pour toute réponse. Elle émane du ministre de la Guerre en personne. Le préfet en prend connaissance et secoue négativement la tête. Incrédule. Deux gendarmes pénètrent à cet instant et sans un mot, prennent place de part et d’autre du général.

Le chef d’escadron s’approche de l’illustre officier et le somme au nom de la loi de le suivre.

Le général se lève alors comme pour porter un toast, considère un instant l’assistance, réajuste nerveusement le col de son uniforme et sort de la table en saluant respectueusement le préfet et les officiers présents…

C’est ainsi qu’Anthelme Collet fut arrêté en 1812 à Montpellier pour avoir usurpé le titre et le grade de général de division mais aussi comme voleur des caisses des casernes de France et ce depuis plusieurs mois ! Mais l’homme a de la ressource : quelques jours plus tard, on le sort des geôles de la ville pour montrer l’escroc à quelques notabilités locales. Le préfet a organisé personnellement la rencontre dans son hôtel, afin de redorer son image quelque peu terni par ce faux-général de division dont toute la ville parle. Le prisonnier est enfermé dans une soupente près de la cuisine, « seule issue, raconte Collet lui-même, où l’on me croyait en sureté. Enfin seul, je laisse mon habit pour me saisir d’un gilet rond et d’un tablier ; je couvre mon chef d’un bonnet de coton blanc puis je prends deux plats de crème ; et à l’aide d’un rude coup de pied contre la porte, elle s’ouvre, et je passe devant les deux sentinelles sans être reconnu. (… ) »

Anthelme Collet va ainsi poursuivre son étonnant voyage en France et en Europe : moine à Montauban, médecin à Saumur, adjoint d’un commissaire de police à Périgueux, capitaine du 47ème de ligne à Toulouse, directeur de théâtre à Gênes…

Né en 1785 à Bellay dans l’Ain, Anthelme Collet est entré dans l’escroquerie comme on entre sur scène, jouant sa vie comme dans un vaste théâtre. Se moquer des gens, de leur crédulité mais se donner à soi-même la comédie ; avouant parfois « se surprendre lui-même à croire qu’il était réellement ce qu’il paraissait être ! » Orphelin à neuf ans et confié à un grand-père qui lui apprenait la vie à coup de taloches et en le mettant au pain sec, Collet s’invente des vies pour fuir la sienne, disparaître dans la peau de son personnage, s’oublier et aussi… se venger des châtiments corporels reçus dans son enfance. A l’adolescence, pour sa première et gentille escroquerie, il s’attaque au meilleur ami de son parent brutal, un vieux général retraité. Il fait le tour des pâtisseries de la ville, se présentant comme le domestique du général et annonce que ce dernier a besoin de vingt douzaines de petits pâtés pour un dîner qu’il doit offrir à des amis. Dans le même temps, Collet fait courir la nouvelle que l’épouse du général vient de mettre au monde un beau petit garçon et qu’elle cherche une nourrice. Quelques jours plus tard, vingt douzaines de petits pâtés et soixante-dix-huit nourrices arrivent chez le vieux général fou furieux mais débordé par l’avalanche des livreurs ; il doit payer les pâtisseries, quitte à en gaver les nourrices !

A l’âge de dix-sept ans Anthelme Collet s’enrôle dans la 101ème brigade qui partait pour l’Italie mais blessé, il décide de mettre fin à ce métier de soldat où l’on reçoit de mauvais coups sans profit. Le voilà ensuite moine quêteur, gardant évidemment pour lui l’argent recueilli. Il achète alors de beaux habits, des chevaux et peut-être un carrosse avant de dérober les papiers d’un officier se rendant à Rome. On l’accueille à bras ouverts. Trompé également, le Cardinal Fesch, oncle de Napoléon, l’installera même, dit-on, dans son palais où Collet affinera encore son métier de « comédien de la vie ».

Quelques temps plus tard, sur une plage de Méditerranée, des pêcheurs voient sortir de l’eau un homme épuisé et qui paraît au comble du désespoir. Ils forment un cercle autour de lui, le soignent et l’interrogent : cet homme s’appelle Tolozan, c’est un capitaine de vaisseau marchand français. Tout l’équipage, assure-t-il, à péri en mer. Tout le monde souhaite l’aider et des banques n’hésitent pas lui avancer des milliers de francs. C’est le moment où Collet, notre naufragé-escroc, choisit de repartir en France pour d’autres aventures…

Mais c’est au Mans, quelques-années après sa prestation magistrale de général à Montpellier, qu’Anthelme Collet sera arrêté et condamné à vingt ans de travaux forcés.

Au bagne de Rochefort, où il fut enfermé, il parvient pourtant à commettre sa dernière escroquerie : comme beaucoup de criminels célèbres, Collet dans sa prison a écrit ses mémoires. Des éditeurs l’ayant appris, demandent à le rencontrer et lui firent des offres : il vendra deux fois le même manuscrit !

Peu avant d’être libéré, Anthelme Collet est atteint d’une fièvre maligne. On le transporte à l’hôpital mais le 24 novembre 1840, il meurt en disant : « Je n’ai qu’un regret avant de rendre le dernier soupir, c’est de mourir forçat ! A quoi bon avoir de l’or ! Tant d’or ! Tant de bijoux ! »

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