Thérèse Humbert ou « la Comédie humaine »

 

« Je veux, j’aurai ! » cette courte devise faite sienne par Thérèse Daurignac, en dit bien long sur la volonté de la jeune femme de réussir dans la vie et ainsi oublier sa modeste origine, celle d’une famille paysanne d’Aussonne en Haute-Garonne.

Quitte pour cela à être à l’origine de l’une des plus grandes escroqueries de la fin du XIXe siècle !

Née en 1856 dans ce village près de Toulouse, Thérèse grandit avec ses deux frères et sa sœur dans un entourage familial humble et compliqué ; elle perd sa mère à l’adolescence et son père est un enfant naturel que sa mère refuse de reconnaître. C’est finalement quand il atteindra l’âge de trente-huit ans que madame Daurignac, sa mère, consentira à le faire. Le père de Thérèse est désormais Guillaume-Auguste Daurignac et son bonheur de porter enfin son nom est tel, qu’il s’inventera une particule, se prétendant même comte et propriétaire d’un château ; mais la demeure seigneuriale n’était en réalité que sa ferme. Alors voir ce père adoré un peu fantasque, inventer pareille histoire donne à Thérèse très tôt le goût de bouleverser la réalité, de récrire l’histoire et surtout de parvenir à la faire croire aux autres.

Adolescente, elle trouve une petite idée pour attirer les prétendants sur elle et ses amies : mettre en commun leurs bijoux afin de faire croire qu’elles sont chacune à la tête d’une véritable fortune ! Ce n’est certes qu’un jeu pour attirer quelques naïfs, mais Thérèse prend de l’assurance dans le mensonge et le pouvoir des mots. A l’âge de vingt ans, avec son sourire et ses longs cheveux bouclés rassemblés sous un large chapeau de feutre clair et un ruban de velours noir autour du cou, Thérèse Daurignac a fait déjà tourné quelques têtes à Aussonne, mais c’est celle de Frédéric Humbert, son voisin depuis quelques années, qui a sa préférence.

Les familles se connaissent, le père de Thérèse leur vend régulièrement du vin et puis les maisons sont proches et, à la belle saison, les Humbert séjournent plusieurs mois dans le village pour y retrouver un peu de quiétude. Gustave Humbert, le père de Frédéric, est une personnalité politique en vue ; il est sénateur mais aussi procureur général à la Cour des comptes et enseigne le droit à la faculté de Toulouse.

Thérèse ne tarde pas à tomber amoureuse du fils Humbert qui vient depuis peu d’achever des études de droit et se destine au barreau. Le jeune homme ne reste pas non plus insensible aux charmes de la jeune fille, mais cet amour est contrarié par une réalité : la différence sociale des deux familles. Le rang, la notoriété et la fortune des Humbert sont un obstacle à tout projet de mariage avec la famille Daurignac. Et c’est là peut-être le début de la « grande » Thérèse dont l’imagination et son « étrange don de persuader » vont décider de sa destinée.

Elle n’a pas de dote, de fortune personnelle. Qu’à cela ne tienne, elle va s’en inventer une !

Par amour, fou peut-être ? A la suite d’une succession qu’elle prétend avoir recueilli d’une demoiselle Baylac, propriétaire du château de Marcotte, Thérèse se présente comme seule héritière de ce patrimoine immobilier inespéré. Que dit-elle à Frédéric Humbert ? Nul ne sait. Il l’aime et a confiance en elle ; mais il reste à convaincre son futur beau-père, Gustave, le procureur général à la Cour des comptes, de l’existence soudaine de ce « château en Espagne » !

Une histoire incroyable qui rappelle celle de son père quelques années plus tôt. Mais là, sa fille ira jusqu’au bout dans le mensonge par cécité ou par nécessité…

Tous ceux qui ont approché Thérèse, parlent de sa simplicité, de sa touchante naïveté même, soulignées par un léger zézaiement si désarmant qu’elle inspire instantanément confiance. Alors Gustave Humbert est conquis lui aussi et ne procède à aucune vérification sur cet héritage opportun. Il accueille Thérèse à bras ouverts dans la belle-famille Humbert et le mariage est décidé pour le début du mois de septembre 1878 à Beauzelle, non loin du village natal. Thérèse Humbert a 23 ans et entre ainsi dans le grand monde par la porte du mensonge. Ce n’est qu’un début.

Il est désormais impossible de rebrousser chemin et revenir au triste pays de la réalité. Il lui faut juste continuer à laisser parler ses envies, ses rêves, ses folies.

A son coiffeur venu présenter plus tard la facture du mariage, Thérèse Humbert fait espérer un paiement sous peu et, tour de force, lui fait même avancer l’argent du prêt des voitures du cortège de la noce ! Juste le temps de régler quelques affaires assure-t-elle. Le coiffeur ne sera évidemment jamais payé…

De toute façon, Thérèse Humbert est déjà ailleurs, à Paris, rue Monge où le couple s’installe pour une vie nouvelle. Mais rien n’est simple à la capitale. Frédéric n’étant pas encore avocat, il faut savoir patienter un peu en surveillant les dépenses. Ou continuer à vivre plus confortablement en hypothéquant par exemple le fameux château de Marcotte, propriété supposée de Thérèse ? Ce sera chose faite. Hypothéquer un bien imaginaire, pourquoi pas !

Frédéric a découvert le mensonge, peut-être s’en doutait-il déjà, mais il l’aime et Thérèse a agi, portée par cet amour. Alors il lui pardonne, impressionné même par cette épouse hors du commun. Quel aplomb dans le mensonge, quelle audace ! Cette escroquerie les rapproche un peu plus et associe dorénavant Frédéric Humbert « aux rêves et aux folies » de la « Grande Thérèse »…

En 1882, c’est l’entrée des Humbert dans l’Histoire. Gustave, le père de Frédéric, devient garde des Sceaux dans le gouvernement de Charles de Freycinet. La consécration de sa carrière. L’événement décuple alors l’imagination ou peut-être le génie de Thérèse, désormais belle-fille du ministre de la Justice. Quel chemin parcouru déjà depuis sa modeste ferme d’Aussonne en Haute-Garonne ! Vivre à Paris était pour elle un rêve inaccessible, mais avec une telle devise « je veux, j’aurai ! », Thérèse ne saurait s’arrêter en si bon chemin. Elle côtoie à présent les hautes sphères du pouvoir et paraît galvanisée par cette nouvelle ascension sociale. « Elle est capable de tout ! » dit un jour Frédéric Humbert, subjugué par son épouse…

L’année suivante, en 1883, Robert Henry Crawford, millionnaire américain, décède, laissant un testament et toute sa fortune estimée à 100 millions de francs à…Thérèse, en réalité sa fille, née d’une liaison illégitime avec sa mère ! Révélation incroyable qui ne manque pas d’alimenter les conversations du village d’Aussonne et plus encore dans l’entourage parisien des Humbert. L’énorme somme d’argent promise à Thérèse doit être versée prochainement, quand tout semble brusquement remis en question : un autre testament du même richissime américain est retrouvé à Nice, léguant cette fois les 100 millions à Marie Daurignac, la sœur de Thérèse et à deux neveux du millionnaire, Henry et Robert Crawford !

Et pour simplifier les choses, ces deux testaments présentent une particularité : ils ont été rédigés et déposés le même jour. Il est donc impossible de savoir celui qui est le dernier afin de le prendre en compte et de l’exécuter comme le prévoit la loi.

Un véritable imbroglio juridique débute alors et avec quelles conséquences pour les familles ?

Les Daurignac vont-ils s’entredéchirer avec les Humbert pour récupérer une pareille somme ? Et face aux puissants avocats américains que peut espérer Thérèse ?

Un protocole d’accord parvient finalement à être signé entre les deux parties pour tenter de trouver un dénouement à cette extraordinaire affaire : l’héritage revient à Thérèse Humbert laquelle s’engage à reverser 6 millions de francs aux deux américains.

Mais nouveau rebondissement, les neveux se rétractent peu de temps après et refusent catégoriquement que Thérèse Humbert hérite des 100 millions de francs !

Retour au casse-tête juridique qui semble décidément sans issue avec les 100 millions bloqués à jamais sur le compte du défunt.

C’est alors que Thérèse Humbert apprend que les fameux neveux Crawford sont à Paris, dans la suite d’un grand hôtel. C’est peut-être son ultime chance ! L’avocat du couple Humbert y est envoyé prestement avec mission de leur faire entendre raison. Assis placidement dans un beau salon de leur hôtel aux fauteuils luxueux et enveloppés d’un rouge vermillon, Henry et Robert Crawford écoutent poliment l’homme de loi, avant de refuser dans un français très approximatif, l’accord signé précédemment. Puis mettant fin à l’entrevue, ils annoncent solennellement leur retour définitif en Amérique devant un avocat au visage exsangue. La dernière tentative de conciliation vient de s’évanouir pour sa malheureuse cliente…

Le lendemain, par un froid vif, les deux Américains se retrouvent sur un quai du Havre pour l’embarquement, non sans avoir confié quelques heures auparavant, la défense de leurs intérêts à un avocat de la ville, avec toute latitude sur le montant des moyens à mettre en œuvre.

C’est le début d’un interminable procès en succession engagé entre les deux parties avec pourvois en cassation, opposition, etc…

Mais Thérèse Humbert a d’ores et déjà gagné : le Tout-Paris ne parle que d’elle et de ses 100 millions attendus et surtout banques, notaires et hommes d’affaires en tout genre se ruent à présent à sa porte pour lui prêter de l’argent, convaincus de la sincérité et du succès de la belle-fille du ministre de la Justice dans son légitime combat. Dès lors, le couple Humbert obtient d’énormes prêts en utilisant l’extraordinaire héritage promis comme garantie et mènent un train de vie princier, s’installant dans un hôtel particulier au 65, de l’avenue de la Grande-Armée et achetant le château des Vives-Eaux à Vosves, Dammarie-Lès-Lys, près de la forêt de Fontainebleau.

Réceptions et fêtes luxueuses se succèdent chez les Humbert devenus le couple le plus en vue de la capitale. Tout ce qui compte dans le monde de la politique, des lettres, de la magistrature, du barreau et bien sûr des finances ne manquent aucune des nombreuses invitations.

Et l’on célèbre aussi avec faste la récente réussite en politique de Frédéric Humbert devenu député de Seine-et-Marne. Le triomphe est désormais total pour Thérèse qui vit pleinement son rêve et aussi sa folie, car toute l’histoire de ce mirobolant héritage américain est évidement pure invention. Une escroquerie à l’héritage qui confine malgré tout au génie de « la Grande Thérèse » quand on songe à sa méticuleuse élaboration : échafauder de toutes pièces un procès en veillant bien que sa cause soit mieux défendable, inventer une partie adverse « de théâtre » en faisant jouer dans le rôle des neveux américains ses propres frères Romain et Emile Daurignac et évidemment s’associer avec son avocat de mari, spécialiste du droit et des astuces juridiques pour faire croire, durer et ainsi fructifier l’incroyable mystification ! Plus la procédure s’étire dans le temps, plus le couple Humbert emprunte à des taux élevés des sommes considérables pour payer le procès et aussi continuer à vivre dans le luxe. Tous les nombreux prêteurs sont assurés de récupérer leur argent lorsque Thérèse aura touché son fabuleux héritage. Et cela va durer ainsi près de vingt ans ! Evidemment, quand certains créanciers finissent par présenter de sérieux signes d’impatience, Thérèse les rembourse… en prenant à d’autres ! Nul ne pourrait imaginer un instant l’incroyable supercherie qui se déroule sous leurs yeux. Le Tout-Paris se passionne même pour ce roman-feuilleton judicaire, prenant fait et cause pour Thérèse, victime malheureuse de l’acharnement d’une partie adverse implacable. Et lors des grandes réceptions organisées dans son hôtel particulier parisien où se côtoient, champagne à la main, les plus grands financiers, Thérèse ne manque pas d’y confier ses tourments et ainsi recevoir de nouveaux appuis.

En 1893, soit dix ans après le début de cette incroyable promesse d’héritage, Thérèse est à la tête d’une véritable fortune : celle des autres ! Elle crée alors « La Rente viagère de Paris », une société financière au capital de dix millions, gagée sur leurs domaines et dirigée par Romain Daurignac, un de ses frères, afin de rassurer leurs créanciers. Cette société assure aux souscripteurs des revenus de 12 à 15 % par an. Les millions ne manquent pas d’affluer et Thérèse peut s’acquitter d’une partie de ses dettes tout en achetant des obligations. Décidément, « Quel merveilleux ministre des Finances cette femme-là aurait fait, si elle avait été homme ! » dira plus tard un haut fonctionnaire à son sujet.

Ainsi, à la toute fin du XIXe siècle, Thérèse et Frédéric Humbert sont sur le point de réussir  leur extraordinaire « artifice », mais le suicide d’un banquier d’Elbeuf, prêteur de plusieurs millions à Thérèse, sera l’amorce de la chute. A la suite de ce drame, des questions apparaissent autour de l’interminable affaire Crawford-Humbert et aussi les premiers soupçons, notamment sur la véritable existence des fameux neveux américains et donc de l’héritage !

Les regards des créanciers puis de la Justice se tournent peu à peu vers le coffre-fort des Humbert, surnommé dans la presse « le coffre-fort aux cent millions » et censé détenir tous les documents prouvant le fabuleux héritage.

La Justice est finalement saisie en mai 1902 contre Thérèse et Frédéric Humbert. Pour faire taire toutes les rumeurs et autres insinuations qui commencent à sourdre, l’avocat du couple propose l’ouverture du fameux coffre-fort pour attester de la bonne foi de leurs clients.

Et le 9 mai, à 14 heures, dans l’hôtel particulier des Humbert aux riches tentures et au mobilier précieux, lieu des grandes réceptions de jadis, se pressent à présent hommes de loi, notaires, forces de l’ordre mais aussi journalistes pour l’ouverture tant attendu du coffre.

Prévenus, les époux ne sauraient tarder, le temps pour eux de rentrer de leur château des Vives-Eaux en Seine-et-Marne. Mais le procureur de la République s’impatiente et las d’attendre l’arrivée annoncée des Humbert, finit par appeler un spécialiste pour procéder à l’ouverture du coffre. Celui-ci finit par céder quelques heures plus tard dans un long grincement et toute l’assistance semble alors retenir son souffle.

Les yeux s’écarquillent, des chuchotements s’échappent malgré eux, les hauts de forme vacillent avant que la voix claire d’un notaire annonce au procureur :

« Un vieux journal et un sou italien ! »

Voilà toute la lumière faite sur le fabuleux héritage du couple Humbert, qui pressentant la fin de leur incroyable escroquerie, a préféré prendre le large quelques jours plus tôt, en emportant prudemment l’argent de leur société « La Rente viagère ».

Après sept mois et demi de cavale, les Humbert sont arrêtés à Madrid en décembre 1902.

Dans une édition du Figaro, on dresse le portrait des nouveaux prisonniers tels qu’ils ont été vus à leur retour : « Thérèse a une tête à porter la culotte, masque viril, œil clair, nez puissant indice d’un caractère dominateur. Quant à son époux Frédéric, il a le regard vague, taciturne, quasiment prostré… »

Lors du procès qui dure du 8 au 22 août 1903, le couple célèbre est défendu par un ténor du barreau français, Fernand Labori, qui fut en d’autres temps le défenseur du capitaine Dreyfus. La France entière suit le procès de celle que l’on appelle, avec quelque ironie mais aussi admiration, la « Grande Thérèse ». Car le public est déjà acquis à sa cause comme le relate un journaliste du Petit Journal : « (…) la belle-fille de l’ancien garde des Sceaux Humbert après son effondrement et sa fuite, fait salle pleine ; elle n’a cessé (chose rare en ce pays si vite oublieux) d’étonner et de retenir la curiosité publique. Les quelques douzaines de favorisés qui ont pu assister à ces mémorables séances, ont semblé avoir pardonné à la célèbre Toulousaine ses… frasques passées. Le public sent d’instinct, que cette fantastique aventure dépasse l’actualité : elle est de celle où apparaît « l’armature d’une époque ». Dans tous les cas, enclin à l’indulgence pour Mme Humbert, et vu, sans doute, sa merveilleuse habileté à opérer, à rouler, et les avocats naïfs, et les gogos ; (…) tout le monde s’est vivement intéressé et amusé au récit des actes de la célèbre aventurière et de ses compromissions financières et politiques. Ainsi comme d’autres mettent un roman dans leur vie, on peut dire que, dans la sienne, elle a mis la Comédie humaine. »

La magistrature rendra un jugement de clémence : cinq ans de prison aux Humbert et pour ses deux frères, trois et deux ans chacun.

Thérèse Humbert décède en 1918 à… Chicago ; l’Amérique, c’était son dernier rêve !

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