Les photos n’étaient pas dans… l’esprit !
Au cimetière du Père Lachaise, l’une des tombes les plus visitées est celle d’Allan Kardec auprès de laquelle viennent se recueillir curieux et adeptes du spiritisme. A sa mort en 1869, Kardec était devenu l’un des plus célèbres médiums au monde, grâce notamment à la rédaction de plusieurs ouvrages dont « Le Livre des Esprits », paru en 1857.
A cette époque et jusqu’à la fin du XIXe siècle, le spiritisme connaît un véritable engouement et déchaîne les passions. Des personnalités comme Victor Hugo, Flammarion ou les frères Goncourt ne cachent pas leur attirance pour cette « science » qui permet de rentrer en contact avec les morts.
Une affaire marque alors particulièrement… les esprits. En 1848, à Mydesville, aux Etats-Unis, les sœurs Fox rentrent en contact avec un esprit frappeur. L’affaire fait… grand bruit au point que le pays connaît une grande vague de médiums. Jusqu’au jour où les sœurs Fox avouent le pot aux roses.
Qu’importe ! Le spiritisme se répand dans un public qui tente de trouver dans cette relation avec l’au-delà des réponses à l’existence d’une vie après la mort. Si l’on peut leur parler, pourquoi serait-il impossible de pouvoir capter sur une plaque de verre leur présence ? C’est ainsi qu’apparaît la photographie spirite, pour les sceptiques une supercherie, pour les convaincus, une preuve irréfutable que les esprits sont parmi nous. Un fructueux business pour des charlatans qui profitent de victimes bien trop étroites… d’esprit.
En 1875, une affaire éclate en France dont l’un des principaux accusés se nomme Pierre-Gaëtan Leymarie. Une vie mouvementée que celle de cet originaire de Tulle (Corrèze), né le 2 mai 1827, monté très jeune à Paris pour subvenir aux besoins de sa famille avant de devoir s’exiler au Brésil après s’être opposé au coup d’état du 2 décembre1851 par Louis-Bonaparte. De retour en France après l’amnistie impériale du 15 août 1859, il fond avec Jean Macé la Ligue de l’enseignement. Ses idées fouriéristes le rapprochent de la pensée sociale de Jean-Baptiste Godin et de son familistère. Parallèlement, après avoir suivi l’enseignement spirite d’Allan Kardec, il lui succède à la tête de « La Revue spirite ».
En 1875, Leymarie décide de publier dans sa revue des photographies américaines, alors très en vogue Outre-Atlantique, qui présentent des esprits posant à côté des membres de leurs familles, eux bel et bien vivants. Dans les mêmes colonnes, « La Revue spirite » laisse entendre qu’un médium du nom de Buguet avec le concours d’un photographe, Firman, est susceptible de fournir des photos similaires à ceux qui désireraient, lors d’une séance spirite, se faire photographier en compagnie des esprits de leurs familles.
Leymarie s’est-il laissé abuser en laissant publier ces photos ? Aurait-il dû prendre plus de précautions avant de se faire le propagateur, avec d’autres journaux, de ce procédé ? Surtout quand Firman et Buguet proposent aux provinciaux attirés par la publicité la possibilité d’envoyer simplement une photo, le jour et l’heure où ils invoqueront les esprits, le photographe se chargeant alors de prendre le cliché.
Il y avait anguille sous roche, ce que la police ne tarde pas à soupçonner avant d’enquêter sur ceux qu’elle considère comme des imposteurs. Afin d’y voir plus clair, les policiers décident de se faire passer pour des clients. Le 22 avril 1875, l’officier de paix Lombard et l’inspecteur principal Belin de Ballu se rendent au 5, rue Montmartre où officient Firman et Buguet, accompagnés du commissaire de police Clément, celui-ci se tenant à l’écart mais prêt à intervenir au cas où.
Quand Buguet dépose une plaque dans l’appareil, les deux policiers exigent de l’examiner pour savoir si elle est vierge de toute empreinte. Buguet répond par la négative. Mais tancé par les enquêteurs de découvrir la plaque, il finit par avouer qu’elle contient une image préparée à l’avance. Il explique aux policiers le stratagème : une poupée articulée, recouverte d’un voile, sert de support à laquelle est fixé un visage préalablement découpé et collé sur du carton. En tout, un panel de 250 têtes, de divers âges et des deux sexes.
La justice alertée, les trois hommes sont traduits devant la 7e Chambre correctionnelle de la Seine, le 16 juin 1875. Le procès est une mauvaise publicité pour le mouvement spirite et pour Leymarie, pris dans les mailles du filet des deux imposteurs. Toutefois, à la barre, les témoins qui défilent, dont la plupart se sont fait photographier, refusent d’ouvrir les yeux, convaincus d’avoir vraiment été au contact avec les esprits. Même la veuve d’Allan Kardec rejette l’idée que l’écriture posée au bas de la photo du spectre de son époux n’est pas de ce dernier, malgré l’aveu de la secrétaire de Buguet, reconnaissant sa culpabilité.
Le tribunal reste sourd à tous les témoignages à décharge. Il condamne Buguet et Leymarie à un an d’emprisonnement et à 500 francs d’amende, Firman à six mois et 300 francs d’amende. Le procès en appel puis devant la cour de cassation accouchera des mêmes sanctions. Buguet, mis en liberté provisoire avant sa condamnation, réussit à se carapater en Belgique où il en profite pour revenir sur ses aveux de culpabilité dans un courrier adressé au président de la cour de cassation : « Je regrette donc dans ma faiblesse d’avoir dit le contraire de l’exacte vérité en renonçant à ma médiumnité et je demande pardon à Dieu pour cette action que je déplore… Oui, je suis médium et c’est grâce à ma faculté que les deux tiers des photographies des apparitions d’esprits sont vraies, l’autre tiers a été obtenu par des moyens factices lorsque j’étais souffrant. J’affirme que 70% des photographies spirites vraies ont été reconnues. A Londres, toutes les épreuves obtenues étaient vraies et sans supercheries. »
Juste de quoi se refaire une bonne conduite à l’étranger et de continuer un petit commerce bien lucratif. Pierre-Gaëtan Leymarie, devenu « le martyr de la troisième révélation » pour les spirites du monde entier, poursuivra sa quête de l’au-delà avant de décéder à l’âge de 73 ans, le 10 avril 1901. Sur sa tombe, il fera graver cette phrase : « Mourir, c’est quitter l’ombre pour entrer dans la lumière ». Certes, mais la mise en lumière de cette affaire avait jeté une ombre sur lui et la pensée spirite.


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