Le marquis de Rays. Utopiste ou affabulateur ?
(…) Nous relierons (…) dans un faisceau commun d’intérêts sérieusement étudiés, sous la sauvegarde et la sanction de leurs chefs naturels, toutes ces petites peuplades dont nous serons la tête, pour en former une sorte de confédération franco-océanienne, en soutenant partout et dans toutes les tribus l’action du missionnaire, comme base principale de notre système spécial de colonisation ; appelant à notre aide tous les ordres religieux : chartreux, frères trappistes, pour fonder et diriger nos premiers établissements industriels et agricoles et constituer, par leur moyen, avec les éléments indigènes des îles déjà évangélisées, le premier noyau de notre marine océanienne qui les reliera toutes en un lien national, sous notre direction française et catholique. – Ah ! Messieurs, les moines ont fondé la vieille France, ils créeront la nouvelle ! (…) »
L’homme qui s’exprime avec autant de ferveur civilisatrice et religieuse se nomme Charles-Bonaventure Marie du Breil de Rays. Né à Lorient en 1832, il ressent très jeune, comme de nombreux Bretons côtiers, l’appel du large et des terres lointaines. Charles-Bonaventure a de qui tenir, l’un de ses grand-oncle ayant participé à l’expédition de Lapérouse sur La Boussole. Il n’atteint pas la vingtaine d’années quand il s’embarque pour l’Amérique. De retour en 1857, il ne tarde pas à repartir vers l’île de la Réunion, propose à Napoléon III un projet de commerce à Madagascar puis se dirige vers le Sénégal où il crée une entreprise de fabrication d’huile d’arachide. « En réunissant ici la culture à l’industrie, écrit-il, nous arriverions à baser, sur la principale production du pays, un moyen puissant de colonisation. »
Retour en 1863 en Bretagne avant de partir vers l’Indochine puis la cordillère des Andes. Six ans plus tard, le découvreur semble s’assagir sans doute parce qu’il revient complètement ruiné, des rêves de fortune évanouis. Après son mariage, il s’installe sur la commune de Bannalec, en devient le premier adjoint avant d’être nommé consul de Bolivie à Brest. Mais l’homme-voyageur possède d’autres ambitions que de se satisfaire d’une vie sédentaire dans la campagne bretonne.
C’est un temps où les nations européennes rêvent de contrées lointaines pour asseoir leur puissance et exploiter leurs richesses ; c’est un temps où des scientifiques s’embarquent sur des équipages pour observer et collecter faune et flore exotiques ; c’est un temps où l’Orient attire les archéologues dans les ruines de Suze et Palmyre à l’image de Jane et Marcel Dieulafoy… ; où les chercheurs de nuages comme Camille Douls arpentent le désert du Sahara au péril de leur vie ; c’est un temps où des aventuriers achètent des concessions dans les pays neufs manquant de main d’œuvre pour les proposer à ceux qui, portés par la misère, ont le courage de franchir les océans à l’exemple des Italiens et des Français partis vers la lointaine Argentine et y faire souche ; c’est le temps où le marquis de Rays décide de lancer l’entreprise de la « colonie libre de Port-Breton… sans jamais y avoir mis les pieds !
Au milieu du XIXe siècle, les terres australes comme le continent africain ou asiatique, se trouvent sous la tutelle des deux grandes puissances, la Grande-Bretagne et la France. Après l’arrivée des missionnaires chargés d’évangéliser les populations autochtones, des concessions de terres à des colons libres doivent permettre le développement de l’agriculture. Au large de la côte nord-est de la Nouvelle-Guinée se trouve un chapelet d’îles connu sous le nom d’archipel de Bismarck, contrôlé par les Prussiens, bien décidés à s’octroyer une part du gâteau. Au cœur de cet archipel, l’île volcanique de la Nouvelle-Irlande. C’est à la pointe nord de cette terre inhospitalière, aujourd’hui proche de la ville de Kavieng, que Charles-Bonaventure décide de situer sa future colonie sans avoir la moindre idée du terrain et du climat à l’exception de quelques lectures tirées notamment des récits de Bougainville et de Duperey qui évoque en 1823 « l’abondance de la végétation » sur cette île. De Rays écrit alors : « Les vastes plaines vides de l’Australie du Nord et Ouest, proche de notre établissement (Port-Breton), n’appartiennent à personne. Aucun gouvernement n’a revendiqué ces vastes terres, partiellement découvertes par la nation française ; aucun sauvage et aucun colon ne cultivent le sol. »
Quelle idée a jailli dans l’esprit du marquis de Rays en cette année 1879 ? En réalité, son projet de colonie libre remonte deux années auparavant quand il songe à l’établir sur la côte ouest de l’Australie. Refus des Britanniques. Il porte alors son entreprise vers la Nouvelle-Calédonie sans plus de succès avant de jeter son dévolu sur ces îles au large de la Nouvelle-Guinée.
En 1877 paraît dans plusieurs gazettes françaises une souscription à 5 francs l’hectare. « Voici la manière dont nous voulons opérer, affirme le marquis : Nous émettrons des bons de terrain à 5 francs l’hectare. Ces terrains deviendront immédiatement la propriété des souscripteurs et jouiront, pendant dix ans, de toute exemption d’impôts ; ils seront déterminés par le cadastre… Ils seront négociables comme toute autre valeur et jouiront d’une plus-value progressive et proportionnelle au développement de la colonisation même. Tout porteur de bons de terrains sera libre de vendre, suivant le code de transmission fixé par le conseil colonial, et d’administrer et de gérer sa propriété foncière soit directement, soit par tout intermédiaire qui pourra lui convenir, aux conditions qu’il fixera lui-même. »
Ainsi, le marquis de Rays ouvrait-il la porte aux investisseurs impatients de placer leur argent sans avoir à mettre les pieds dans la colonie et aux colons désireux d’une vie meilleure. Faut croire que l’entreprise suscita l’envie puisque, début 1879, la souscription a déjà rapporté près d’un demi- million de francs. Aussi le marquis, quittant Brest, vient à Marseille pour tenir un congrès et détailler son projet. Il évoque la richesse des terres, la main d’œuvre bon marché composée de Chinois, de Malais ou d’Indiens, mettant l’accent sur la mission civilisatrice et religieuse qui sera apportée aux indigènes. Les colons, de leur côté, devront servir pendant cinq années dans les usines de port-Breton. Ils toucheront 2000 francs par trimestre avec logement, chauffage, éclairage et vivres gratuits pendant la première année. En outre, ils devront servir dans la milice de Port-Breton ce qui leur permettra d’acquérir 15 hectares de terres supplémentaires avec une maison d’au moins quatre pièces. Un vrai mirage !
Au cours de l’année 1879, deux autres souscriptions sont lancées au prix de 10 francs et de 20 francs l’hectare, une quatrième au prix de 50 francs sera envisagée en 1880 mais n’aboutira pas. Pour attirer les futurs candidats, le marquis n’hésite pas sur les moyens à mettre en œuvre. Le 15 juillet 1879, il lance à Marseille La Nouvelle-France. Journal de la colonie libre de Port-Breton et Océanie, un mensuel de huit à douze pages chargé de vanter les mérites de la colonie et d’assurer la publicité de son projet en direction des souscripteurs. « C’était là-dedans, ironise Le Petit Parisien qu’on publiait les boniments. On y parlait de Port-Breton comme de la merveille des merveilles. On n’avait qu’à se baisser pour cueillir des pommes de terre et des paillettes d’or ; légumes par-ci, minerais précieux par-là, il y avait de quoi tenter l’avidité du “public gobeur”. » Et la combine fonctionne parfaitement et le public séduit si l’on examine les sommes perçues : près de 11 millions de francs dont deux millions sont directement versés dans la poche du marquis de Rays. On comprend avec ces chiffres tout l’intérêt et la hauteur de l’escroquerie. D’autant plus que notre consul de Bolivie à Brest n’hésite plus sur l’organisation de la colonie. En quelques mois, il fonde quatre sociétés chargées d’organiser la vie économique : Société des Sucreries, distilleurs et exploitation agricole ; Société des fermiers généraux de la Nouvelle-France dont, pour l’anecdote, son directeur partira bientôt en emportant la caisse ; Société franco-océanienne de commerce et de navigation et Société franco-océanienne des mines de Nouvelle-France pour exploiter le cuivre. Qui aurait-pu se douter derrière tout cet habillage dirigé par un homme au-dessus de tout soupçon que l’arnaque se trouvait au bout de la route maritime ?
Le gouvernement français, mis au courant de ce projet, interdit pourtant, dès juillet 1879, tout recrutement de personne à destination de Port-Breton. Qu’à cela ne tienne ! Pour éviter d’être inquiété, le marquis de Rays abandonne Marseille pour établir son siège à Barcelone. Parallèlement, le 25 juillet 1879, le premier navire affrété, le Chandernagor, quitte précipitamment Le Havre pour Anvers avant de prendre la mer et d’arriver à Port-Praslin (Port-Breton) le 20 janvier 1880. A son bord, 89 colons dont 17 sont débarqués sur les îles Laughlan. Le voyage s’est déroulé dans des conditions terribles, bien loin des promesses faites, comme le révèle le journal suisse L’Impartial : « Ceux-ci n’avaient pour toute nourriture que du lard pourri, du biscuit rempli de vers, du bœuf corrompu qu’il fallait désinfecter avec du charbon pilé. Il n’y avait ni médecin, ni pharmacien à bord. Les officiers affectaient une brutalité cynique et les supplices les plus barbares étaient infligés aux malheureux passagers. Une fois débarqués les malheureux colons ne trouvèrent qu’une île dont la nature du sol et du climat ne tarda pas à les convaincre que toute culture était impossible. Les vivres qu’ils possédaient en très petite quantité furent promptement épuisés. Six d’entre eux se mirent à la recherche d’une île où ils puissent être secourus. Mais ils tombèrent, aux îles Bougainville, entre les mains de cannibales qui les firent prisonniers. On ne les a plus revus, sauf un seul, nommé Boera. Il eut la bonne fortune d’échoir en partage à un chef de tribu, qui le traita avec beaucoup d’égards. Mais il fut obligé de se faire anthropophage comme eux.
« Ceux qui sont restés à Port-Breton furent secourus par le missionnaire anglais Branel, qui fit transporter à l’île Makata les quarante-quatre plus malades.
« Sur ces 89 émigrants, 27 sont morts et 21 disparus. »
Triste bilan d’un premier départ qui en appelle déjà d’autres puisque dès le mois d’août 1880, un second bateau, Le Génil, fait route vers la Nouvelle-Irlande. Mais sur les 135 colons, peut-être avertis du sort de leurs congénères et révoltés par l’attitude du capitaine Rabardy, une grande majorité déserte à Singapour. Seuls, 25 coolies malais débarqueront à Port-Praslin où Rabardy est chargé d’acheter au chef canaque une partie des terres de la Nouvelle-Irlande. Une transaction dont le chef ne verra aucune monnaie sonnante et trébuchante !
Le second échec est déjà patent quand L’India, qui navigue depuis Barcelone, s’annonce à Port-Breton le 14 octobre 1880 avec 329 personnes dont 250 Italiens et une majorité de femmes et d’enfants. La traversée a été catastrophique. 123 colons sont morts avant de mettre pied sur « la terre promise ». Ceux qui ont survécu se retrouvent face à une terre inhospitalière, bien éloignée des descriptifs idylliques que la publicité leur a fait miroiter. Sous ce climat tropical humide, il tombe près de 5000 mm de pluie par an. Le sol est particulièrement ingrat, accidenté et marécageux, quasiment impropre à l’agriculture. « Nous arrivâmes à Port-Breton, raconte un colon belge, le 15 août 1881, et quelle déception ce fut, notre paradis devint un enfer plutôt qu’une terre promise. Certains passagers étaient si consternés qu’ils pleuraient de désespoir lors de notre entrée en rade, on ne vit que la pluie, et quelle pluie. Cette pluie dura quarante-huit heures avant qu’elle ne s’arrête et nous vîmes que nous étions arrivés dans un entonnoir avec si peu de terres arables, pas plus de 50 hectares au bout desquels la colline montait très droit jusqu’au ciel. Nous voyions quelques bâtiments, des taudis, le long du rivage. Un des colons nommé Pitoy était presque fou car il se demandait où se trouvaient les 1800 hectares qu’il avait achetés. »
Plus tard, dans son ouvrage « Port-Tarascon », Alphonse Daudet ironisera sur cette supercherie : « Un climat paradisiaque, une température océanienne, très modérée malgré sa proximité de l’équateur, ne variant que de deux à trois degrés, entre 25 et 28 ; pays très fertile, boisé à miracle et merveilleusement arrosé, s’élevant rapidement à partir de la mer… Enfin les vivres abondaient, fruits délicieux à tous les arbres, gibiers variés dans les bois et les plaines, innombrables poissons dans les eaux. Au point de vue commerce et navigation, une rade splendide pouvant contenir toute une Flotte, un port de sûreté fermé par des jetées, avec arrière-port, bassin de radoub, quais, débarcadères, phare, sémaphore, grues à vapeur, rien ne manquerait. »
Les émigrants italiens, du moins les 217 qui ont survécu, ne s’attarderont pas à Port-Breton et partiront s’installer en Nouvelle-Galles du Sud où ils fonderont la Nouvelle-Italie.
Et le marquis de Rays, me direz-vous, que fait-il ? Avec l’argent touché, il mène grand train de vie à Barcelone. Il s’est même associé avec sa maîtresse pour fabriquer une eau et une poudre de dentifrice. Poudre aux yeux bien entendu ! Jusqu’au moment où la justice, alertée par la situation des colons en Océanie, se décide à mettre un terme à cette escroquerie à grande échelle, de la France à l’Océanie tout de même !
En 1882, Charles-Bonaventure de Rays est arrêté à Madrid puis extradé d‘Espagne vers la France. Son procès s’ouvre le 27 novembre 1883 devant la 8e chambre correctionnelle de la Seine, en compagnie de onze autres prévenus dont certains sont en fuite. Ils sont accusés d’escroquerie mais aussi pour contraventions aux lois sur l’émigration et d’homicides par imprudence. Le Petit Parisien écrit que « les portes de la prison de la Conciergerie viennent de s’ouvrir devant le très-noble Charles-Bonaventure du Breil, se disant marquis de Rays, qui a largement mérité […] l’honneur de prendre dans une cellule quelconque la place due aux malfaiteurs de haut rang… »
Le 2 janvier 1884, le marquis est condamné pour escroquerie à quatre ans de prison ferme et 3000 francs d’amende. Ses complices, pour la plupart directeur des agences qu’il a créées à travers la France, écopent de peines diverses, jusqu’à l’acquittement pour certains. L’accusation d’homicides par imprudence n’a pas été retenue par les juges.
Clap de fin pour le marquis de Rays et de l’aventure – plutôt la mésaventure ! – de Port-Breton. Après sa sortie de prison, le marquis revient sur la terre de ses ancêtres. Il vend le château de Bannelec en 1888 et s’installe au manoir de Coataven en Melgven où il décède le 29 juillet 1893. Non sans avoir auparavant tenté de commercialiser une poudre aux pouvoirs merveilleux, selon lui, qui n’est en fait que du granite finement broyé ! Indécrottable marquis de Rays !
Clap de fin aussi pour la colonie libre de Port-Breton. Dans la détresse humaine, comme l’écrit le chef de la mission anglicane, le révérend Rooney : « Je visitai la scène des dernières expériences de colonisation du marquis de Rays, à Port-Breton, situé à l’extrémité sud-ouest de la Nouvelle-Irlande. Partis le 19 juin 1892, nous mouillâmes à Port-Breton le matin suivant. Nous trouvâmes une grande baraque vide, les ruines de deux maisons privées et quelques sépultures, avec une petite clairière le long de la plage déjà couverte d’une épaisse végétation tropicale. C’est là tout ce qui reste de la colonie libre de Port-Breton dont l’établissement a, paraît-il, coûté bien des millions, sans parler de la misère endurée par beaucoup de malheureux colons et du nombre de vies qui ont été sacrifiées. Il était impossible de choisir pour une colonie un endroit plus défavorable. Il ne reste maintenant sur ce rivage abandonné d’autre vestige du passage des hommes qu’un cimetière où reposent les corps de soixante-dix colons. »
Qui était donc réellement le marquis de Rays ? Un idéaliste, légitimiste et fervent catholique opposé à la République anticléricale, « animé d’un pur amour pour la France, sa patrie bien aimée, cherchant à faciliter à ses compatriotes la liberté d’expansion et de foi » ? Ou cet escroc qui abusa de la crédulité des souscripteurs voulant réaliser un profit par placements fructueux et de la misère des colons désireux de connaître une vie meilleure ? Qu’en est-il de la notion civilisatrice et du caractère religieux de l’entreprise face aux millions passés dans les poches du marquis et au désespoir de ceux qui ne trouvèrent qu’un archipel de pierres pour unique fortune et fin de vie ?


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