La tiare de Saïtapharnès. Les experts étaient trop formels !

Un escroc supposé peut bel et bien devenir un artiste et être récompensé d’une médaille d’or au salon des arts décoratifs de Paris ! Tel est le cas d’Israël Rouchomowsky, aigrefin sans le savoir dont les qualités d’orfèvre furent utilisées à son insu.

La cité antique d’Olbia du Pont – à ne pas confondre avec celle d’Olbia de Provence près d’Hyères – se situe sur la côte septentrionale de la Mer Noire, en Ukraine. Au Ve siècle avant Jésus-Christ, Olbia est une cité qui vit des échanges commerciaux entre la Scythie au nord et les cités grecques au sud. Prospère jusqu’au IIIe siècle après Jésus-Christ, la cité est alors soumise aux invasions barbares avant de disparaître puis de ressusciter au XIXe siècle sous les coups de pioche des archéologues, suscitant bien des convoitises par la richesse des objets mis au jour.

C’est ainsi qu’en 1895, un marchand d’art d’Odessa, Shapschelle Hochmann, se rend dans la boutique de l’orfèvre Rochomowsky afin de lui commander un objet bien précis – une tiare – qu’il désire offrir à un ami. A cette fin, le marchand d’art lui fournit quatre fragments d’or ainsi que deux ouvrages, le « Bilder Atlas » et « Antiquités de la Russie méridionale » qui permettront à l’orfèvre de réaliser son œuvre.

Pendant des semaines, Rouchomowsky se penche sur l’histoire d’Olbia et s’arrête sur un épisode. Au IIe siècle avant Jésus-Christ, la cité est assiégée par le roi de la Scythie, Saïtapharnès. Menacée d’être détruite, ses habitants proposent au chef scythe de payer une rançon en objets très précieux. Parmi ceux-ci, une tiare en or, sorte de couronne de forme conique richement ornementée. A l’orfèvre, désormais, de se mettre au travail ! Rouchomowsky cisèle d’abord plusieurs bas-reliefs montrant les remparts de la ville, y ajoutent deux scènes empruntées à l’Iliade ainsi qu’un bestiaire avant de porter en dédicace : « « le conseil et les citoyens d’Olbia honorent le grand et invincible roi Saïtapharnès ». Quand Hochmann vient récupérer l’objet pour le prix de 7000 francs, il est émerveillé par le travail d’orfèvre. Rouchomowsky est loin de se douter du parcours extraordinaire que vivra son œuvre et de sa médiatisation.

Propriétaire de ce qui n’est pourtant qu’un faux – la tiare haute de 18 cm pèse 443 grammes – Hochmann se rend à Vienne la proposer à deux antiquaires, Vogel et Sczymansky. Il leur raconte que l’objet est issu de fouilles récentes qui se déroulent dans la cité antique d’Olbia ; qu’il s’agit d’une pièce rare réalisée vers le IIe siècle avant Jésus-Christ en offrande des habitants au tyran Saïtapharnès afin de ne pas détruire leur ville.

Les deux antiquaires l’examinent avec soin, s’intéressent aux détails, décryptent les inscriptions et finissent par se convaincre de l’époustouflante beauté de la tiare et de sa valeur, acquise pour la somme relativement modeste pour un tel objet de 30 000 francs or. Avec une clause dans le contrat de vente : au cas où la revente se ferait avec un bénéfice, les deux antiquaires le partageraient avec Hochmann.

Reste aux deux hommes de trouver désormais un acquéreur. Ils se rendent dans un premier temps au musée de Vienne mais devant le prix exorbitant demandé, les conservateurs refusent. Aucun, pourtant, n’a exprimé un doute sur son authenticité. Direction Venise, chez le collectionneur Tyskiewicz. A leur grande surprise, ce dernier leur déclare sans ambages :

« Cette tiare est un faux ! »

Avant de les congédier. Etonnés mais guère convaincus, Vogel et Sczymansky prennent alors la route de Paris et le musée du Louvre.

Emerveillés ! Le mot n’est pas trop fort quand, en ce mois de mars 1896, le conservateur des antiquités grecques et romaines Antoine Héron de Villefosse et le directeur des Musées nationaux Albert Kaempfen découvrent cette coiffe qu’ils considèrent après examen comme un chef d’œuvre de l’art antique. Un écueil se dresse cependant devant les deux hommes. Et pas le moindre ! Les deux antiquaires, qui flairent la bonne occasion, en demandent 150 000 francs or. Une somme très importante que le musée ne dispose pas. Faisant jouer leurs relations, les deux administrateurs réussissent à convaincre l’archéologue Théodore Reinach et l’architecte Edouard Corroyer d’avancer l’argent au musée qui les remboursera par la suite.

Avec un enthousiasme bon enfant, Héron de Villefosse présente la tiare aux membres de l’Académie des inscriptions et des belles lettres. Entretemps, il a pris soin d’écrire un mémoire sur cette antiquité afin de pouvoir répondre à toutes les questions que pourraient lui poser les membres éminents de l’Académie. Hasard du calendrier mais qui par la suite se révèlera cocasse, la présentation se déroule un 1er avril !

Mais qui pourrait venir contester les affirmations du conservateur des Antiquités grecques et romaines. D’autres experts bien sûr ! La bataille de Saïtapharnès peut commencer !

Le premier à faire entendre la voix de la discorde se nomme Bucher, directeur du musée d’art industriel. Comme le collectionneur vénitien, il affirme que la tiare est un faux ! La communauté scientifique s’émeut ! Archéologues et conservateurs se répondent par revues interposées. Un débat technique qui ne concerne que des spécialistes et auquel le grand public n’a que peu de prises et surtout n’éprouve guère d’intérêt. Parmi les plus antisaïtapharnistes, l’archéologue Adolf Furtwängler. Après avoir vu la tiare exposée au Louvre, il se fend d’un article dans la revue Cosmopolis. Sa démonstration tient en deux critères : une patine grossière et un style dans les dessins trop moderne. Attaques, contre-attaques ! La rivalité franco-allemande pimente les débats, dépassant le cadre politique et militaire. Jusqu’au jour où le conservateur du musée d’Odessa, M. de Stern, émet un doute sur l’authenticité de la tiare. Il va même plus loin en signalant qu’un orfèvre du nom de Rouchomowsky a travaillé pour le marchand d’art Hochmann.

Emoi en France ! Sans que directeur et conservateur du Louvre n’en démordent pas. Et chose incroyable : personne ne tente de localiser ce génie de l’orfèvrerie et de venir l’interroger à Odessa.

Les années passent. Les articles se font plus rares et la polémique retombe quand, en mars 1903, un artiste de second plan, arrêté dans le cadre d’une affaire de fausses signatures sur des dessins, avoue tout de go qu’il est l’auteur de la tiare trônant toujours dans salle des Antiquités grecques. En réalité, l’homme est un affabulateur. Mais la presse s’empare de l’affaire, met en avant la naïveté des experts et surtout le prix dépensé pour acquérir l’objet. Du coup, le public afflue au Louvre !

Bien décidé à dévoiler les dessous de cette affaire qui risque de faire scandale et jeter le discrédit sur les deux experts, Le Figaro délègue son correspondant à Odessa dans le but de retrouver celui par qui la vérité doit éclater. Et Rouchomowsky ne se fait pas prier pour parler, seulement étonné que son œuvre ait pu être ainsi vendu au Louvre, berné qu’il a été par Hochmann. Et pour preuve de sa bonne conscience, l’orfèvre décide d’aller porter sa vérité à Paris afin d’apporter toutes les preuves, le ministère de l’Instruction publique lui offrant même le voyage.

Enfin, le monde scientifique et le public allaient savoir ! Après maintes démonstrations, en présence de l’archéologue Charles de Clermont-Ganneau, la vérité éclate : la tiare de Saïtapharnès est bel et bien un faux. Parfaitement réalisée mais un faux quand même !

La bonne foi de l’orfèvre lui éviter de passer en justice. Rouchomowsky s’installe même à Paris où il décèdera en 1934. Quant à Hochmann et aux deux antiquaires, ils rembourseront le Louvre des 150 000 francs or. La tiare, pour sa part, regagnera les réserves du musée. Sans doute, Albert Kaempfen et Héron de Villefosse jurèrent qu’on ne les y reprendrait plus !

Bien des décennies plus tard, en 1997, l’objet du délit réapparaîtra en Israël dans le cadre d’une exposition consacrée à… Rouchomowsky, maître orfèvre bien plus qu’escroc.

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