Fernand Legros. Faux et usages de faux !
Excentrique ! Charmeur et persuasif ! Culotté à l’extrême ! Sans aucun état d’âme envers ses complices qu’il trahira sans vergogne et envers ceux qui se feront gruger : Fernand Legros possède tout le registre de l’escroc de haut vol, agrégeant une part de mystères à une personnalité extravagante, cachée derrière de grandes lunettes noires, un chapeau à larges bords et un manteau à fourrure parés de breloques pendues à son cou. Une sorte de gourou de l’art qui fascine jusqu’au sulfureux écrivain Roger Peyrefitte, auteur d’une biographie complaisante parue en 1976 : « Tableaux de chasse ou la vie extraordinaire de Fernand Legros ».
L’homme possède le sens de la mise en scène, de la provocation et de la réparti. Pour plaire, il faut être vu ! Une règle que Legros cultivera toute sa vie.
De l’école des jésuites du Caire, dans une Egypte berceau de sa naissance (1931), il ne conserve guère l’éducation rigoureuse qui lui est donnée. Danseur de cabaret puis espion, selon lui, de la CIA, il finit par s’établir en France où il se marie avec une Américaine. Du coup, il obtient la nationalité de son épouse, ce qui lui permet de pouvoir travailler aux Etats-Unis. La fréquentation de l’Ecole du Louvre lui permet de s’intéresser à l’art pour lequel il n’a guère de prédispositions. Il comprend surtout tout l’intérêt qu’il y a à exploiter un marché très lucratif.
La mise en œuvre est souvent le fruit de rencontre inopinée. Quand, en 1958, Legros croise un certain Elmyr de Hory, Hongrois de 57 ans, il comprend tout aussitôt le parti qu’il pourrait tirer de cet extraordinaire copiste dont les ennuis financiers l’ont poussé quelques semaines plus tôt à tenter de se suicider.
Cet ancien élève de Fernand Léger avait préféré devenir faussaire plutôt que de vivre de sa peinture. Du Brésil en passant par les Etats-Unis et l’Italie, De Hory avait inondé le marché de ses faux, s’éclipsant à temps quand la police le serre de trop près. Sans un dollar en poche, déprimé, son visa américain périmé, l’artiste devient une proie facile pour Fernand Legros. Le plan est dressé : à Elmyr de Hory de peindre ; à Legros, d’écouler les faux tableaux. Auxquels s’ajoute un troisième larron, Réal Lessard, jeune canadien de dix-huit ans, pétri de talent artistique et « mignon » de Legros.
Profitant de la crédulité de milliardaires américains, le marchand d’art inonde le marché de copies fournies par Hory : des Modigliani, Picasso, Renoir ou Dufy qui s’affichent sur les murs des demeures bourgeoises et dans les musées. Le portefeuille de Legros s’en trouve d’autant plus gonflé de dollars et, à un degré moindre, ceux de ses deux acolytes. Le manège durera une dizaine d’années jusqu’au jour où le magnat du pétrole, Algur Hurtle Meadows, averti par les experts qu’il s’est fait berner par l’achat de quarante-quatre tableaux de grands maîtres, porte plainte contre Legros et lui intente un procès. Le début d’un long feuilleton juridique de dix ans qui propulse Legros, De Hory et Lessard sur la scène médiatique.
Dès le début, De Hory avoue qu’il est bien l’auteur de quatre-vingt faux mais fait retomber toute la supercherie sur Legros qui se défend en affirmant qu’il n’a jamais vendu de toiles sans certificat d’experts. L’enquête traîne. Les trois hommes se déchirent par livres interposés. Finalement, Fernand Legros écope, en 1979, de deux années d’emprisonnement, peine qu’il a déjà accomplie au cours de ses tribulations judiciaires à l’étranger. Entretemps, en 1976, Elmyr de Hory a mis fin à ses jours, dans sa villa d’Ibiza, en Espagne, à quelques heures de son extradition. L’affaire rebondit en 1988 quand Réal Lessard annonce publiquement devant les médias, à l’occasion de la sortie de son livre autobiographique « L’amour du faux », qu’il fut le seul auteur des faux. Hypnotisé par Legros, il avait produit des tableaux sans se poser la question de ce qu’ils devenaient. Vingt-sept ans de silence qu’il exorcise en avouant la fraude. Sans que son mentor ne puisse lui répondre, Fernand Legros étant décédé le 7 avril 1983 en Charente d’un cancer de la gorge après avoir vécu à Montmorency où il recueillait dans sa demeure des jeunes à peine sortis de prison.
Quelle version croire, du marchand de tableaux hâbleur invétéré ou des deux faussaires de génie ? Sauf peut-être à reprendre, en le parodiant, l’écrivain François Mauriac à propos de Roger Peyrefitte, qu’ils furent « des assassins de l’art voué à l’oubli ».
Réal Lessard, lui, vit toujours de sa peinture en Belgique, mettant désormais son incroyable talent au service de son œuvre !
Le cas de Fernand Legros et de ses complices n’est pas unique dans les annales de la production de faux à grande échelle. Deux cas, ces dernières années, ont fait la une des médias sans toutefois être autant médiatisés.
Le pire vient parfois de ceux que l’on ne soupçonnerait pas. Guy Hain, marchand du Louvre des Antiquaires, avait compris tout l’intérêt financier à produire des reproductions du sculpteur Rodin. A grande échelle s’il vous plait, l’expert ayant même racheté une fonderie à Luxeuil-les-Bains pour fabriquer des bronzes à partir de moulages originaux qu’il possédait. Des vrais et des faux qui mènent Guy Hain, après six ans d’enquêtes, devant la justice, en 1997. Quatre ans de prison confirmés en 2001.
Les cas d’Elmyr de Hory et de Guy Ribes se ressemblent. Un talent fou qui s’égare, au fil de la vie, dans la production de faux à la chaîne. Jusqu’au jour (2005) où la police lui met la main dessus. Clap de fin ! En 2010, pour escroquerie en bande organisée, Guy Ribes est condamné à trois ans de prison dont deux avec sursis. Le temps de réfléchir et de trouver un atelier où s’épanouit désormais son œuvre personnelle et sa signature.


Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !