L’auberge sanglante
Affaire Pierre Vayssière. Millau.
Cour d’assises de l’Aveyron. 26 août 1843.
Au milieu du XIXe siècle, les habitants de Rodez croisaient souvent un petit homme trapu et musclé, la démarche obstinément rapide, qui se promenait le regard en permanence rivé au sol.
Il ne parlait à personne et personne n’aurait osé lui adresser la parole. Selon un rite quasi immuable, il pénétrait chaque jour dans une boulangerie du centre-ville. Sur le comptoir, une tourte de pain, toujours disposée à l’envers, lui était réservée. Puis, poursuivant son chemin, il revenait vers son logement, situé dans une ancienne tour de défense, à l’angle de la rue de la Bullière. Parfois, il croisait sa femme Céleste qui brocantait quelques morceaux de viande aux bouchers tenant commerce dans cette rue. Econome, Céleste savait discuter les prix et faire le meilleur choix. Lui-même accomplissait sa tâche avec rigueur. Comme officier municipal, il avait en charge de surveiller l’exposition des tas de fumier et de verbaliser les propriétaires de chiens errants.
Quelquefois, il pénétrait dans un petit local de la tour, s’y attardait une paire d’heures puis ressortait, en ayant bien pris soin de verrouiller la porte.
Les habitants du quartier l’affublaient du surnom de carnifex. Pour les enfants, qui le craignaient malgré son air débonnaire, Pierre-Victor Rives était tout simplement… le bourreau de Rodez.
Descendant d’une famille ariégeoise qui exerça son « art » dans le département limitrophe de l’Aude, Pierre-Victor Rives avait succédé en 1828 à un bourreau de sinistre réputation, Lamoalie, révoqué pour avoir tourmenté avec sadisme un malheureux, condamné à la flétrissure.
Si la profession d’exécuteur en chef des arrêts criminels souffrait du rejet permanent de la société civile, elle offrait toutefois des émoluments loin d’être négligeables. Quatre mille francs de traitement payable mille francs par trimestre, quarante francs d’indemnité annuelle pour frais d’entretien du matériel plus toute une série de subsides divers faisaient du bourreau de Rodez un des fonctionnaires les mieux rétribués de la ville.
Personnage public mais reclus à vivre seul, l’exécuteur de Rodez était bien sûr l’objet d’une attention particulière de la part de ses congénères. Le bruit courait notamment en ville qu’à chaque fois qu’il exécutait, l’émotion le saisissait, il perdait son sang-froid et rentrait chez lui, le teint livide et le corps tremblant de fièvre.
Le 23 octobre 1843 justement, Pierre-Victor Rives devait décapiter à Rodez Pierre Vayssière, un sinistre individu qui, de rapines en vols, d’escroqueries en agressions, avait glissé lentement mais sûrement vers le crime.
Pierre Lacombe, un vieillard sexagénaire, tient avec son épouse Louise, une auberge à la baraque de Clauzelles, à neuf kilomètres de Millau, sur la grande route de Rodez. Ce matin du 12 février 1843, Pierre Lacombe part de bonne heure entendre la messe à Saint-Germain. De retour vers les 9 heures, il salue sa femme, embrasse sa petite fille Marie âgée de deux ans puis s’installe pour manger la soupe dont il mélange les dernières cuillerées avec une rasade de vin de pays. Vers 10 heures 15, sa femme et sa fille prennent congé à leur tour pour se rendre à la messe non sans que Louise lui fasse les dernières recommandations.
« Nous reviendrons après les vêpres. Prends les clefs des placards et mets-les en lieu sûr pendant notre absence. »
Les Lacombe ne roulent pas sur l’or mais ils travaillent suffisamment pour accumuler bon an mal an un petit pécule, dissimulé dans un tiroir de l’armoire principale.
L’aubergiste est seul depuis un quart d’heure quand il entend des sabots marteler le sol de l’entrée. La porte s’ouvre. L’aubergiste reconnaît aussitôt Pierre Vayssière, vêtu d’une blouse bleue et coiffé d’un chapeau gris à larges ailes.
« Salut la compagnie. Les femmes sont déjà parties ? »
Pierre Lacombe acquiesce.
« Sers-nous un canon de rouge. Ce foutu temps s’est mis au froid. Rien de tel pour se réchauffer. »
Depuis quelques mois, Pierre Vayssière est devenu un habitué de l’auberge. Il arrive parfois à l’improviste, boit sec et questionne sans y paraître la tenancière sur les économies du ménage. Un soir, Louise Lacombe s’en inquiète à son mari :
« Ce Vayssière ne me plait pas. Il a dans la région mauvaise réputation. Paraîtrait même qu’il aurait tué un portefaix pour le dévaliser. »
Dès lors, Louise Lacombe avait fermé les placards et conservé les clefs sur elle. Le soir, elle n’oubliait jamais de verrouiller la porte et de fermer les croisées. L’auberge était isolée de toute habitation. Mieux valait mieux prendre ses précautions.
Tandis que Pierre Lacombe tire du tonneau une chopine de vin du pays, Pierre Vayssière aperçoit, posées sur l’étagère du buffet de la cuisine, les clefs reliées à une chevillette que l’aubergiste a laissées traîner. Un sourire satisfait éclaire son visage. L’affaire est dans le sac. Le vieux n’aura qu’à bien se tenir.
Vers 3 heures de l’après-midi, Louise Lacombe et sa petite fille, accompagnées d’un habitant du village voisin d’Azinières et de son domestique arrivent en vue de l’auberge dont toutes les fenêtres sont fermées. Menée par un fâcheux pressentiment, l’aubergiste court vers une croisée mais ne réussit pas à l’ouvrir. Affolée, elle pousse la porte qui n’est fermée qu’au loquet. A peine entrée dans la cuisine, Louise Lacombe recule d’un pas, suffoquée par l’horrible spectacle qui s’offre à ses yeux. Sur le pavé, à côté du foyer, son mari gît dans une mare de sang, la face contre le sol, le crâne entièrement défoncé. Elle le prend dans ses bras, tente de le relever mais, hélas, Pierre Lacombe est mort.
Quand il entend les hurlements de l’aubergiste, le domestique se précipite à son tour dans l’auberge. Louise Lacombe est effondrée sur la table en proie à une crise nerveuse. Il découvre à quelques pas le corps sans vie de son mari. Tout secours est devenu inutile.
Le mobile du crime ne fait aucun doute. En regardant autour d’elle dans la cuisine, l’aubergiste trouve le tiroir du placard ouvert. Les cent francs ont disparu.
« Oh ! mon Dieu ! c’est pour cet argent qu’on aura assassiné mon mari, s’écrie-t-elle dans un nouveau sanglot. »
Une recherche plus approfondie démontre qu’outre l’argent, le ou les assassins ont emporté un fromage de Roquefort, un pain blanc, des côtelettes, du porc salé et une chemise de toile.
Quand le procureur du roi de Millau arrive à l’auberge, les gendarmes de la brigade du Bois-du-Four ont déjà procédé aux vérifications d’usage et à l’audition des premiers témoins. Il ressort de leur enquête que le mobile du crime est le vol. L’assassin a utilisé pour accomplir son forfait une pelle à feu dont le tranchant est encore tout maculé de sang et de cheveux, que les gendarmes ont retrouvée près du corps de la victime.
Son forfait accompli, Pierre Vayssière s’est dirigé, son paquet sur le dos, vers la forêt de pins de Vinnac en prenant soin d’éviter les regards d’un berger gardant son troupeau non loin de l’auberge.
Douzou Jean-Louis et Laborie François, soldats au 1er régiment de ligne de Nîmes, cheminent sur la route de Saint-Léons quand un homme qui les suit depuis quelques minutes se porte à leur hauteur et les interpelle :
« Où allez-vous, militaires ?
-A Viarouge.
-N’avez-vous pas entendu parler de l’assassinat qu’on vient de commettre à la Baraque, sur la route ? On a dit qu’on avait assassiné pendant la grand’ messe un vieux bonhomme et qu’on l’avait laissé presque mort ; n’avez-vous pas vu quelqu’un ou la gendarmerie ?
-Non, nous n’avons rien vu, ni entendu parler de rien.
-Ici, il se commet beaucoup d’assassinats. C’est pour cela que je ne voyage plus seul et de nuit.
-Il paraît que c’est général, reprend un des soldats. A Nîmes, d’où nous venons, il s’en commet tous les jours.
De concert, les trois hommes arrivent à hauteur de l’auberge de Saint-Léons. Ensemble, ils décident d’y prendre leurs repas.
C’est là que les gendarmes les cueillent, sur la foi des témoignages d’habitants de la région qui ont aperçu les deux militaires passant à proximité de l’auberge.
En les voyant entrer, Pierre Vayssière pâlit.
« N’y a-t-il pas de militaires ici dont un porterait un sabre, interroge l’un des gendarmes en interpellant les consommateurs attablés. »
Surpris, Jean-Louis Douzou s’avance vers eux.
« Qu’a-t-on à me reprocher ?
-Où étiez-vous, ce matin ? questionne le gendarme.
-De Millau, nous avons longé la route de Rodez avant d’emprunter le chemin qui mène à Saint-Léons. C’est là que nous avons rencontré notre compagnon. »
Les gendarmes ont aussi reconnu Pierre Vayssière dont le passé judiciaire n’est pas exempt de reproches. Ils l’interrogent à son tour. Devant ses réponses évasives, les gendarmes décident de l’arrêter.
« Allez, suis-nous. Tu t’expliqueras mieux devant le juge.
– Pour quel motif m’arrêtez-vous ? s’écrie Vayssière, soudain nerveux. Est-ce à cause de ce qui est arrivé au « Barraquet » ?
– Comment tu sais ça, toi ? Personne à Saint-Léons n’a encore appris la nouvelle. Cette fois, tu es bon ! »
Pierre Vayssière vient de se vendre. En fouillant ses affaires, les gendarmes le trouvent nanti des objets soustraits chez Lacombe. La culpabilité du scieur de long ne fait plus aucun doute.
Le 26 août 1843, Pierre Vayssière répond de son crime et de plusieurs autres délits devant la Cour d’assises de l’Aveyron. Après lecture de l’acte d’accusation, le président interroge l’accusé qui persiste à nier sa volonté prémédité d’avoir tué pour voler.
« Le « Barraquet » voulait me voler sur l’écot que je devais lui payer. Dans la discussion, il m’assena un coup de chaise sur la tête.
-Mais on n’a trouvé aucune trace de ce coup sur votre tête, fait remarquer le président.
-Le coup a été amorti et paré par mon chapeau.
-Si vous n’avez tué Lacombe que pour vous défendre, pourquoi avez-vous ensuite spolié sa maison ?
-C’était pour me procurer les moyens de fuir en pays étranger.
-Mais, au lieu de fuir, vous avez été dépensé le produit de votre vol dans une auberge de Saint-Léons ! »
L’accusé garde le silence puis baisse la tête. L’évidence est là qui le poursuit. Il n’a plus aucune chance de lui échapper. Vayssière conservera dès lors un profil bas, espérant dans la clémence des juges.
Les dépositions des témoins confirment les charges exposées par le greffier dans l’acte d’accusation. A 11 heures du soir, le jury rend un verdict de culpabilité à l’adresse de Pierre Vayssière. Devant l’accusé impassible, le président prononce l’arrêt de la Cour qui le condamne à la peine de mort.
Quand, à deux heures de l’après-midi du 25 octobre 1843, l’aumônier des prisons, l’abbé Truel, vient annoncer à Pierre Vayssière que son recours en grâce a été rejeté, il trouve un homme résigné sur son sort.
Pour se rendre de la prison des Capucins à la place du palais de justice, il faut remonter la rue Sainte-Marthe. Un trajet de deux cents mètres que les condamnés peuvent effectuer à pied ou sur une charrette. Interrogé sur ce point, après la toilette d’usage, Pierre Vayssière répond qu’il désire s’y rendre à pied, priant seulement l’aumônier de lui abaisser le chapeau sur le visage dès qu’il sortira de la prison.
Marchant tous les deux d’un pas ferme, escorté par les gendarmes, l’aumônier engage un dernier dialogue pour soulager le condamné.
« Tu es bien heureux, lui dit-il, puisque tu te repens et que tu t’es repenti. Tu es bien heureux, car tu vas aller souper avec les anges.
-Je ne dis pas non, répond vivement Vayssière, certes, je ne dis pas non, Monsieur l’aumônier, mais voudriez-vous y aller à ma place ?
-Ma foi non, mon pauvre ami, lui réplique l’aumônier. Ce soir, vois-tu, je n’ai aucune espèce d’appétit. »
A cette étonnante réponse, Vayssière esquisse un pâle sourire qui s’assombrit aussitôt. La sinistre machine se découpe devant lui, juchée sur sa plate-forme. Le condamné remercie l’abbé, l’embrasse avec effusion puis, docilement, se laisse entraîner par le bourreau et son aide. A 3 heures, Pierre Vayssière a payé son crime à la société.
Pour Pierre-Victor Rives, la vie s’écoulait ainsi au rythme des exécutions qui s’espacèrent toutefois au fil des années. Pierre-Victor ne s’en plaignait pas. Son traitement continuait toujours à tomber. Quant à la « Bourelle », elle persistait avec toujours plus de vigueur à ramasser le fumier encombrant le boulevard pour l’amener par « paniérées » jusqu’au jardin. Ceux qui la voyaient portant sur sa tête sa corbeille d’engrais, gouttant sur sa coiffe et son corsage, se demandaient bien comment cette femme dont le mari était parfaitement rétribué, pouvait bien encore exercer pareille activité.
En 1853, Pierre-Victor Rives reçut l’ordre d’exécuter un dénommé Ratier, artilleur de son état dans la commune de Golinhac, près d’Espalion. Précédant au palmarès Landru, il avait abusé de plusieurs femmes avant de les trucider. La vue du sang jaillissant du tronc décapité de sa victime provoqua chez le bourreau une crise terrible « d’hémophobie ». Laissant son aide s’occuper du nettoyage et du démontage de la guillotine, il regagna son domicile et s’alita. Toute la nuit, dans un songe effrayant, il vit le spectre des cent cinquante suppliciés qu’il avait guillotinés exécuter une ronde effrénée autour de sa chambre. Il mourut le lendemain, 8 mai 1853, le corps secoué de frissons et de sursauts horribles. Il ne fut jamais remplacé.


Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !