Mort d’innocence

Affaire frère Léotade. Toulouse.

Cour d’assises de la Haute-Garonne. 7 au 26 février 1848.

Session extraordinaire. 16 mars au 4 avril 1848.

 

« L’homme le plus honnête, le plus respecté peut être un jour victime de la justice. Vous êtes bon père, bon époux, peu importe. Quelle fatalité pourrait un jour vous faire passer pour un malhonnête homme voire un criminel ? Cette fatalité existe, elle porte un nom : l’erreur judiciaire. » Ce triste constat est  signé par un des plus éminents avocats du XXe siècle, Me René Floriot.

Le Parlement de Toulouse est le théâtre de la première erreur judiciaire reconnue, au XVIIIe siècle. Suite à un procès bâclé, nourri de faux témoignages et dans un contexte religieux bien particulier, Jean Calas est condamné à mort le 9 mars 1762 sous la terrible accusation d’avoir tué son fils. Le lendemain, il est roué vif, étranglé et brûlé sur la place Saint-Georges en criant son innocence jusqu’à son dernier souffle. Voltaire, ému par les incohérences du dossier, alertera l’opinion et les philosophes. Le 4 juin 1764, les jugements prononcés contre les Calas sont cassés et le Parlement de Paris réhabilite Jean Calas.

Moins d’un siècle plus tard, dans la même bonne ville de Toulouse, on assiste encore à un procès passionné où les faux témoignages, les invraisemblances, le manque de preuves et un président pour le moins partial ont  entraîné la condamnation au bagne d’un innocent, le frère Léotade, avec en toile de fond la révolution de 1848 et l’avènement de la seconde République.

Un crime abominable est découvert ce 16 avril 1847 par le fossoyeur Raspaud, surnommé « père la Fatigue », dans le cimetière désaffecté Saint-Aubin, en bordure du mur de clôture le séparant du jardin de l’Institut des Frères de la doctrine Chrétienne. Ces derniers font partie d’une congrégation religieuse qui se consacre à l’enseignement des plus pauvres.

Ce triste événement va soulever l’émotion dans toute la ville. La victime est une jeune fille de quatorze ans et demi, Cécile Combettes. Sa disparition avait été signalée et l’identification est rapide. Son corps est retrouvé dans une posture pour le moins surprenante. Raspaud témoigne qu’elle « paraissait reposer sur les genoux et sur l’extrémité des pieds ; la semelle obliquée est en l’air ; sur ses coudes, la face contre terre. Les pieds étaient dirigés du côté du jardin des Frères. » Les enquêteurs découvrent avec horreur son joli visage massacré, ses paupières tuméfiées, son nez écrasé, le crâne défoncé et de toute évidence, elle a été violentée après une lutte acharnée.

La compassion se mélange à la colère. Cécile est connue pour être une enfant obéissante, sérieuse et travailleuse. Les sœurs de la Charité la décrivent comme « la plus raisonnable, la plus intelligente, la plus sage » de leurs élèves. Les louanges ne tarissent pas : pieuse, chaste, Cécile était une jeune fille modèle.  Elle terminait son apprentissage de brocheuse chez Jean-Bertrand Conte, le relieur établi rue de la Peyrolières et comptait bien aider ses parents, d’honnêtes gens vivant pauvrement comme beaucoup de familles de ce quartier de Toulouse.

Peu d’indices pour démarrer une enquête : quelques traces sur les vêtements du mur en pisé ; quelques plantes couchées côté jardin des frères ; un géranium ébouriffé ; quelques pétales  dans les cheveux de Cécile et des empreintes de pas, toujours côté jardin, à demi effacées. Ces éléments suffisent aux enquêteurs pour avoir la certitude que le cadavre a été jeté par-dessus le mur des religieux vers le cimetière. On devine peut-être même la trace au sol comme des pieds d’une échelle. Le médecin légiste fixe l’heure de la mort entre 9 et 10 heures du matin. Cécile aurait été « jetée » dans l’enceinte du cimetière la nuit venue. Reste à déterminer le lieu où elle a été cachée pendant la journée du 15 et, bien sûr, le coupable de ce double crime.

Les autorités toulousaines lui offrent des obsèques de grand apparat. La route est longue qui part de la basilique Notre-Dame jusqu’au cimetière « Terre Cabade ». Un détachement d’infanterie, commandé par un officier, escorte la foule énorme qui accompagne la malheureuse. Le cercueil est porté par des jeunes filles en pleurs et c’est dans le plus grand recueillement que le cortège défile dans les rues de Toulouse. À chaque carrefour, de nouveaux  arrivants s’intègrent en silence. L’heure n’est pas à la colère mais à la prière. Sur la pierre tombale, on pourra lire quelques jours plus tard :

« Des mains des bourreaux tu sortis sans souillure

Ton corps fut profané, ton âme resta pure

Pauvre agneau, pauvre ange

Prie pour nous. »

L’enquête commence dans un  climat politique et religieux difficile. Il est de bon ton d’être anticlérical. La monarchie vit ses derniers jours. Les républicains voient d’un mauvais œil l’influence des religieux sur le peuple. Ils détestent les jésuites et par ricochet les frères ignorantins (membres de la congrégation des Frères de la doctrine chrétienne). Les intellectuels n’apprécient pas la prédominance des frères dans l’enseignement. Les titres des journaux sont révélateurs de l’ambiance : « Viol et assassinat dans une maison des Frères de la doctrine chrétienne ».

L’emploi du temps de la petite est facile à établir. Le jeudi 15, Conte lui demande de l’accompagner avec Marion, une de ses  employées, pour livrer aux frères des livres qu’il a reliés. Frère Laétanus leur ouvre la porte et les voilà dans le vestibule. Conte demande alors à Marion de retourner à la boutique et à Cécile de l’attendre pendant qu’il grimpe à l’étage s’entretenir avec le directeur du noviciat. Il revient une heure plus tard. Cécile n’est plus là. Fait étrange, il ne s’inquiète pas de ne pas la retrouver au magasin et part sur le champ en ville  acheter des bottines à bouts pointus ! Le soir venu, le père de Cécile, inquiet et larmoyant, vient quérir des nouvelles de sa fille. Contre toute attente, sans aucune empathie envers ce père anxieux, Conte décide de partir à Auch, plantant là le pauvre homme pour trouver une diligence. Il voyagera toute la nuit dans le seul but d’encaisser une traite minime qui ne présente aucun caractère d’urgence. Le retour se fera le lendemain soir dans le froid de ce printemps débutant.

Dès son arrivée, il est interpellé par les gendarmes. Avant que ceux-ci n’aient le temps de parler, il s’exclame avec fougue :

« En tout cas je suis innocent. »

Devant les incohérences de son comportement, il est aussitôt arrêté et jeté en prison. Il y restera quatre mois malgré un sérieux alibi. Il n’a pas pu se débarrasser du corps de Cécile dans la nuit du 15 au 16 puisqu’il se trouvait dans la diligence ! Il est donc relâché. Mais avant de recouvrer sa liberté, il informe la police que dans le vestibule, quand il a quitté Cécile, se trouvaient deux frères en grande discussion : frère Jubrien et frère Léotade.

Frère Léotade, un personnage discret, va devenir malgré lui l’épicentre d’une affaire dépassant largement les frontières de la Haute-Garonne. Louis Bonafous de son vrai nom est Aveyronnais. Il est né à Montclar, une petite commune du Sud-Aveyron, en 1813. Élevé par sa mère veuve, il apprend le métier de tailleur. Il est d’une piété exemplaire et souffre certainement de la légèreté de mœurs de sa génitrice qui profite pleinement des plaisirs de la vie. Quoiqu’il en soit, il attendra sa mort pour intégrer le noviciat des frères à Toulouse. L’homme est laid ! « Nez camard, lèvres écrasées, oreilles détachées du crâne », il traîne en plus un accent du sud-ouest épouvantable, détails physiques qui ne nuisent en rien à ses qualités d’homme. Son sérieux et sa probité lui ont valu d’être nommé pourvoyeur du pensionnat. À ce titre, il est chargé des achats et peut donc sortir en toute liberté pour assurer sa charge. Les déclarations de Conte vont complètement réorienter l’enquête. Une évidence s’impose : Cécile est rentrée chez les frères avant 9 heures et personne ne l’a vu sortir. Les deux ignorantins sont donc les derniers à l’avoir vue vivante. Frère Jubrien reconnaît s’être trouvé ce matin-là dans le vestibule mais s’être rendu chez frère Liefroy dans la foulée. Frère Léotade nie sa présence. Il est arrêté.

L’affaire Léotade commence.

L’homme est maladroit dans ses dépositions, se contredit et manque de précisions dans son emploi du temps. Les frères qui le soutiennent ne convainquent pas non plus. On les soupçonne de vouloir innocenter l’un des leurs dont la culpabilité rejaillirait sur toute la confrérie. Les soupçons se font plus précis. Une chemise tâchée de matière fécale a été retrouvée à la lingerie. Les mêmes tâches ont été relevées sur les vêtements de la petite martyre. Léotade a les clés de la lingerie. Il affirme pourtant ne pas avoir changé de chemise. Cette pièce à conviction pèsera lourd au procès.

Le 7 février 1848, la cour d’assises connaît une affluence exceptionnelle et une compagnie d’infanterie et un peloton de gendarmes sont là pour assurer le service d’ordre. Le procès du frère violeur et meurtrier peut commencer. La machine judiciaire, telle un rouleau-compresseur, va s’appliquer à écarter les témoignages favorables au religieux, à se nourrir de ragots non vérifiés, de persiflages, de simples présomptions sans exiger la moindre preuve, ne laissant aucune chance à la défense. Encore une fois, il s’agit d’un simulacre de procès où l’accusé est désigné d’office dès le premier jour comme le seul coupable possible. Charles Goirand de La Baume, président du tribunal, est un ancien avocat brillant. Sa verve est redoutable et dès sa première intervention, on le sent hostile à Léotade. Le procureur général d’Oms ne fera, lui non plus, aucun cadeau à l’accusé.

La salle frémit à l’entrée du prévenu. Entouré de deux gendarmes, il n’a pas l’air si terrible. Au contraire, une grande sérénité auréole le personnage. Il sourit à ses amis. On le sent en confiance. Dès le début de l’interrogatoire, le président l’agresse, lui reprochant ses tergiversations et ses trous de mémoire dans son emploi du temps lors de l’instruction.  Léotade se défend en dénonçant les conditions de son incarcération :

« Monsieur le juge d’instruction et monsieur le procureur général me traitaient comme on ne traiterait pas un esclave (…) ils me violentaient, me martyrisaient (…) On me faisait coucher sur une paillasse, tel un fou furieux. On me tenait au secret. On me tourmentait de questions. On me faisait pleurer (…) Vraiment je n’avais plus ma tête à moi. »

L’auditoire apprend avec stupeur les conditions de détention du religieux.

Un homme est attentif au déroulement du procès. Il s’agit de maître Cazeneuve, ancien avocat  respecté du barreau toulousain, qui fait partie des privilégiés, invités au procès. Il notera sur ses carnets tous les  fourvoiements, toutes les fautes de procédures, toutes les violations au sacro-saint principe de justice. Par la suite, il rédigera plusieurs ouvrages plaidant l’innocence de frère Léotade qui lui vaudront trois mois de prison pour outrage à magistrat.

Dès le troisième jour d’audience, les témoins sont entendus. Le rapport du médecin légiste fait frissonner la salle d’horreur :

« Après avoir scié le crâne avec grande précaution, nous y avons trouvé deux fractures et les traces d’une infiltration de sang. Il fut évident pour nous qu’un ébranlement considérable avait dû être imprimé à toute la masse cérébrale. Tout cela nous a porté à conclure que cette fille était morte d’une forte contusion reçue sur la tête. Nous passâmes de là aux organes génitaux. Nous y constatâmes des dégâts considérables. La présence des vestiges de la membrane hymen prouva un état de virginité récent. Les traces du viol étaient indubitables. » D’autres médecins ayant « vérifié » le membre viril du frère trois jours après le crime reconnaissent que celui-ci  ne comporte aucune écorchure mais que cela ne prouve pas qu’il soit innocent au viol. Pourtant, les blessures de Cécile démontrent qu’elle a lutté farouchement contre son agresseur, et pas la moindre égratignure n’a été constaté sur le corps ou la figure de l’accusé, examinés dans les jours qui ont suivi le drame. Un  « détail » qui ne sera pas retenu par le président.

Le Frère Laurien s’approche de la barre. C’est le jardinier qui dès le premier jour a déclaré avoir repéré des traces de pas près du fameux mur. Il est longuement interrogé. Il s’embrouille et se contredit. Le président menace. Le procureur Me Joly demande son arrestation. Et devant la persistance des déclarations du vieil homme, le président ordonne qu’il soit mis en prison avec autorisation spéciale d’assister aux débats quotidiennement au cas où il jugerait convenable de se rétracter.

Sur son banc, maître Cazeneuve est ahuri par le procédé. Il note rageusement : « Défense muselée, accusation indigne ; où est la justice ? »

Le lendemain, un témoignage capital est attendu de tous car à lui seul, il peut innocenter l’accusé de l’odieux crime dont on le rend responsable. Madeleine Sabathié, femme de ménage, a affirmé lors de l’instruction avoir aperçu Cécile vers 10 heures, rue du Cimetière, le jour de sa disparition. La petite lui aurait même dit :

« J’attends mon maître ».

Et peu de temps après, elle l’avait vu accompagnée d’un homme vêtu d’un burnous. Pour accréditer ses dires, elle rajoute que c’était le jour où elle avait reçu ses gages. Cette dernière affirmation est fausse puisque son employeur prouve que ses gages lui ont été versés le 8. Elle s’obstine :

« Je dis la vérité ! »

Par cette maladresse, voire ce mensonge, c’est toute sa déposition qui est remise en cause. Le président s’énerve et demande aux gendarmes d’emmener la femme Sabathié rejoindre le Frère Laurien en prison ! Et de deux !

Autre témoin attendu, Marion Roumagnat qui, on se rappelle, avait accompagné Conte et Cécile chez les frères. Elle croupit en prison depuis le lendemain du crime ! Lors des interrogatoires, elle a certifié que les deux frères désignés par son maître n’étaient pas dans le parloir ce matin-là. Escortée par deux gendarmes, elle arrive à la barre terrorisée. Elle maintient ses déclarations, ce qui déplaît fortement au président. Il la presse de questions, lui demandant des précisions. Elle finit par murmurer :

« J’ai pu ne pas voir… »

Et maître Cazeneuve d’écrire sur son carnet :

« Arrêtera-t-on tous les témoins qui ne vont pas dans le sens de l’accusation ? »

Coup de théâtre ! Madeleine Sabathié, le visage défait, revient après une nuit en prison dans le prétoire, accompagnée, elle-aussi, par deux gendarmes. Elle abandonne toutes ces allégations de la veille et reconnaît avoir pu se tromper…

Enfin, Conte est appelé à témoigner. C’est lui qui a déclenché l’affaire Léotade. L’auditoire l’attend avec impatience. Il en aura pour son argent. L’homme en rajoute et donne des détails scabreux sur l’accusé qui scandalisent les frères. Il affirme avoir surpris un certain jour, frère Léotade à l’écurie dans une position fâcheuse avec l’étalon !!! Il sera prouvé par la suite que seules des juments occupent l’écurie mais ce mensonge ne le conduira pas en prison. Léotade se lève et avec son accent rocailleux, tremblant de sincérité  s’écrie :

« Vous êtes un menteur. Ma vie entière vient repousser la possibilité des choses dont parle ce monsieur. Dans mon village, dès mon enfance, je fus le seul choisi pour faire ma première communion. J’ai dû cette distinction non pas à ma naissance ou à mon intelligence, mais à ma sagesse. J’avais des idées très religieuses, mais il fallait travailler, ma mère n’était pas riche. Un tailleur me conseilla à Montpellier d’apprendre son métier, ce que je fis. Plus tard, revenu chez moi, je fus assidu aux sermons des missionnaires, dont j’admirai le caractère. Mon curé, après la mort de ma mère, fit tant qu’il obtint mon admission chez les frères de Toulouse. Après mon noviciat, je partis à Mirepoix puis fut rappelé à Toulouse. Ce n’est que par ma bonne conduite et ma sagesse que j’eus la charge de pourvoyeur du pensionnat dont je fus honoré. Voilà l’existence que j’ai menée, et je ne crois pas que l’on puisse voir des antécédents qui plaident contre moi. Et maintenant, je ne change pas, quoique je sois dans ma prison. J’attends avec confiance ce qui peut m’arriver et j’accepterai la mort avec joie, comme ces missionnaires qui meurent pour Dieu et la religion dans les pays lointains. »

L’homme de Dieu a touché les cœurs. Trop sans doute ! Le président suspend la séance.

Le 16 février, un tout jeune homme se présente à la barre. Il habite Lavaur dans le Tarn et se trouvait chez les frères le matin du 15 avril 1847. Interrogé, il a affirmé plusieurs fois qu’il avait vu sortir Cécile du pensionnat. On attend la réaction de la Cour face à de telles déclarations. Visiblement impressionné, Vidal déclare à la barre :

« Appelé devant monsieur le juge d’instruction, j’ai dit qu’il m’avait semblé voir sortir la petite. Je suis bien fâché d’avoir dit cela, et j’ai fait des réflexions depuis. Je n’ai pas vu sortir la petite fille. Je n’ai rien vu qui y ressemble. »

Que penser de ce changement soudain de version ? Deux témoins précédents ont été envoyés en prison. Le jeune Vidal a-t-il eu peur de les rejoindre ?

Tous les témoins à décharge subiront cette pression indécente des magistrats. Marie Duprat révèle devant la Cour des confidences faites par la jeune Cécile.

« Marie, il y a un polisson qui m’ennuie bien et depuis longtemps. Il me poursuit le soir et il m’accompagne. Il me met les mains aux endroits les plus indécents. Il m’a dit : « Cécile, tu es si jolie, tu te feras enlever ». »

Le procureur d’Oms s’insurge :

« Est-il possible de diffamer encore la mémoire de cette pauvre enfant ? »

Pourtant, une amie du même âge que Cécile vient à son tour déposer à la barre. Elle-aussi a reçu les mêmes confidences avec en prime le nom du polisson : Conte… Le président minimise ces témoignages trop favorables à la défense. Et pourtant, il est de notoriété publique que Conte a des antécédents. N’a-t-il pas engrossé sa jeune belle-sœur alors qu’elle n’avait pas seize ans !

Maître Joly, républicain convaincu, y va alors d’un long discours dans lequel il est moins question de frère Léotade que de la confrérie dans son ensemble :

« Les ignorantins sont les agents subalternes des jésuites. »

Tout est dit. À travers ce pauvre frère, ce sont tous les religieux qu’il faut atteindre.

Les événements se précipitent alors à Paris. La révolution est imminente. Le président du conseil Guizot démissionne le 23 février et le lendemain, Louis-Philippe abdique. C’en est fini de la monarchie ; c’en est fini du procès. Tout est à refaire.

C’est le même esprit partisan qui va animer le second procès qui s’ouvre en session extraordinaire, le 17 mars. Maître Joly est remplacé par maître Rumeau qui se moque des frères sans artifice. Sa plaidoirie est remplie de fiel à leur égard.

Les deux derniers jours, il est presque impossible de contenir la foule immense devant le palais. On a doublé les postes de la ligne et un bataillon entier de la garde nationale veille à la sécurité. On a rajouté des chasseurs et des tirailleurs. Nombreux sont ceux qui resteront dehors mais les belles dames de la bonne société toulousaine siègent aux meilleures places.

Le réquisitoire du procureur d’Oms durera quatre audiences. De longues heures pendant lesquelles il va s’appliquer à démontrer la culpabilité de Léotade et la complicité de toute la confrérie :

« Il est permis de croire que les directeurs auront surpris le trouble qui agitait Léotade, qu’ils auraient obtenu l’aveu de son crime en l’assurant qu’au milieu de ses frères il ne s’élèverait pas une voix pour l’accuser (…) C’est un accusé que les épreuves de la vie monastique ont armé pour soutenir une grande lutte contre la justice séculaire. On a placé sur sa tête l’honneur de la communauté (…) Vous n’avez pas seulement à venger la société contre un grand crime, à faire tomber sur la tête d’un grand coupable une expiation méritée. Vous avez mieux que tout cela à faire : les pouvoirs séculiers de la société sont mis en question, la justice du pays niée dans le principe, combattue dans son acte, profanée dans ces plus augustes manifestations, voilà messieurs, les grands intérêts placés sous votre sauvegarde. »

Ensuite, sans s’appuyer sur aucune preuve tangible, il déroulera avec une précision déconcertante le scénario du crime en foulant au passage le vœu de chasteté de l’accusé :

« Si la chasteté est une vertu si méritoire, c’est qu’elle suppose la compression absolue des sens (…) Plus la continence est absolue et prolongée, plus l’explosion est terrible lorsque les sens ont brisé le joug qui les asservit (…) Léotade s’est trouvé seul dans le vestibule du noviciat avec Cécile. Qui dira ce que la vue de cet enfant, ce que son regard chaste et modeste a dû réveiller de secrètes et vagues agitations dans un cœur sevré des douces affections de la famille ? Qui sait si cette jeune créature, qui allait devenir une martyre dans le Ciel et qui était déjà un ange sur la Terre, ne sera pas montrée d’abord sous les traits d’une apparition virginale et si son image n’a pas pénétré dans le cœur d’un religieux par le seul côté qui fût accessible. Léotade l’a attirée par un geste, un regard, une parole amie dans la direction du pensionnat ; puis changeant de direction et profitant de l’isolement où il se trouvait, il s’est dirigé du côté du jardin. La porte de l’écurie peut-être ouverte, lui a donné l’idée de l’attirer dans la chambre où étaient placés les pigeons. C’est là que la solitude et l’isolement ont réveillé les sens du religieux. La grange remplie de fourrage a servi à la perpétration du crime. Le  cadavre a été facilement caché pendant la journée et pendant la nuit il l’a retiré pour le projeter par-dessus le mur qui sépare le jardin du cimetière. Telle est l’explication de ce drame qui depuis un an excite, dans la France entière, une émotion si profonde. »

Après cette longue plaidoirie, la parole est donnée au défenseur, Me Gasc. Pendant tout le procès, l’avocat a essayé de contenir la malveillance de la Cour. Il a été souvent interrompu par le président. On le sent révolté par son manque d’équité et blessé par cette parodie de justice tout au long des audiences. Point par point, il réfutera les présomptions souvent légères de l’accusation. Les lieux du crime, le sort réservé aux témoins, l’inimitié envers l’accusé et tous les frères, les éventuelles pistes qui n’ont pas été exploitées, la chemise, le jardin, l’étrange comportement de Conte, tout est passé au crible. Il insiste sur la visite corporelle qu’a du subir Léotade après le crime :

« On n’a pas trouvé sur l’accusé la moindre trace de violence, le moindre indice et cependant la victime a dû se défendre contre un homme seul. Elle a dû résister. Les experts vous parlent des poignets de la victime violemment serrés, comprimés, ecchymosés. Vous ne trouvez rien sur l’accusé. La lutte n’a laissé aucune meurtrissure, la victime en est couverte et l’assassin serait ressorti intact ? C’est impossible. Les vêtements de Léotade n’ont aucune souillure. »

Ce seul point devrait suffire à innocenter Léotade ou tout au moins à insuffler un doute dans l’esprit des jurés. Il n’en sera rien !  L’avocat a dénoncé avec talent les ambiguïtés, la manipulation, les certitudes de l’accusation qui ne sont en fait que présomptions, le manque de preuves. Sa plaidoirie dure plusieurs heures et se termine avec une vive émotion :

« Que ces convictions passent dans vos cœurs et qu’elles vous fassent dire qu’il n’y a pas de coupable ici, qu’il n’y a qu’un innocent. Ma tâche est finie, elle a été plus longue que difficile. J’ai parlé de la victime avec l’intérêt qu’elle m’a inspiré. Le crime qui lui a ravi l’existence lui a donné l’immortalité. Je t’ai invoqué et je t’invoque encore, Cécile. Je t’invoque. Oh ! Je t’en prie, intercède, fais que, à l’horreur de l’attentat qui t’a ravi la vie, ne se joigne pas un crime plus terrible encore, celui de condamner un innocent. »

Si les derniers mots prononcés avec force et sincérité ont laissé quelques traces favorables à Léotade dans le cœur des jurés, ils seront vite balayés par ceux proférés par le président. Celui-ci devait alors faire un résumé des débats avant la délibération du jury. Cette allocution se devait d’être brève et totalement impartiale. Elle fut longue et ressembla fort à un nouveau réquisitoire !

« Mais qui ont pu à cause de leurs charges, avoir leur liberté d’action pour commettre le crime dont la justice poursuit la répression ? Se place en première ligne frère Léotade … »

La messe est dite. Par ses talents d’orateur remarquable, le président a sans vergogne, convaincu les jurés de la culpabilité de l’accusé et les quelques mots, pourtant pathétiques, prononcés par ce dernier, n’y changeront rien :

«… Je déclare que je n’ai pas dit de mensonges devant la justice. Il n’y a que de la sincérité dans mes paroles (…) On m’accuse d’avoir violé et tué une jeune fille… Oh ! Dieu, Cécile, si tu pouvais faire connaître le coupable à la justice et prouver mon innocence, comme je serai heureux ! Maintenant que messieurs les jurés décident de moi comme ils voudront. Depuis quarante jours, ils peuvent savoir si je suis innocent ou non. »

Une heure et demi plus tard, le verdict tombe : Louis Bonafous, frère Léotade en religion, est condamné à la peine de travaux forcés à perpétuité et à l’exposition publique sur une place de Toulouse.

Parmi la foule qui s’écoule lentement hors du palais de justice, un homme qui a suivi toutes les audiences est accablé. Me Cazeneuve est anéanti par ce déni de la justice qu’il a défendu toute sa vie. Il est à la fois humilié dans ses convictions et décidé à trouver dans le peu de temps qui lui reste à vivre la force et le courage de porter à la connaissance des générations futures les errements indignes et la partialité de ce procès hors du commun.

Dès son arrivée à Toulon, les forçats ne se privèrent pas de cracher à la figure du religieux des propos graveleux et obscènes. Mais l’homme restait sourd et continuait de prier en silence. Très vite, Léotade, par son attitude pieuse, imposa le respect. Ce n’était pas un bagnard comme les autres. On commença à le vouvoyer et à le considérer comme un saint homme. De constitution fragile, il ne résista que dix-neuf mois aux effroyables conditions de vie du bagne. Il s’éteignit le 26 janvier 1850 après avoir converti plusieurs de ses camarades d’infortune. Lui qui admirait tant les missionnaires dans sa jeunesse se conduisait comme tel à la porte de la mort, dans des lieux bien sombres.

Le 30 janvier, on pouvait lire dans Le Journal de Toulouse : « Le Frère Léotade est mort. Quelques jours avant, il a fait appeler le commissaire rapporteur, le commissaire du bagne, l’aumônier, la supérieure des sœurs de la Sagesse et le directeur des frères de Toulon, et en leur présence, il a fait la déclaration suivante : « Prêt à paraître devant Dieu, je dois à ma conscience , à l’honneur de l’institut des frères des écoles chrétiennes et à celui de ma famille, je crois devoir, dis-je, déclarer que je meurs innocent des crimes pour lesquels j’ai été condamné ; je pardonne aux personnes qui m’ont condamné ou qui ont contribué à ma condamnation » ».

Louis Bonafous avait trente-huit ans.

Un autre crime affreux perpétré en janvier 1866, soit seize ans après la mort du frère bagnard, décida de la conclusion à apporter à l’affaire Léotade.

On découvrit, caché dans les joncs, en bordure du canal du Midi, le cadavre d’une femme sans tête. Le meurtrier fut vite arrêté. Il s’agissait d’un sinistre personnage, Aspe, un Ariégeois au passé sulfureux. L’homme demanda à être défendu par Me Jacques Piou,  jeune avocat, qui refusa. Deux jours plus tard, ce dernier reçut la visite de l’évêque de Pamiers qui lui fit une incroyable révélation. Ce prélat avait reçu les confidences du curé de Miglos, village de naissance de Aspe. Ce dernier  lui aurait confié hors confession être l’assassin de la petite Cécile Combettes. L’évêque le supplia d’accepter de défendre l’Ariégeois, pour avoir ainsi l’occasion d’obtenir des aveux devant la justice et de pouvoir enfin demander la réhabilitation de frère Léotade, contre quoi il ferait son possible pour sauver sa tête en obtenant, par ses relations, des circonstances atténuantes à son dernier crime. Pour le premier qui datait de plus de dix ans, la prescription s’appliquait. L’avocat accepta, conscient de l’importance de l’affaire. Il se rendit à la prison, exposant l’enjeu du marché à l’accusé. À peine avait-il prononcé le prénom de l’enfant martyre que Aspe « se mit à bondir comme une hyène, faisant des sauts convulsifs et écumant ». Toutefois, tout en refusant de faire des aveux officiels, il se confia à Piou.

En avril 1847, il travaillait aux cuisines chez les frères de la doctrine chrétienne sous le nom de frère Ludolphe. Il se rappelait que le cadavre avait été caché sous le fourneau de la cuisine, laquelle était contiguë au vestibule d’entrée. C’est lui, grâce à sa force, qui avait porté la pauvre enfant enfoui dans un sac en pleine nuit au cimetière. Les frères l’avaient chassé de Toulouse en septembre de la même année.

Son renvoi avait-il un rapport avec l’affaire ?

Pressé de questions, Aspe finit par se buter et malgré son habileté, l’avocat ne put plus rien en tirer. Devant l’obstination du bonhomme, il refusa d’assurer sa défense.

Jacques Piou fit ce récit au soir de sa vie à Henry Puget, alors jeune conseiller d’État d’origine toulousaine.

Aucune preuve écrite des aveux faits au curé de Miglos n’a été retrouvée. Des zones d’ombre subsistent encore. Aspe avait-il un complice ? Conte a-t-il joué un rôle dans cette tragédie ? Les frères ignorantins savaient-ils ?

Frère Léotade ne sera jamais réhabilité. Reste le témoignage de maître Cazeneuve et le récit d’Henry Puget  pour rappeler à notre mémoire celui qu’on appelait au bagne de Toulon, « le prisonnier de Jésus Christ ».

Plus de cent cinquante après, la tombe de Cécile est toujours fleurie par des anonymes déposant un bouquet de violettes ou quelque fleur de saison…

 

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