Le mari importun
Affaire Jean Bondal. Privezac.
Cour d’assises de l’Aveyron. 12 décembre 1859.
Des inculpés sans personnalité, un mobile ordinaire, un crime accompli avec une sauvagerie extraordinaire, le procès de Jean Bondal et de Rose Bessière a peu de chance de ne pas aboutir à la peine capitale.
S’appuyant sur le Code de 1810 qui se montre d’une rigueur excessive, les Cours d’assises de ce temps-là punissent en effet les criminels avec une sévérité implacable, sans commune mesure avec la faute reprochée. Quels que puissent être les crimes imputés à leurs auteurs, il est anormal que vingt condamnations à mort soient prononcées la même année dans le département. Car, tout autant qu’un crime de sang, l’émission de fausses pièces d’argent peut conduire leurs auteurs tout droit vers l’échafaud.
L’avènement de la Monarchie de Juillet permettra la révision de cette législation pénale. La loi du 28 avril 1832 supprime les crimes de fausse monnaie et de vol qualifié des crimes capitaux, tout comme la loi du 21 novembre 1901 le fera plus tard pour celui d’infanticide. En 1832, un nouveau décret permet au jury de modérer les conséquences de leur verdict par l’admission des circonstances atténuantes. Dès lors, les condamnations à mort deviendront un peu moins fréquentes.
De 1811 à 1832, cent trois peines capitales sont prononcées par la Cour d’assises de l’Aveyron. Viennent en tête les crimes crapuleux, les infanticides et les empoisonnements. Puis la courbe s’infléchit régulièrement jusqu’à la fin du siècle, atteignant le total de vingt-neuf condamnés à mort.
Le droit de grâce – apanage des chefs d’état sous tous les régimes – est par contre différemment utilisé selon les circonstances. De Napoléon Ier à Charles X, les commutations sont accordées d’une manière exceptionnelle. Louis-Philippe et Napoléon III feront preuve d’une plus grande clémence. Enfin, que ce soit sous la seconde République ou au début de la Troisième, aucun condamné aveyronnais n’aura à présenter sa tête au bourreau.
En 1859, l’exécution de Jean Bondal marque donc la fin d’une époque où la guillotine fonctionne plus que de raison sur la place publique de Rodez.
Pierre Marty n’en croit pas ses oreilles sur le chemin qui le mène à son habitation du mas de Rieutort, à deux kilomètres de Privezac. La conversation qu’il vient de surprendre, caché derrière une haie, ne laisse pourtant planer aucun doute sur le sort futur que sa femme et son amant lui réservent.
« Que veux-tu faire de ta Granier ? a lancé Rose Marty en évoquant la jeune Marie que Bondal a mise enceinte. Reste avec moi, il ne te manquera rien.
-Et toi, riposte Bondal, que veux-tu faire de ton benêt de mari ?
-Oh ! Quant à celui-là, je lui réserve un bouillon !!!
-Un bouillon ? Non ; les médecins le connaîtraient ; il faut s’y prendre autrement. »
Pierre Marty en a assez entendu. Comme un homme averti en vaut deux, il décide de ne plus goûter aux repas préparés par son épouse. Il saurait bien, un jour ou l’autre, la confondre.
Veuf d’un premier mariage, Pierre Marty a rapidement conçu le projet de se remarier. Peu argenté, il lorgne bientôt sur Rosalie Bessière, une fille de mauvaises moeurs, qui présente toutefois l’avantage de posséder un petit pécule. Malgré les reproches familiaux, c’est sur elle qu’il jette son dévolu.
La lune de miel dure le temps d’une rotation car Rose Bessière entretient une relation avec Jean Bondal, surnommé « le Sarrat ».
Au mas de Rieutort vit aussi une jeune fille, issue du premier mariage de Pierre Marty. Devant les mauvais traitements infligés par sa marâtre, elle a fini par se louer dans une ferme des alentours. Faible de caractère, Pierre Marty n’en tient pas grief à son épouse. Les amants diaboliques croient ainsi qu’ils pourront se débarrasser du père aussi facilement qu’ils l’ont fait de sa fille. Bondal met alors en scène le vol d’une haie de champ, dont il dépose les débris près de l’habitation de Marty. Dès le lendemain, il le dénonce au garde-champêtre. Le subterfuge, trop grossier, ne réussit pas. Tel est pris qui croyait prendre. Marty, protestant de son innocence, porte plainte devant le juge de paix du canton, qui fait notifier à Bondal un avertissement à comparaître pour le 18 août. Mais, à cette date, Marty a cessé de vivre.
Le 6 août au soir, avec l’aide de deux ouvriers, Pierre Marty achève de récolter une prairie. Les hommes ont bien travaillé. Le soir tombe. Pierre décide de les inviter à l’auberge de Privezac pour souper. Rose refuse de les accompagner, prétextant une indisposition. Et pour cause !
22 heures sonnent au clocher de Privezac quand Bondal et son voisin regagnent à leur tour leur domicile après une journée de dépiquage.
« Nous avons fait du bon travail, nous sommes las et nous dormirons d’un bon somme, lui dit Bondal.
-Pour ma part, répond Brugel, je vais me coucher de suite. »
Et il continue son chemin.
En cours de route, Brugel veut soulager un besoin bien naturel. C’est alors qu’il aperçoit la silhouette de Bondal se faufilant dans l’obscurité, en direction du mas de Rieutort.
« Fatigué ? pense-t-il en souriant. Pas pour aller retrouver la Rose en tout cas. »
La maison de Pierre Marty se situe à deux kilomètres de Privezac, dans un lieu isolé, sur la route d’Anglarès. Une pauvre bâtisse qui se compose d’une seule pièce servant de cuisine et de chambre à coucher, de niveau avec une grange dont elle n’est séparée que par une cloison délabrée. Au sous-sol, une loge à cochon laisse filtrer à travers les planches disjointes une forte odeur de lisier qui imprègne les murs. Le lit des époux Marty est disposé à côté de la cheminée, dans une alcôve formée de planches. C’est là que Bondal retrouve sa maîtresse avant le retour du mari.
Pierre Marty rentre vers les 23 heures. A sa démarche mal assurée, Rose comprend qu’il est ivre. Son mari lui cherche aussitôt querelle, l’engage à ne plus revoir son amant avant de se jeter sur sa couche. Entre-temps, Bondal s’est esquivé par la cloison éventrée, guettant dans la grange le moment propice.
Au signal de Rose, Jean Bondal pénètre dans la pièce, armé d’une hache. Rose Bessière se tient en face de lui, un marteau à la main. De toute sa force, le Sarrat porte un coup terrible à son rival. Comme sa victime tente de se lever, Bondal le projette sur son lit tandis que sa maîtresse lui assène plusieurs coups de marteau. Pour achever son oeuvre, pris d’une folie meurtrière, il abat de nouveau sa hache à dix reprises sur le corps ensanglanté.
Son forfait accompli, Bondal s’enfuit. Avec Rose, il a convenu qu’elle endosserait la mort de Marty en prétextant une dispute qui aurait mal tourné. En attendant le lever du jour, Rose passe la nuit dans la grange. Le film de l’assassinat lui revient sans arrêt dans sa tête. La hache a provoqué de terribles blessures et la vision de son mari, horriblement mutilé, l’empêche de s’endormir.
Vers 5 heures du matin, Rose prend enfin le chemin qui mène de Rieutort à Privezac. Elle s’arrête d’abord chez sa soeur Julie à laquelle elle avoue son malheur.
« Nous nous sommes querellés. Pierre était ivre. Pour me défendre, je lui ai porté un coup de hache. »
Puis, en sanglotant, elle s’écrie :
« J’ai peur de l’avoir tué. »
Julie lui conseille d’aller raconter son histoire au maire, qui prendra les dispositions nécessaires. Rose acquiesce. A la sortie du village, elle aborde le magistrat alors qu’il s’en revient de la messe.
« J’ai eu cette nuit une discussion avec mon mari : il m’a saisi à la gorge pour m’étrangler. Je suis parvenue à me dégager de son étreinte. »
Puis, feignant l’émotion, elle déclare :
« Je me suis armée d’une hache qui se trouvait là ; je lui en ai porté un coup et je l’ai laissé, saignant un peu.
-Vous n’auriez pas dû l’abandonner dans cet état et votre devoir est d’aller lui donner des soins.
-Aucun des miens, reprend Rose, sur ce que je leur ai raconté, n’a voulu aller voir mon mari. »
L’officier municipal réfléchit un instant. Il ne sait trop que penser de cette histoire. En outre, du travail l’attend à la ferme.
« Je vais envoyer le garde », lui dit-il enfin avant de s’éloigner sans se retourner.
Accompagné de deux témoins, le garde-champêtre Brugel se rend aussitôt chez les Marty. Les contrevents des deux fenêtres sont fermés. A l’aveuglette, ils pénètrent dans la masure. Tendant les bras en avant pour éviter les obstacles, le garde rencontre bientôt la forme du lit, tâtonne avec prudence et saisit un bras, humide et gluant, qu’il repousse en jurant :
« Ouvrons les contrevents, s’écrie-t-il. C’est un cadavre qui repose sur le lit. »
A la lumière du jour, un affreux spectacle frappe les trois hommes. Le cadavre de Pierre Marty gît sur son lit. Le sang s’est épanché sur le sol et forme une large flaque. Un manteau et une robe de femme ensanglantés reposent à côté du corps. A travers les ouvertures du plancher, le garde aperçoit la hache qui a servi à trucider la victime.
Avertis par le maire, le juge de paix, le procureur impérial et le juge d’instruction, après avoir constaté le meurtre, aboutissent à la même conclusion. Une femme seule, de stature frêle comme l’est Rose, n’a pu assener avec une telle force les coups de hache portés à la victime. Un complice est donc intervenu, ce qui réfute la thèse énoncée par Rose Bessière.
La rumeur publique, les témoignages contradictoires, un emploi du temps approximatif désignent rapidement Bondal comme le principal suspect. Incarcérés, les deux accusés se retranchent derrière la version de Rose. Oui, elle a bien porté des coups de hache à son mari, mais, dans le cadre de la légitime défense. Non, Bondal n’a pas participé au meurtre. Au même moment, affirme-t-il, il se trouvait dans son réduit à dormir profondément. Il n’a appris la nouvelle que le lendemain matin seulement à la messe, à laquelle d’ailleurs il n’avait plus assisté depuis des lustres.
Le procès de Jean Bondal et de sa maîtresse s’ouvre le 12 décembre 1859. Désormais, depuis la quatrième session de l’année 1846, les séances se déroulent dans l’enceinte du nouveau palais de justice, inauguré en grande pompe le 9 novembre par les autorités du département. Les travaux ont duré douze années, depuis la pose de la première pierre par le préfet De Guizard, le 1er mai 1834. Sa construction reposait sur une impérieuse nécessité. Depuis la Révolution, en effet, le tribunal siégeait dans les bâtiments de l’ancien couvent des Cordeliers, voisinant avec les écuries du dépôt de gendarmerie. Cet édifice, vieux de cinq siècles, avait subi les affres du temps et l’on considéra bientôt qu’il valait mieux détruire plutôt que de sauver ce qui pouvait encore l’être. C’est ainsi que l’architecte Boissonnade avait conçu à cet emplacement le plan en forme de temple d’un palais de justice. Bien des voix s’élèveront contre ce projet qui mettait à bas un des symboles de l’histoire ruthénoise. L’époque est aux grandes envolées lyriques et, dans les milieux intellectuels, on se battra, par organes de presse interposés, à grands coups de diatribes. « En vérité, écrira un de ces publicistes, à voir un pareil cynisme de dégradation, on dirait un pays sauvage en guerre ouverte contre les arts. »
Les tenants du modernisme obtiendront finalement gain de cause. Une bâtisse austère et froide, dans le plus pur style classique, dominait désormais les quartiers sud de la ville. Toutefois, la Cour d’assises possédait enfin un lieu en rapport avec sa respectabilité.
Une affluence inaccoutumée assiste aux trois jours d’audience. Une question revenait sur toutes les lèvres : Bondal et Rose Bessière seraient-ils reconnus tous les deux coupables du meurtre de Pierre Marty ou bien sa veuve bénéficierait-elle des circonstances atténuantes ?
L’interrogatoire durera deux heures, le temps pour les deux accusés de s’enfermer dans un système absolu de dénégation. Aux questions du président, Rose Bessière répond invariablement non ou, quand elle se trouve prise au piège, répète qu’elle ne se souvient de rien. Quant à Bondal, il ne peut refouler devant les jurés la violence de son caractère et la grossièreté de son langage. Chassez le naturel, il revient au galop !
Le ministère public, représenté par le procureur général Dessauret, succède aux quarante-trois témoins qui ont défilé à la barre. Il n’a aucune peine à démontrer la culpabilité des deux accusés, aussi condamnables l’un que l’autre à la peine de mort.
Les défenseurs, maîtres Cassan et Vesins, s’acquittent à leur tour de leur tâche avec intelligence et habileté, dans une affaire pourtant toute pleine d’évidence et d’horreur. Sachant adapter leur élocution aux besoins de la cause, laissant s’échapper par instant une chaleur communicative, les deux avocats ne pourront cependant empêcher le jury de prononcer la sentence de mort pour les deux criminels.
A l’annonce de sa condamnation, Rose pâlit. Il faut que les gendarmes la soutiennent pour la ramener dans sa cellule.
L’heure fatale sonnera pour le malheureux Bondal, le 11 février 1860. La plus grande publicité entoure alors les exécutions capitales. C’est en plein jour, au milieu de foules immenses, que les condamnés partent au supplice. A de rares exceptions près, la guillotine oeuvre à Rodez sur la nouvelle place du Palais de justice. On peut citer toutefois quelques cas exceptionnels, tels ceux de Prunier et de Bouat, guillotinés le 21 octobre 1819 à 5 heures 20 du soir sur la place de l’esplanade de Saint-Jean-du-Bruel ou de Rouquarié, l’assassin de Montézic, exécuté sur la place de ce village, le 28 avril 1829, à 3 heures 30 du soir.
C’est en passant sur la place du Palais de justice que le poète aveyronnais François Fabié, alors âgé de quatorze ans, assiste aux préparatifs de l’exécution de Bondal :
« Au lieu de les escamoter, à l’aube, comme aujourd’hui, on les faisait alors, à neuf heures du matin ; et c’était logique, puisqu’on croyait à l’efficacité de l’exemple. N’ayant pas osé manquer l’école, je ne vis pas l’exécution même. Mais j’avais vu monter l’échafaud, à sept heures, et, en ce temps-là, il s’agissait bien d’un véritable échafaud ; partout on apercevait la plate-forme, au-dessus de laquelle s’érigeaient les deux bras – qui me rappelaient les montants de notre scierie – avec le couperet luisant en travers. Escalier, plate-forme et montants étaient peints en rouge ; c’était fort impressionnant… »
Quand vers 6 heures, le greffier du Tribunal de Rodez se présente à Bondal, le condamné dort encore profondément. Il lui annonce le rejet de tous ses pourvois et l’heure prochaine de son exécution.
« Quoi ? dit-il en se relevant brusquement. Je suis condamné à mourir ? »
Portant sa main tremblante sur son front, il le presse fortement puis s’écrie :
« Eh bien ! Puisqu’il est ainsi, je suis prêt à subir ma peine. »
L’aumônier des prisons, l’abbé Loubière, qui se tient à ses côtés, l’exhorte à remplir ses devoirs religieux. Pendant la messe, Bondal est pris de tremblements nerveux si violents que l’aumônier a de la peine à lui administrer le saint viatique.
Quittant l’enclos des hommes, Bondal s’arrête un instant devant la porte qui donne accès aux cellules des femmes, comme s’il attendait la sortie de sa maîtresse dont la peine vient d’être commuée en travaux forcés à perpétuité. Quand Bondal voit que son attente reste vaine, la lividité de son teint redouble.
A 9 heures précises, le condamné est extrait de la prison. Il faut le porter sur la charrette et, de là, sur l’échafaud. Au cours du trajet, l’aumônier le couvre de son manteau. Une foule immense, composée en majorité de femmes, a pris place devant le palais de justice. En arrivant au pied de l’échafaud, le visage de Bondal porte les stigmates de la peur. Soutenu par l’abbé Loubière, il monte lentement les quelques marches qui le séparent du couperet. L’ecclésiastique lui donne un dernier baiser. L’instant d’après, Bondal rend compte à Dieu de sa conduite.
« Quand je retournai sur les lieux, écrit encore Fabié, on procédait au démontage de l’échafaud… Il y avait beaucoup de curieux à travers lesquels je me faufilai ; et je vis une flaque rouge sur le sol et un valet du bourreau raclant des traces de sang sur une planche au moyen d’un petit couteau de poche presque pareil à celui que, comme tous les rustiques, j’avais dans la mienne. Je crachai de dégoût et retournai à l’institution. »


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