La vengeance de l’Italien outragé
Affaire Jean-Baptiste Ghio. Rodez.
Cour d’assises de l’Aveyron. 23 mars 1897.
« La Cour », tonne pompeusement l’appariteur, dans un garde-à-vous impeccable.
La salle, qui fait le plein pour cette séance de la première session de la cour d’assises de l’Aveyron, se lève comme un seul homme. Le président Loubès, conseiller à la Cour d’appel de Montpellier, prend place au centre de l’immense bureau qui domine le prétoire.
D’une voix ferme et claire, il annonce :
« L’audience est ouverte. Veuillez vous asseoir. Accusé, dévoilez vos nom, prénoms, date et lieu de naissance. »
L’accusé se lève.
« Je m’appelle Ghio Jean-Baptiste. Je suis né le 6 août 1848 à Castignano, dans la province de Côme, en Italie.
-Vous pouvez vous asseoir. Nous allons procéder à l’appel des jurés. »
Après le tirage au sort et l’installation du jury de part et d’autre de la Cour, le président demande solennellement à chaque juré de prêter serment.
« Vous jurez et promettez d’examiner avec l’attention la plus scrupuleuse les charges qui seront portées contre les accusés, de ne trahir ni les intérêts des accusés, ni ceux de la société qui les accuse, de ne communiquer avec personne jusqu’à votre déclaration, de n’écouter ni la haine ou la méchanceté ni la crainte ou l’affection, de vous décider d’après les charge et les moyens de défense, suivant votre conscience et votre intime conviction, avec l’impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre, et de conserver le secret des délibérations, même après les cessations de vos fonctions. »
Le jury est dès en place. Il se compose d’une large majorité de commerçants et de propriétaires terriens.
« Monsieur le greffier, veuillez donner lecture, je vous prie, de l’acte d’accusation. »
L’arrêt remplit deux pages.
À Castignano, petite bourgade des Alpes italiennes, la vie se conjugue au rythme des saisons et des travaux agricoles. Mais ici, plus qu’ailleurs, la terre nourrit mal les hommes qui s’échinent à la faire produire. Peu à peu, les vieux du village voient les plus jeunes s’exiler à la ville ou rejoindre quelque parent émigré en France ou dans la lointaine Amérique.
Agé de quarante-quatre ans, Ghio décide à son tour de tenter l’aventure. Avec sa vielle, il se met en route, gagnant son pécule quotidien avant de rejoindre Rodez. Le chef-lieu de l’Aveyron accueille depuis le début du XIXe siècle une petite colonie italienne qui s’est fondue sans grand problème dans le moule ruthénois au contraire de certaines régions où leur présence a suscité des mouvements de refus violents, telle cette « chasse à l’italien » qui embrase la ville d’Aigues-Mortes en 1893. Les hommes ont la réputation d’être solides au travail, peu exigeants et sans histoire dans leurs relations quotidiennes.
Jean-Baptiste Ghio ne déroge pas à la règle. Moins de deux ans après son arrivée, en 1885, il convole en justes noces avec Marie-Virginie Cussac, une jeune fille à peine sortie de l’adolescence, qui trouve en Jean-Baptiste un protecteur. La vie que mène son mari présente aussi un exutoire à sa vie monotone. En été, le couple parcourt les foires du pays en vendant chansons et complaintes. La mauvaise saison arrivée, le couple revient à Rodez, dans leurs deux pièces de la maison Présinat, au bas de la rue Saint-Cyrice.
Une fillette naît peu après leur mariage, suivie trois ans plus tard d’un garçon. Pourtant, la paix qui semble au début régner dans le ménage, s’étiole peu à peu quand, en 1895, Ghio rencontre Jean Moméjer.
Cet ouvrier-carrier, âgé de vingt-six ans, suit les troupes d’ouvriers qui travaillent sur les lignes de chemin de fer en construction. Jean Moméjer a pris pension à l’auberge Lades, au faubourg. Il y passe le plus clair de son temps libre à jouer aux cartes ou à discuter avec ses compagnons.
C’est là qu’il rencontre Jean-Baptiste Ghio, venu le dimanche après-midi faire danser les clients de l’auberge. Le musicien est parfois accompagné de sa jeune épouse. D’ami, Jean Moméjer devient bientôt amant. Comme Virginie n’est pas sauvage, l’adultère est bientôt consommé. Le plus souvent possible, elle essaye de retrouver son galant quand celui-ci a terminé sa journée de chantier.
La belle saison revenue, le couple Ghio décide de reprendre son colportage. Virginie doit se faire une raison et suivre son mari. Mais l’éloignement se révèle bientôt une plaie trop difficile à cicatriser. Un jour de juin 1895, une dispute éclate à Millau avec son mari. Virginie en prend prétexte pour revenir à rodez où elle se jette à corps perdu dans les bras de Jean Moméjer qui n’en demande pas tant.
Quand il lui propose de le suivre à Sarlat où il vient de trouver du travail, virginie accepte d’emblée. Le temps de confier ses enfants à ses parents et les deux amants quittent rodez sans expliquer à Jean-Baptiste Ghio ni les raisons de leur départ, ni le lieu de leur destination.
À son retour au chef-lieu, deux jours plus tard, l’Italien apprend le départ de son épouse. Quelques langues se délient et le malheureux marchand de chansons apprend les liens plus qu’intimes qui unissent Virginie et Jean Moméjer, liaison qu’il n’a jamais soupçonnée.
Outragé par la conduite inconvenante de sa femme, Jean-Baptiste se met en charge de la rechercher. La tâche n’est pas simple. Jean Moméjer a l’habitude de bourlinguer pour trouver du travail. Où diable ont-ils bien pu se rendre ? Jean-Baptiste Ghio désespère quand, presque un mois plus tard, il apprend par hasard que Moméjer se trouve à Sarlat.
Aussitôt, il se rend dans la patrie d’Etienne de la Boétie, bien décidé à récupérer son bien le plus cher. Car, malgré son inconduite, Jean-Baptiste est bien décidé à lui pardonner ses écarts de conduite et reprendre la vie conjugale.
À Sarlat, il n’éprouve aucun mal à localiser leur domicile.
« Je cherche un certain Moméjer, questionne Jean-Baptiste Ghio à un chaland qui passe.
-Ah, vous voulez parlez du Cuirassier ! Il habite avec sa jeune femme à quelques centaines de mètres de là, rue de la Bouquerié. »
Jean-Baptiste Ghio débarque par surprise au moment où Jean Moméjer travaille encore au chantier. Jouant sur la fibre maternelle, lui promettant de devenir un mari plus attentif, Jean-Baptiste parvient à convaincre Virginie de reprendre le chemin de Rodez. À ces mots, la jeune femme tombe en sanglots, promettant de ne plus recommencer.
« Que va-t-on dire à Jean ? s’interroge-t-elle.
-Peu importe. Ecris lui un mot. Tu lui expliqueras que tu es repartie avec moi et que tu ne veux plus le revoir. »
Virginie s’exécute. Dans la voiture qui les ramène vers Rodez, la tête de sa femme dodelinant sur son épaule en sommeillant, Ghio se sent soulagé d’un poids énorme. Il adore son épouse volage et serait allé jusqu’au bout du monde pour la chercher.
Pour Jean-Baptiste, ce sera un bel été. Avec Virginie, il entreprend une nouvelle saison de colportage. Lui, tournant la vielle, elle vendant des chansons à la criée. Les samedis et dimanches, il anime les fêtes et les mariages, fort nombreux en cette saison. Sa femme, de son côté, s’embauche pour aider aux services. Si le couple ne roule pas sur l’or, du moins gagne-t-il le nécessaire pour subvenir à ses besoins. Quand ils regagnent Rodez, au mois d’octobre, l’aventure avec Jean Moméjer semble complètement dissipée.
Le ciel s’abat sur la tête de Jean-Baptiste Ghio, le 26 novembre 1895, quand un mot écrit à la hâte, signé de la main de Virginie, lui apprend qu’elle est partie rejoindre à nouveau son amant.
« C’est avec lui que je veux vivre, écrit-elle. Je n’ai pas pu l’oublier. Ne cherche pas à nous rejoindre pour l’instant. »
Désemparé par cette nouvelle, Jean-Baptiste s’effondre sur sa chaise. Des larmes perlent sur ses joues. Son épouse n’a pas pu résister à l’appel des sirènes de la jeunesse. Sans doute, sa différence d’âge a pour beaucoup contribué à son escapade. Il doit se faire une raison. La ramener de force ne servirait à rien. Telle la chèvre de monsieur Seguin, Virginie briserait à chaque fois les liens conjugaux pour partir chercher le bonheur qu’elle convoite. Aussi, Jean-Baptiste Ghio décide momentanément de tolérer cet adultère malgré toutes les interrogations que ne manquera pas de poser le voisinage.
Sa résistance durera quatre mois, puis, n’y tenant plus, il prend à nouveau la route de Sarlat pour rejoindre sa femme, le 13 janvier 1896. Il demeure plusieurs jours en leur compagnie, acceptant tout pour regagner les faveurs de la belle. Tant et si bien que la rumeur court bientôt qu’ils font ménage à trois et que, la nuit venue, ils se glissent tous les trois dans le même lit. Hâbleur invétéré, Jean Moméjer ne cache rien de cette situation et se gausse même, lui l’amant, d’autoriser le mari à voir sa femme sous son toit.
Une telle situation ne peut décemment s’éterniser. Bientôt lassé de cette vie commune, Jean Moméjer propose à Virginie de rompre leur relation.
« Retourne à Rodez avec ton mari puisqu’il veut bien te reprendre », lui déclare-t-il le dernier soir.
Jean-Baptiste acquiesce. Une seconde fois, il revient en vainqueur à Rodez et reprend le cours normal des choses de la vie.
Mais quand on aime, la raison n’a plus raison d’être sage. Virginie conserve des relations épistolaires avec son Jean, lui écrivant des lettres qui laissent transpirer la fièvre qu’elle a de le revoir.
« Tu as tort, écrit-elle un jour, de ne pas vouloir continuer à vivre avec moi, car si tu voulais être mon amant, tu n’aurais pas besoin pour vivre d’aller travailler et tu pourrais laisser ta masse et tes aiguilles. »
La trêve ne sera de courte durée. Les élucubrations reprennent quand Virginie apprend que Moméjer a quitté Sarlat pour s’embaucher dans une carrière de Quillan (Ariège). Cette fois, Virginie demande à son mari de l’accompagner. Elle désire, dit-elle, le revoir, mais promet de repartir en sa compagnie au bout de quelques jours. Le 6 novembre 1896, mari et femme prennent la voiture, direction Toulouse et Quillan. Parmi les passagers, personne n’imaginerait situation plus ubuesque, dans laquelle le mari amène sa femme rendre visite de son plein gré à son amant, histoire qu’elle prenne une cure de bonheur. Faut-il aimer sa femme pour lui passer pareil caprice.
Ce sera l’ultime péripétie de la vie conjugale mouvementée de Jean-Baptiste Ghio et de son épouse jusqu’à ce jour fatidique du 14 février 1897 où le mari outragé, quoique consentant, ne supporte plus les frasques amoureuses de sa femme.
Au mois de février, Jean Moméjer décide de revoir sa maîtresse. Un éboulement vient d’endommager la carrière de Quillan, provoquant une interruption momentanée de la production. Il écrit à l’épouse de l’aubergiste du Foirail, avec qui il est resté en relation, qu’elle veuille bien avertir Virginie de son arrivée dans la journée du 11 février.
Marie Bournazel, qui ne tient pas à servir d’intermédiaire dans une relation qui fait jaser toutes les mauvaises langues du quartier, s’abstient de faire la commission. C’est donc par hasard que Virginie rencontre son amant sur le tour de ville. Encore amoureuse, elle lui fixe rendez-vous pour le dimanche soir chez les Bournazel.
Le jour venu, Jean-Baptiste Ghio joue de sa vielle à l’auberge Benel. Il y reste de 13 à 16 heures, puis prenant congé, il remonte la rue Saint-Cyrice et pénètre dans le café Sabathier, rue de l’Embergue, où il dispute avec quelques amis plusieurs parties de cartes. À 20 heures 30, il regagne son domicile où Jean-Baptiste Ghio est surpris de ne pas y trouver son épouse. Il couche les enfants qui ont mangé la soupe chez les voisins, puis descend à l’auberge de la veuve Boudou où Virginie a l’habitude de se rendre.
Nul ne sait, à cet instant précis, quels sont les termes exacts de leurs propos. Devant le juge d’instruction, la veuve Boudou affirmera avec véhémence que Jean-Baptiste connaît la présence à Rodez de son rival à l’instant des faits, affirmation bien sûr contredite par Ghio.
« Quand avez-vous rencontré Jean-Baptiste Ghio ? questionne le juge.
-Au fond des Embergues, alors que j’allais accompagner un enfant à la gare.
-Quels furent ses propos ?
-« Tu me parais très en colère, lui ai-je fait. L’amant de ma femme est à Rodez, qu’il m’a répondu. Je veux le tuer. En marchant, Monsieur le juge, j’essayai de le raisonner. Devant chez lui se tenait Virginie. Sentant qu’une dispute allait éclater, j’ai proposé à sa femme de m’accompagner à la gare. »
-Va donc avec la veuve Boudou, a aussitôt raillé Jean-Baptiste. Tant que tu seras avec elle, tu ne risqueras rien.
-En chemin, je fis à Virginie plusieurs remontrances sur sa conduite et lui rapportai les paroles de son mari.
-Il se gardera bien de le tuer, a-t-elle répondu. D’ailleurs, je n’aime plus mon amant et tout est fini.
Je quittai Virginie, poursuit l’aubergiste, à l’embranchement de la route de la gare et de celle de Marcillac. À 20 heures 30, son mari est entré dans mon auberge qui était vide de client. »
-Je cherche ma femme, me fit-il. Vous ne l’auriez pas aperçue ?
-La colère ne vous a-t-elle donc pas passé ? lui ai-je répondu.
-Non ! et je veux tuer son amant. »
N’ayant pas trouvé son épouse, Jean-Baptiste Ghio remonte la rue Saint-Cyrice, puis, emprunte le tour de ville en direction de l’évêché. À hauteur de l’imprimerie de l’Union Catholique, il a juste le temps de s’embusquer derrière un arbre du boulevard d’Estourmel. En face de lui, Jean Moméjer et Virginie cheminent de concert à une cinquantaine de mètres.
Comme prévu, Virginie est allée au rendez-vous. Ensemble, ils ont soupé avec les propriétaires. À la fin du repas, Virginie en profite pour notifier à son amant son intention de cesser toute relation.
« Ne viens plus rôder autour de la maison, car il faut absolument que tout soit fini entre nous ; aimons-nous si tu veux mais ne cherche pas à me voir, car je ne veux plus donner de mauvais exemples à mes enfants. »
Surpris par cette déclaration, Jean Moméjer se rallie quand même à sa demande.
« Puisque maintenant tu es bien avec ton mari, ce sera fini entre nous et tu n’entendras plus parler de moi. »
Cependant, il lui demande de la raccompagner une dernière fois à son domicile. Là, ils se diront définitivement adieu.
Mal lui en prend !
Au niveau de la maison qui fait angle entre le boulevard d’Estourmel et la rue Cabrières qui descend vers la rue Béteille, Jean Moméjer aperçoit au dernier moment un individu qui s’élance sur eux, brandissant un couteau. Jean Moméjer ne peut esquisser le moindre geste. Un violent coup de lame lui fouraille le ventre. Dans un effort surhumain, il se dégage et s’enfuit par la rue du Sacré Cœur de Marie, parallèle à la rue Cabrières, en criant :
« Au secours, à l’assassin ! »
Virginie a aussitôt reconnu dans l’inconnu son mari, se précipitant à la poursuite de son rival.
« Tu lui en as assez fait, Baptiste ! lui crie-t-elle. Tu me paieras cela. »
Mais Jean Baptiste Ghio n’a pas l’intention de lâcher sa proie. Deux ans d’humiliation jaillissent en flots bouillonnants de sa tête. Moméjer mérite une leçon pour avoir failli à sa promesse. Il la lui administrera sans coup férir.
Jean-baptiste rattrape Jean Moméjer alors qu’ils débouche dans la rue Béteille. Dans le corps à corps qui s’ensuit, un nouveau coup de couteau ouvre l’un des doigts de la main droite de Moméjer. Virginie arrive sur ces entrefaites. Elle se précipite sur les deux hommes en hurlant :
« Veux-tu lâcher le couteau, misérable lâche ! »
tandis que Jean Moméjer râle au milieu d’une flaque de sang :
« Virginie, le couteau… le couteau !
-Lâche-le, lâche-le ! Baptiste ! » s’écrie-t-elle en tentant de séparer les deux hommes.
Jean-Baptiste se relève enfin et se tourne vers sa femme. Prise de panique, elle s’élance dans la rue Cabrières, son mari sur les talons, le couteau dans une main.
« Misérable assassin ! lui fait-elle quand il parvient à sa hauteur.
-Commence de passer devant, lui répond-il en la menaçant. Lorsque nous arriverons, je ferai ton affaire. »
Les cris de terreur poussés par Virginie n’ont pas manqué d’attirer l’attention des noctambules, peu nombreux à cette heure avancée de la nuit ; Si les volets restent hermétiquement clos, un passant, Auguste Roch, aperçoit toute la scène mais croyant avoir affaire à une dispute entre pochards, il se tient à l’écart avant de venir secourir Jean Moméjer qui se relève péniblement en marmonnant :
« Faites attention, il a le couteau, il a le couteau. »
L’entrepreneur ruthénois, âgé de soixante-sept ans, le rassure :
« Maintenant, vous n’avez plus à craindre son couteau et je vous conseille de rentrer chez vous. Filez vite ! »
Les mains posées sur son bas-ventre, la victime remonte la rue Béteille en titubant sur ses jambes. La blessure le fait horriblement souffrir. En haut de l’avenue Victor-Hugo, devant la maison du colonel, il perd connaissance et s’effondre sur la voie publique.
Les sergents Dolt et Caors, accompagnés du fourrier Raffali regagnent leur casernement après leur soirée de permission quand le premier distingue un corps étendu au milieu de la chaussée. Il s’arrête à sa hauteur et le questionne. Comme l’homme ne répond pas, il se penche sur lui. À sa grande surprise, l’inconnu porte une plaie béante au bas-ventre et sa main saigne abondamment.
Aussitôt, les soldats le conduisent au café Alauzet qui n’a pas encore fermé ses portes. Devant la gravité des blessures, l’aubergiste vient sonner à la gendarmerie mais personne ne lui répond. Reste la police avec laquelle il obtient plus de chance. Alerté, le docteur Castor le fait transporter d’urgence à l’hôpital où les deux médecins jugent son état d’une extrême gravité.
C’est vers 1 heure du matin que la police arrête Jean-Baptiste Ghio à son domicile. L’identité de la victime relevée, ils n’ont pas éprouvé grand mal à procéder à des recoupements à partir des témoignages fournis. Tout accuse le vielleux italien, qui ne manifeste d’ailleurs aucune surprise, ni aucune velléité lors de son interpellation.
Jean Moméjer n’a pas encore rendu son dernier soupir quand son agresseur est présenté au juge d’instruction, Joseph Monsservin, pour être entendu. Le juge, dont le père a embrassé une carrière de sénateur dans les rangs des conservateurs, tente d’établir d’entrée de jeu que la préméditation et l’intention de donner la mort ont provoqué le véritable caractère du drame.
Jean-Baptiste Ghio rappelle d’abord les circonstances qui l’ont amenées à se trouver, ce soir-là, sur le boulevard d’Estourmel.
« En rentrant chez moi, je m’aperçus de l’absence de ma femme, je couchai mes enfants et je me rendis ensuite chez la veuve Boudou pour voir si mon épouse ne s’y trouvait pas. Je proférais des menaces contre elle mais j’ignorais qu’elle fut avec Moméjer. Je pensais qu’elle se trouvait chez une cambusière. Je quittai la femme Boudou et fis plusieurs fois le tour de ville lorsque, tout à coup, je reconnus la voix de ma femme. Elle était avec un individu, je m’approchai et vis que ce personnage n’était autre que Jean Moméjer.
-Ce n’est pas par hasard que vous vous trouviez sur le tour de ville au moment du passage de Moméjer, lui conteste le juge ; vous vous y trouviez parce que vous étiez embusqué en cet endroit pour l’attendre et il est absolument faux de dire que vous ignoriez la présence de cet individu à Rodez, puisque avant la scène, vous aviez fait part de vos intentions à son égard, à la veuve Boudou, qui a confirmé devant moi son témoignage.
-Je maintiens ce que je viens de dire.
-Il est faux également de dire que vous ayez après le premier coup de couteau suivi votre victime uniquement pour voir si vous ne lui aviez pas fait trop mal, car, à ce moment-là encore, vous vous êtes acharné sur elle, témoin la blessure profonde que Moméjer porte à la main.
-J’ignore quelle est l’origine de cette blessure, se défend Ghio. Je n’ai porté qu’un seul coup de couteau et lorsque j’ai accouru après lui, ce n’était plus pour le frapper. »
Joseph Monsservin entend le même jour Virginie Ghio.
« Que s’est-il passé après avoir regagné votre domicile ?
-Rentrés chez nous, voyant qu’il se disposait à me frapper, je m’assis sur une chaise et lui dis : “Prends ton couteau et tue-moi, comme lui !” Non, m’a-t-il répondu, je ne me servirai pas du couteau car la mort serait trop rapide et trop douce. Il faut que tu la vois arriver lentement, mais tu vas y passer quand même. Sur ce, il a saisi le manche à balai et s’est mis à m’en frapper avec une telle violence qu’il s’est brisé sur mes épaules. Il m’aurait tué, Monsieur le juge, si les sergents de ville n’étaient point venus l’arrêter. »
Trois jours après son arrestation, Jean-Baptiste Ghio apprend par un gardien de la prison que Jean Moméjer a succombé dans la nuit, vers 3 heures du matin, ce qui n’arrange pas les affaires de Jean-Baptiste Ghio, renvoyé devant la cour d’assises de l’Aveyron, le 23 mars 1897.
De l’interrogatoire de l’accusé, il ressort qu’il a supporté avec une patience de bénédictin la vie dissolue de sa femme. Pressé de questions, Ghio refuse pourtant de reconnaître la préméditation.
« Le 14 février, j’ignorais la présence à Rodez de Jean Moméjer, déclare-t-il une fois de plus au président de la Cour avant d’ajouter :
« Quand j’ai frappé d’un coup de couteau, je n’avais pas l’intention de lui donner la mort. »
Cité comme témoin, Virginie fournit une version différente :
« Après Moméjer, il m’aurait tuée, Monsieur le président. »
Mais quel crédit les jurés peuvent-ils accorder à une femme dont tous les témoins à décharge s’accordent à reconnaître les écarts conjugaux. Depuis l’arrestation de son mari, ne s’est-elle pas encore acoquinée avec un certain Lauriac, vendeur de couteau et sans domicile fixe ?
« Monsieur l’avocat général, vous avez la parole pour vos réquisitions. »
Le procureur de la République Delacour se lève. D’un regard, il balaie la salle, puis se tourne vers les membres du jury. Son réquisitoire sera tout en nuances. D’un côté, il condamne le geste criminel de l’accusé ; de l’autre, il admet que la situation de Jean-Baptiste Ghio se révèle insupportable à tenir. Il termine en adjurant le jury de ne permettre à quiconque d’enlever la vie à un de ses semblables.
Maître Combes de Patris fait partie des ténors du barreau de rodez. Amis ou adversaires apprécient chez lui son éloquence, sa prestance et son érudition qui dépassent largement les joutes oratoires des Cours d’assises. À l’occasion du procès Ghio, il prononce une de ses plus brillantes plaidoiries. Devant tous ces jurés, bons pères de famille et attachés à l’honneur du couple, il fait vibrer la corde sensible du mari trompé qui supporte les écarts de sa femme tout en élevant ses enfants et en subvenant aux besoins du foyer.
« Messieurs les jurés, ce père qui est devant vous, n’a cessé d’entourer ses enfants de tous les soins auxquels son indigne femme s’est si souvent dérobée. Tous les témoins l’ont reconnu. »
Examinant ensuite les charges, il montre que son client n’a nullement prémédité son crime et que son crime n’est que l’effet d’une indignation naturelle.
« Sans doute, eut-il dû résister, mais je suis persuadé que les jurés comprendront les motivations de ces raisons. Je demande aux jurés d’acquitter mon client. »
Quand les jurés se retirent pour délibérer, le président Loubers annonce qu’il leur sera adressé une question subsidiaire de coups et blessures sans intention de la donner.
C’est un verdict négatif que le jury rapporte une heure plus tard. Les jurés ont répondu par l’affirmative aux coups portés volontairement mais ils ont repoussé l’acte de préméditation et l’homicide volontaire. L’accusé bénéficie donc des circonstances atténuantes. La Cour le condamne à dix-huit mois de prison.
La tenue de Jean-Baptiste Ghio à la maison centrale de Nîmes sera exemplaire. Seulement, au fur et à mesure que sa libération se précise, un souci l’angoisse du fond de sa cellule. En tant qu’étranger, Ghio doit faire l’objet d’une expulsion du territoire. Pourtant, il ne peut se résoudre à ne plus revoir ses enfants. Il se décide alors à écrire au préfet de l’Aveyron pour lui demander de surseoir à son expulsion, le temps de divorcer et de récupérer son fils et sa fille.
Le préfet donnera un avis favorable. Le 15 août 1898, Jean-Baptiste Ghio sort de prison. De retour à Rodez, il loge au 34, rue de l’Embergue. C’est ici que l’on perd sa trace. Redevenu simple citoyen, une position qu’il n’aurait jamais due quitter, Jean-Baptiste Ghio reprit sans doute sa vielle pour jouer dans les foires et les marchés de la région, illustrant la brève dérive d’un homme pris dans l’enchaînement d’un fait divers qui l’avait transformé en assassin.


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