Deux Aveyronnais pour Cayenne
Affaire Emile Bruel et Léon Mouly. Saint-Amans-des-Côts.
Cour d’assises de l’Aveyron. 12 décembre 1906.
La longue colonne des bagnards s’étire lentement sur la route de Saint-Martin-de-Ré. On dirait, de loin, une armée en campagne. Une heure plus tôt, le portail du pénitencier de l’île s’est ouvert pour laisser couler cette masse humaine privée de liberté.
Au milieu de tous ces hommes, aux visages de durs à cuire, celui de Léon Mouly tranche par ses traits juvéniles. Coiffé d’un calot, vêtu d’un pantalon et d’une vareuse de toile, une couverture roulée sur la poitrine et un sac blanc sur l’épaule renfermant quelques effets personnels, seuls objets qui le lient encore avec son passé, l’adolescent de dix-sept ans quitte le sol français pour rejoindre la lointaine Guyane où il accomplira sa lourde peine. Cinq rangs devant, Emile Bruel marche au rythme de son compagnon de chaîne, rivée par les chevilles. Au large, « le Loire » attend son chargement d’hommes. Ce bagne flottant peut accueillir près de six cents hommes. Dans trois semaines, ils seront en vue de Cayenne, dernier port d’attache pour expier leurs fautes.
Quelle dérive criminelle a bien pu pousser Emile Bruel et Léon Mouly vers ce bagne de fin du monde dont on ne revient pour ainsi dire jamais ?
Fils de mineurs – qui ne l’est pas dans ce bassin houiller de Decazeville au début du XXe siècle ? – les deux jeunes Cransacois sont aussi fils de la misère. Une misère qui contraint les parents à livrer leurs enfants, dès l’âge de douze ans, pieds et poings liés à la Compagnie ou de les abandonner à l’errance sur le carreau de la mine.
La jeunesse de Léon Mouly est des plus orageuses. Gamin, il grandit au rythme des torgnoles et des coups de pied au cul qu’un père alcoolique, trop vite veuf, lui distribue sans compter, histoire de lui inculquer les choses de la vie. L’instruction ne lui ayant guère plus profité, Léon Mouly mûrit à l’école de la rue, vivant de rapines plutôt que de la mine.
Volant de succès en succès, Léon Mouly finit, comme il se doit, par se faire coffrer. Dix jours après avoir fêté son treizième anniversaire, le 14 juin 1900, « l’Apache » de Cransac comparaît devant le tribunal pour une série de vols commis en ville. En l’acquittant pour manque de preuves, la société croît lui donner une chance supplémentaire de revenir dans le droit chemin, au contraire du prévenu qui considère pour sa part qu’il est plutôt sur la bonne voie.
La misère ne pouvant être pire ailleurs qu’ici, son père décide l’année suivante de partir pour l’Argentine où vit depuis une vingtaine d’années une colonie aveyronnaise, installée à Pigüé. Sans famille, Léon Mouly se retrouve donc complètement livré à lui-même si tant est que son père se soit un jour inquiété du sort de son rejeton. Durant cinq années, il vit de mendicité et de vagabondage, fuyant autant que faire ce peut la maréchaussée afin d’éviter une arrestation qui l’entraînerait vers l’un de ces bagnes d’enfants où l’on rééduque l’esprit par le travail, la discipline et les coups. Pris, le 28 janvier 1904, en flagrant délit de vagabondage, la justice le met quinze jours à l’ombre. C’est là qu’il fait la connaissance d’un paumé de son espèce, Emile Bruel, dont les antécédents n’ont rien à lui envier. D’un commun accord, ils décident de faire route ensemble, pour le meilleur et pour le pire. Aussitôt dit, aussitôt fait ! Le mois suivant leurs libérations, le duo écume le département de l’Aveyron, volant dans les fermes, chapardant la nuit dans les boutiques et cherchant sans arrêt un pauvre quidam à détrousser.
Le 14 janvier 1906, un dénommé Granier, agriculteur de son état près de Mur-de-Barrez, soupe à l’auberge de Banhars, quelques kilomètres au nord d’Entraygues, quand il voit entrer deux gringalets, imberbes, pauvrement vêtus mais la mine éveillée. Rapidement, les trois hommes entrent en discussion. D’un naturel bavard et le vin aidant, ne se doutant pas un seul instant que sous leurs habits de misère se cachent la volonté de l’occire dès qu’il aura le dos tourné, Granier se félicite des bonnes affaires réalisées à la foire d’Entraygues. Ce qui, dans l’esprit des deux adolescents, signifie que Granier a le portefeuille bien rempli. Le poisson bien appâté, il suffit maintenant de bien le ferrer.
Granier étant monté se coucher, son pécule bien calé sous l’oreiller, Bruel et Mouly décident de l’imiter.
« Demain, fait Mouly, nous ferons un bout de chemin en sa compagnie.
-Ce serait le diable, rétorque Bruel, si nous ne trouvions pas un moyen propice pour l’alléger un peu. »
Le lendemain, Granier, loin de se douter du sort qui l’attend, accepte de faire route ensemble en direction de Saint-Amans-des-Côts. A midi, ils déjeunent à l’auberge de Pétri, qu’ils quittent vers 14 heures 30. Pour éviter les soupçons de Granier, les deux vauriens ont prétexté se rendre à Aurillac pour y chercher du travail. C’est en abordant une zone un peu sauvage, à l’abri des regards et des habitations que Mouly décide d’en finir. S’étant sournoisement glissé derrière Granier tandis que Bruel continue de palabrer en détournant son attention, il défait son ceinturon et, en un tour de main, le passe autour du cou de sa victime. Le nœud coulant emprisonne la gorge. Surpris, Granier tombe à terre. Mais le bougre, malgré sa faible corpulence, possède de la vigueur. Comprenant que ces deux crapules lui ont tendu un guet-apens, il se débat avec toute l’énergie du désespoir, au point de rompre la ceinture qui enserre son cou. Affolé par cette résistance, Bruel décoche une volée de coups de pieds et de coups de poings que Granier a de plus en plus de mal à encaisser. Mouly, pendant ce temps, a ressaisi sa ceinture, qu’il enroule de nouveau autour du cou de Granier, serrant le plus fort possible. Granier voit sa dernière heure arrivée. Les yeux hors des orbites, il demande grâce. Quelques sons gutturaux sortent de sa bouche sans toutefois atteindre la pitié de ses deux agresseurs. Le pauvre Granier a rendu l’âme que Bruel s’acharne encore sur lui, pris d’une folie meurtrière qu’il ne contrôle plus. Promptement, Mouly fouille dans la poche intérieure de son manteau. Il en ressort la somme de deux cent soixante francs qu’il brandit sous le nez de Bruel. Les yeux de son compagnon brillent !
« Dépêchons-nous de cacher son corps, fait Mouly. Plus tard on le découvrira mieux ce sera pour nous. »
Bruel saisit le cadavre encore chaud sous l’aisselle des bras et le traîne sur une centaine de mètres. Arrivés à l’aplomb d’un ravin, Mouly le prend par les pieds et, dans un mouvement de balancier, les criminels le jettent sans remords dans la pente où les fourrés lui serviront de tombeau. Sans s’attarder, Bruel et Mouly prennent leurs jambes à leurs cous, évitant soigneusement les habitations pour ne pas se faire remarquer.
Le cadavre de Granier est retrouvé le lendemain. Pour les gendarmes, c’est un jeu d’enfant de reconstituer le parcours funeste de l’agriculteur, bien connu dans la région. Les aubergistes de Banhars et de Saint-Amans expliquent que le pauvre homme s’est acoquiné avec deux jeunes inconnus de passage. Inutile d’aller chercher bien loin pour trouver les coupables. Les gendarmes du Nord-Aveyron et du Cantal sont mis en alerte. Trois jours plus tard, Bruel et Mouly sont arrêtés à Aurillac puis confondus par les principaux témoins.
En mars 1906, Mouly, à la demande de son avocat, est soumis à un examen mental. Dans son rapport, le docteur confirme que l’accusé présente quelques signes de dégénérescence, qu’il y a lieu de signaler l’alcoolisme dans son hérédité, que sa culture intellectuelle et morale a été nulle pendant son enfance, précisant toutefois, et la phrase a toute son importance, que son patient est tout à fait responsable de ses actes. Pour Bruel et Mouly, c’est la Cour d’assises assurée.
Ils s’y présentent le 12 décembre 1906, en présence d’une foule énorme, ceinturant le palais de justice de Rodez après avoir envahi la salle d’audience. Pour les mineurs, les procès ne se déroulent pas encore à huis-clos. Les débats dureront deux heures. Les deux accusés y font pâle figure, ne prononçant pas un once de regret et s’empêtrant dans leurs mensonges pour tenter de se disculper. Le doute n’étant pas permis, mais tenant compte de leur jeune âge, la Cour les condamne aux travaux forcés à perpétuité. Encadrés par les gendarmes et par un piquet de soldats, Mouly et Bruel regagnent la prison de Rodez sous les huées d’une foule déchaînée.
Quelques mois plus tard, après trois semaines d’enfermement dans les cages du « Loire » chauffées à blanc par les chaleurs tropicales, les deux bagnards arrivent en vue de Cayenne. De longs bâtiments, construits au milieu d’une forêt hostile, les accueillent. « Pour la première fois, écrira en 1923, Albert Londres, je vois le bagne ! Ce n’est pas un camp de travailleurs, c’est une cuvette bien cachée dans les forêts de Guyane, où l’on jette des hommes qui n’en ressortiront plus. »
Le début de l’enfer pour Mouly et Bruel !


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