Le crime de la station de tramway
Affaire François-Hippolyte Carcenac et Louis Pradel.
Cour d’assises de l’Aveyron. 9 mars 1910.

Autant le public des assises est friand de spectacle, autant il déteste la médiocrité. Rapide à encenser les assassins de génie, vedettes des salles de prétoire, il n’éprouve que dédain envers les criminels à la petite semaine, moins imaginatifs et pour tout dire franchement amateurs. C’est souvent sur ces accusés, niant parfois l’évidence jusqu’à l’absurdité, que les foules crient vengeance et réclament la tête ;
Les seuls à se réjouir de la multiplication de ces crimes sont sans conteste les publicistes qui alimentent les pages de leurs quotidiens de faits divers ignobles, assortis de tous les détails et savamment illustrés ; Histoire sans doute de mettre un peu de piment dans les vies quotidiennes de leurs lecteurs, souvent des lectrices d’ailleurs, qui se délectent d’horreurs le plus souvent exagérées.
Il est 2 heures du matin, ce 25 octobre 1909, quand Henri Mazars, employé à la gare de tramway de Rodez, rejoint son domicile après une journée de travail bien remplie. Il vient à peine de quitter son collègue bastide quand, à l’angle de la rue Delrieu et du boulevard Laromiguière, il manque de s’affaler sur le corps d’un homme baignant dans une mare de sang, front contre terre.
Affolé par cette découverte, aussi surprenante que soudaine, Henri Mazars se précipite au commissariat. Après examen du cadavre, les inspecteurs de garde constatent que le malheureux a été frappé de quatre coups de couteau dont deux ont pénétré l’oreille et l’aisselle gauche, occasionnant une mort subite.
Les papiers retrouvés sur la victime permettent de l’identifier rapidement. Il s’agit d’un certain Guercin, agriculteur à Luc, près de Rodez.
Pourquoi cet individu, en apparence sans histoire, a-t-il été assassiné en pleine nuit sur le tour de ville ? Quel peut bien être le mobile ?
Les premiers interrogatoires entraînent les enquêteurs à porter rapidement leurs soupçons sur un homme bien connu des services de police.
Henri Mazars déclare que le soir même, de concert avec ses collègues Bastide et Fabre, il s’est rendu à l’auberge Bayol pour y attendre la fin d’une représentation théâtrale, en l’occurrence prendre livraison des bagages de la troupe. À cette heure tardive, l’auberge était presque vide de clients. En entrant, les trois hommes reconnaissent attablés au fond de la salle, Carcenac et Pradel, deux voyous aux caractères querelleurs et au couteau facile.
Les employés ne s’attardent guère ! Les uns après les autres, les spectateurs quittent le théâtre, le temps pour eux d’aller charger les bagages des artistes. Mazars et Bastide, traînant chacun un chariot chargé de malles, traversent une demi-heure plus tard le boulevard Denys-Puech lorsqu’à l’angle de la rue Sainte-Catherine, ils aperçoivent Carcenac et Pradel qui leur emboîtent le pas.
« Ayons l’œil sur ces deux-là, lui dit Mazars. Ils sont toujours à rôder pour faire un mauvais coup. »
Dans l’après-midi du 24 octobre, Casimir Guercin et deux voisins se rendent ensemble à Rodez, le premier menant un veau qu’il vendra plus tard au boucher Dejean. L’affaire conclue, ils dînent ensemble à l’auberge Corp, puis s’attardent plus que de raison au café de l’Agriculture et à l’auberge Bayol. C’est sans doute là que Carcenac et Pradel, tendant l’oreille, surprennent leur conversation et apprennent que Casimir Guercin porte sur lui la coquette somme de cent quarante-cinq francs.
Vers minuit, les agriculteurs, la tête un peu lourde d’avoir trop consommé, décident qu’il est temps, désormais, de rentrer au bercail. En descendant la rue du Bal, deux hommes se dressent tout à coup devant eux et leur cherchent querelle en les invectivant. A la vue des deux lames brillant à la lueur d’un réverbère, ils prennent tous les trois leurs jambes à leur cou, chacun se précipitant où il peut.
Voyant les deux hommes lancés à ses trousses, Guercin accélère et débouche devant le palais de justice, Carcenac sur ses talons tandis que Pradel, trop éméché pour mettre un pied rapidement devant l’autre, lui crie :
« Arrête-le, nous le saignerons comme un cochon ! »
Dans sa fuite, Guercin passe devant la gare des tramways mais, la croyant fermée, il ne rentre pas. Plus rapide, Carcenac est revenu sur lui. Il le saisit par la blouse. D’une secousse, Guercin se dégage tandis que Carcenac tombe sur les rails.
Haletant et mort de peur, Casimir Guercin se précipite vers le boulevard Laromiguière puis emprunte la rue Delrieu qui monte vers la place de la Madeleine. Carcenac finit de le rejoindre. L’agriculteur n’a pas le temps de sentir la lame du couteau lui traverser le bas de l’oreille gauche. Trois autres coups lui transpercent le corps.
Carcenac, qui redoute l’intervention d’une patrouille de nuit, dépouille prestement sa victime des cent quarante-cinq francs, s’empare du paquet que Guercin Transporte et qui ne contient que quelques morceaux de viande, puis glisse le couteau rouge de sang dans la poche de sa victime.
Pradel, de son côté, a renoncé sur le tour de ville à la poursuite infernale. Maugréant de s’être fait renvoyé du local de la gare de tramway, il se dirige vers le boulevard Galy où il finit la nuit, vautré à l’intérieur d’une calèche et cuvant son vin. Quant à Carcenac, il a rejoint après son forfait sa mansarde de la rue de Laumière.
4 heures du matin vient de sonner à l’église Saint-Amans quand on tambourine à sa porte :
« Au nom de la loi, ouvrez ! »
Surpris dans son sommeil, Carcenac sursaute sur sa paillasse. Se peut-il que la police l’ait si vite retrouvé ? Sans possibilité de fuite, les yeux embués, il leur ouvre la porte.
« Que me veut-on à une heure pareille ? leur lance-t-il en dévisageant les policiers qui se tiennent dans l’encoignure.
-Nous avons quelques questions à vous poser ? Que faisiez-vous cette nuit ?
-Rien de grave pour sûr ! Quelques chopines prises avec un ami. Je me rappelle avoir déambulé dans les rues de Rodez, mais j’étais, comme qui dirait, ivre. Je ne me souviens de rien. Il n’y a pas de mal à cela ? Mais pourquoi donc toutes ces questions ? Je n’ai rien à me reprocher, moi.
-Suivez-nous ! Vous vous expliquerez plus précisément devant le juge. »
Cependant, Carcenac n’a nullement l’intention d’être interrogé. Lorsque la petite troupe arrive à hauteur de la place du Bourg, il profite d’un moment d’inattention pour fausser compagnie aux gendarmes, en s’enfuyant par les petites rues du centre-ville.
La fuite de Carcenac prouvant en quelque sorte sa culpabilité, les gendarmes de la région sont mis en alerte et les habitants invités à collaborer pour le retrouver.
Dans l’après-midi, l’aubergiste de Rodez, à l’enseigne du Beau-Rivage, voit entrer chez elle l’homme dont les gendarmes lui ont fourni le signalement. Sans ambages, Carcenac aborde lui-même le sujet :
« Il paraît que cette nuit on a fait de la chair fraîche à Rodez. On est venu fouiller chez moi ; les gendarmes m’ont conduit jusque sur la place du Bourg ; je leur ai échappé. »
L’aubergiste acquiesce sans rentrer plus en détail dans la conversation. Goguenard, cherchant naïvement à se disculper, Carcenac ajoute que c’est un camarade à lui, complètement ivre, qui a fait le coup.
« Mais après tout, que faisait-il si tard, cet homme, dans les rues de Rodez, à cette heure-là ? Quant à mon couteau, je l’ai perdu hier soir, je sais où ; mais si la police le veut, qu’elle le cherche. »
L’aubergiste profite du repas pour avertir la maréchaussée. Les agents de la force publique cueillent Carcenac au moment où il s’apprête à quitter les lieux. Menottes aux mains, sous bonne escorte cette fois, Carcenac est conduit au commissariat. La fouille permet de trouver sur lui une somme de 113, 25 francs qui s’ajoute au paquet de viande et à une blouse tachée de sang retrouvés le matin même à son domicile.
L’affaire a été rondement menée. Les preuves se révèlent accablantes. Il reste à obtenir de Carcenac des aveux circonstanciés, ce qui ne semble pas trop difficile. Dans la soirée, son complice Pradel le rejoint à la prison de Rodez.
La salle d’audience est archicomble, le 9 mars 1910, quand la sonnette, agitée par l’huissier, retentit dans le prétoire. D’une voix grave, le président ouvre la séance :
« Que l’on fasse entrer les accusés ! »
Entre deux gendarmes en habits d’apparat, François-Hippolyte Carcenac et Louis Pradel pénètrent dans le box des accusés. Un murmure de réprobation monte de la salle. Pour les spectateurs qui ont réussi à se procurer une place, il ne fait aucun doute que la sanction sera exemplaire. Rodez, petite ville bourgeoise, ne peut permettre aux individus louches de troubler la tranquillité de ses honnêtes citoyens. La justice doit montrer sa fermeté pour éviter le renouvellement de tels actes crapuleux.
Déjà, à l’occasion d’une perquisition au domicile de Carcenac, une foule énorme a hurlé des cris de mort sur le passage de la voiture cellulaire, escortée de gendarmes à cheval et de gardiens de la paix.
D’emblée, le président Salvan, de la cour d’appel de Montpellier, annonce clairement qu’il n’acceptera aucun désordre dans la salle.
Carcenac, le premier, est interrogé.
« Nous n’avons obtenu que des mauvais renseignements sur votre compte. Votre femme vous a en particulier quitté parce que vous la brutalisiez !
-Non, c’est moi qui l’ai chassée parce qu’elle recelait des poulets volés, répond Carcenac.
-Reconnaissez-vous avoir tué Guercin ? »
Carcenac, comme il l’a déclaré à maintes reprises depuis son arrestation, ne se rappelle de rien.
« Ce soir-là, M. le président, nous étions, Pradel et moi, dans un état d’ivresse avancé. Un homme nous a cherché querelle à hauteur de la pharmacie Courtin. Après, c’est le trou noir. J’ai dû rentrer chez moi où vous m’avez trouvé.
-Plusieurs témoins, insiste le président, vous ont vu le poursuivre un couteau à la main. Vous l’auriez menacé. Pourquoi ne vous rappelez-vous pas ? Vous étiez ivre ? Vous n’avez pourtant pas bu beaucoup et les témoins affirment que vous étiez dans votre état normal. »
Carcenac nie les faits. Le président poursuit.
« Votre habileté prouve votre conscience. Vous avez mis dans la poche le couteau qui avait servi au crime. Hanté par votre méfait, vous parlez de votre crime à tout le monde, en disant que son auteur mérite la guillotine. Est-ce encore votre avis ? Vous avez dit à un témoin que la victime avait reçu quatre coups de couteau. Comment avez-vous pu faire cette déclaration ? On a trouvé chez vous un morceau de viande ayant appartenu à la victime, la montre du malheureux paysan et vous avez été trouvé porteur de son argent. Comment expliquez-vous tout cela ? »
Carcenac n’a rien à ajouter à ce qu’il a déclaré depuis le début. Il joue sur l’emprise de l’alcool pour expliquer son amnésie passagère et obtenir les circonstances atténuantes qui lui éviteraient la peine capitale.
Après le défilé des témoins, dont tous soulignent les mauvaises moeurs des deux accusés, le président Salvan annonce pour le lendemain une mesure exceptionnelle.
« Dès 8 heures 30, la Cour se transportera sur le boulevard Laromiguière, à la station des tramways et dans la rue Delrieu où s’est déroulé l’assassinat. »
A l’heure indiquée, la Cour, les accusés, leurs défenseurs, les jurés, la presse, étroitement entourés par une compagnie du 122e R.I., se portent sur les lieux pour assister à la reconstitution du crime.
Scène après scène, en présence d’une foule qui n’a pas cessé de grossir, le président tente de rétablir dans les moindres détails les faits et gestes de chacun des protagonistes pour éviter aux jurés toute mauvaise interprétation.
Revenu au tribunal, le procureur de la République Seilhan reprend une à une les charges de l’accusation pesant sur Carcenac et Pradel. Pour le premier, il demande la peine de mort ; pour Pradel, les circonstances atténuantes.
L’après-midi est consacré aux plaidoiries. Dans la salle, la foule se révèle encore plus houleuse que le matin. Avocat de talent, maître Colomb assure la défense de Carcenac. Lors de la dernière session de la Cour d’assises de décembre 1909, il a réussi à obtenir l’acquittement de Vayssié, accusé du meurtre d’un agriculteur de la région de Saint-Geniez.
« Si cette personne n’avait pas produit un alibi, elle serait aujourd’hui reconnue coupable ; et on aurait peut-être de la peine à la dégager de l’effroyable maquis des coïncidences. »
Le jury l’avait alors suivi en demandant l’acquittement.
Pour éviter à Carcenac le couperet, maître Colomb s’efforce de faire croire à la rixe et non au meurtre prémédité. Il conclut sa plaidoirie en demandant de poser au jury la question subsidiaire de coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner.
Pour Pradel, maître Vigroux n’a pas grand mal à démontrer que son client n’a pas participé à l’assassinat de Guercin même si, ivre, il a contribué à sa poursuite.
L’heure est désormais venue pour le jury de délibérer. Au moment où les jurés quittent la salle, des cris éclatent dans la foule.
« A mort !
-Vive Deibler ! »
Depuis bien longtemps, le public n’avait manifesté une telle colère. A 18 heures, le jury rapporte son verdict. Pradel est acquitté. Carcenac, reconnu coupable du meurtre de Guercin et de vol, échappe à la guillotine en obtenant les circonstances atténuantes. La Cour le condamne aux travaux forcés à perpétuité.
En quittant la salle d’audience, encadré par les gendarmes et un piquet de soldats, Carcenac a tout le temps de comprendre vers quel sentiment penche le public.


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