Les Pénitents des Mées

La robe ne fait pas le moine

Ils sont tous là les moinillons serrés les uns contre les autres, la respiration haletante, le souffle court, les joues rouges. Le capuchon cache leurs yeux écarquillés et leur honte. Les pauvres novices mènent un combat perdu d’avance contre ce méprisable désir d’homme qu’ils croyaient enterré au plus profond de leur être.

Tous les villageois des Mées se sont rassemblés sur le chemin en bord de Durance. Les prieurs de Paillerols et de Saint-Michel ont invité les jeunes moines à grimper à flanc de colline pour goûter la soumission de ce libertin de chevalier Rimbaud.

 Sus aux Sarrasins

Partis une vingtaine d’France, les Sarrasins avaient trouvé la région si belle qu’ils se sont installés ici entre ciel et montagne, avec d’un côté le Buech et de l’autre le Jabron. Ils sont maintenant une centaine à occuper les terres après avoir égorgé les propriétaires. Sortis d’on ne sait où, montés sur leurs fringants chevaux, ils se ruent sur les châtellenies, violent et tuent en poussant des cris de barbare. Rien ne résiste à la sauvagerie de ces infidèles qui sèment le malheur dans toute la région.

Deux valeureux seigneurs décident de partir en croisade pour en finir avec ces exactions peu catholiques. Rimbaud des Mées et Bevons de Noyers, armés jusqu’aux dents, décident en concert d’un plan de bataille audacieux, empruntant à leurs ennemis une méthode qui avait prouvé son efficacité. C’est ainsi que par une nuit sans lune, fiers sur leurs destriers, ils foncent par surprise sur les infidèles, maniant l’épée avec tant de force et de virtuosité  que la place est nette en un rien de temps.

Nos deux héros pensent alors à se reposer le reste de la nuit avant de repartir vers leurs nobles dames lesquelles, privées de leurs amants, se meurent assurément d’ennui.

 Sulfureuses prisonnières

Une étrange mélodie, une odeur troublante à nulle autre pareille, les orientent vers la large porte qui se trouve au fond d’un sombre couloir. Curieux tout autant que rompus, ils poussent le lourd vantail tandis que d’une encoignure de la pièce une mélopée sensuelle s’élève. Dans un réflexe de guerrier, ils tirent leur épée. C’est alors que dans un bruissement de soie, sept jeunes filles se jettent à leurs pieds.

Il est bien connu que les chevaliers ne tuent pas les dames, eussent-elles le visage brunâtre. Leurs yeux s’habituant peu à peu à l’obscurité, ils découvrent le plus joli tableau qui soit. Enveloppés de soieries, les Mauresques à genoux leur demandent grâce, leurs grands yeux noirs implorent leur pitié. Ce n’est pas précisément de la pitié que les preuxs chevaliers provençaux ressentent à ce moment précis. La beauté exotique de ces musulmanes dont la nudité est à peine voilée, les senteurs épicées qu’exhalent leurs corps aux courbes voluptueuses, embrouillent leurs pensées et si le code de la chevalerie empêche la goujaterie envers les chrétiennes, il ne prévoit rien concernant les infidèles.

On ne saura rien de la fin de la nuit…

Au petit matin, incapables à prendre une décision, il est décidé que seul Rimbaud les conduirait jusqu’aux Mées et les expédierait en radeau sur la Durance jusqu’en Arles où les autorités compétentes statueraient sur leurs sorts.

« Plus a le diable, plus veut avoir »

Rimbaud est un ardent seigneur, bien bâti, mesurant au moins cinq pieds et sept pouces. Ses épaules sont larges, les jambes épaisses et sa figure rubiconde comme l’est souvent celle des hommes qui aiment la bonne chère et les plaisirs de la vie en général.

Sa réputation est des meilleures mais présentement de bien vilaines pensées vont le détourner du droit chemin. Prétextant que la Durance est trop haute, il retarde son arrivée aux Mées et s’installe avec ses prisonnières dans sa vaste demeure sise entre Dabisse et Oraison. Les jours passent sans que jamais le seigneur des Mées ne s’aventure hors du château. L’aventure fait jaser, les dames du pays très pieuses sont scandalisées, les gentilshommes obsédés par des  rêves impies de voluptueuses bacchanales délaissent leur domaine, perdent le sommeil et vendraient volontiers femmes et cochons pour être à la place de ce mécréant de Rimbaud.

Les médisances ne tardent pas à arriver à l’oreille du moine Donat, saint homme au jugement aiguisé qui comprend vite que l’égarement d’un seul est de nature à égailler l’ensemble du troupeau. L’heure est grave  et aux matines sonnantes, il envoie une missive au prieur de Paillerols lui ordonnant de voler au secours de la morale bafouée. Rimbaud reçoit l’abbé sans aménité et le prie en des termes mortifiants de retourner à ses ouailles.

Le  passage incessant des curieux devant les grilles du domaine va cependant le contraindre à plus de sagesse, et profitant d’une nuit sans lune, il reprend la route des Mées accompagnées, on s’en doute, des belles sarrasines.

Le prieur de Paillerols et celui de Saint-Michel venu en renfort, promettent au grand pécheur les foudres de l’enfer s’il ne se sépare pas au plus vite des diablesses qui l’ont sûrement ensorcelé. À bout d’arguments, ils brandissent l’arme suprême de l’excommunication au moment même où Rimbaud, au bord de l’apoplexie, va les jeter dans la Durance.

Le coup est rude. En un instant, Rimbaud imagine la cérémonie effrayante au cours de laquelle douze prêtres, une torche à la main, profèreraient contre lui anathèmes et malédictions. La cloche de la chapelle Saint-Roch sonnerait sa disgrâce, il devrait fuir…

Son regard se porte sur les sept merveilles du monde allongées sur des coussins, lascives, offertes. Son hésitation est déjà une capitulation, son corps est fatigué de toutes ces nuits sans sommeil. À vrai dire, il n’en peut mais !

Autant en emporte la Durance

Ils sont venus, ils sont tous là pour assister au départ des sarrasines. Les bigotes se signent. Les mêmes qui transpiraient en imaginant la débauche de Rimbaud vocifèrent et beuglent des insultes. Véritables tartuffes libidineux, ils dévorent du regard les belles dont les corps serrés invitent à la plus grande des jouissances. Elles avancent fières sous leurs voiles scintillants dont la transparence indécente laisse deviner des courbes parfaites. Les voilà qui embarquent sur le radeau. Un silence profond envahit soudain la vallée. L’air étouffant de cette fin d’été n’est pas le seul responsable de l’oppression  qui bloque les respirations.

Sur la colline, les jeunes moines sentent inexorablement la tentation de chair vaincre leurs dernières défenses spirituelles. Ils transpirent abondamment et pour un peu plongeraient dans la rivière dont le poète[1] dira quelques siècles plus tard qu’ « elle est dans la plaine comme une branche de figuier ».

De l’autre côté de la Durance, l’ermite de Lure veille. Donat épie les prieurs de Saint- Michel et de Paillerols lesquels,  à l’instar des moinillons, vivent un vrai supplice.

Les patenôtres n’y font plus rien. Les pensées impures ont souillé irrémédiablement le cœur des  religieux, le Malin n’a plus qu’à s’emparer de leur âme…

Donat devient blanc comme linge. Dans sa solitude, il a appris à l’esprit à vaincre la matière. Il hésite. Le rire sardonique de Satan explose ses oreilles. Le temps est venu…

Le châtiment

L’ermite ferme les yeux puis serre convulsivement le crucifix de ses doigts noueux. Ses lèvres marmonnent d’inintelligibles paroles. Alors, il dirige la pointe de la croix vers la colline. Un roulement de tonnerre répond à son signal. La terre tremble. Terrorisés, les villageois s’allongent à terre, les moines n’ont pas le temps… Dans un fracas de tous les diables, voilà que le charnel est devenu minéral. Les corps passent de la violence du désir à l’immobilité de la mort. L’âme des religieux prisonnière d’une gangue de pierre  échappe ainsi à la convoitise du démon.

Métamorphosés en rochers encapuchonnés de plus de cent mètres, les moines de Saint-Michel et Paillerols, vêtus de leur robe de bure, dominent pour l’éternité la Durance, expiant à jamais le grave péché de concupiscence.

Le touriste averti cheminant entre monts et merveilles de Haute Provence reconnaîtra au milieu de cette étrange procession, le prieur de Paillerols, à la croix de bois accrochée au rocher.

[1] Jean Giono

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