Coup de folie à Hautefaye
Au château de Bretanges, sur la commune de Beaussac, Amédée de Monéys sentait se diluer dans son corps les ultimes instants que la vie lui accordait. Des gouttes de sueur perlaient sur son front et pourtant, il se sentait glacé comme si la mort avait déjà envahie son être. La mort ! Elle était tellement présente depuis des années… il l’avait tellement appelée de ses voeux comme si de vivre était devenue une injustice. Ou plutôt de survivre à la mémoire d’une tragédie ineffaçable qui l’avait éloigné de l’humain pour se réfugier dans la détresse des souvenirs et l’incompréhension d’un acte considéré comme à la fois inadmissible et incompréhensible.
Un jour comme tous les autres… ou presque
Ce 16 août 1870 aurait pu être un jour comme tous les autres jours. Un jour d’été, simple et joyeux, dans l’ordre des choses et du labeur quotidien. A Paris comme à Périgueux ou à Hautefaye, pourquoi en aurait-il été autrement ? Certes, dans la campagne périgourdine, le sec persistant avait cramé les champs, ne laissant que des pelures jaunâtres sur des sols craquelés. Certes, dans cette contrée fondamentalement bonapartiste et antinobiliaire, la déclaration de guerre à l’Allemagne avait soulevé les coeurs et attisé la rancoeur contre les adversaires du régime. D’autant plus que les premiers combats n’incitaient guère à une victoire rapide. Quelques incidents avaient déjà émaillé la région. Des légitimistes, notamment, avaient été pris à partie par des paysans sourcilleux vis-à-vis de toute critique envers l’Empereur. Certes, les temps étaient difficiles mais, que diable, dans les campagnes, le travail effaçait bien souvent les souffrances et hommes et femmes avaient perdu l’habitude de se plaindre.
Ce 16 août 1870, la vie aurait dû posséder le goût de la veille et de l’avant-veille. A Hautefaye comme ailleurs. Pour Alain de Moneys comme pour François Chambort. Anonymes parmi la foule qui converge vers ce hameau d’une dizaine de maisons où se tient la grande foire estivale. Anonymes parmi ce drame encore imperceptible qui fera d’eux la victime héroïque et le bourreau principal d’une folie collective qu’aucun être présent ce jour-là, à Hautefaye, n’aurait pu s’imaginer. Reliquat de cette violence paysanne qui agitait autrefois les campagnes en proie à la rumeur et au désespoir de leur condition sociale.
La sécheresse des coeurs
Comment la mémoire toujours vive d’Amédée de Monéys, malgré les années écoulées, aurait-elle pu effacer l’ultime vision de ce fils parti avec la sérénité de celui qui se sait aimer et qu’une tourmente soudaine allait emporter en un nuage de cendre bientôt dispersé ? Un beau garçon que cet Alain, la trentaine à peine entamée, qui compensait un déficit physique dû à une légère claudication par une extrême générosité qui avait incité ses concitoyens à le porter au poste de premier adjoint de la mairie de Beaussac. Une fonction mise à profit pour faire avancer son projet d’assainir les marais de la Nizonne et fournir ainsi aux agriculteurs de nouvelles terres à cultiver. Aussi, sa chevauchée vers Hautefaye, ce 16 août, ressemble-t-elle à une tournée d’amitié. Sous un soleil qui tape fort et rend les gosiers secs, Alain de Monéys chevauchait vers Hautefaye sans aucune appréhension. Sur son passage, les chapeaux se levaient et les salutations s’entrecroisaient jusqu’au champ de foire bondé de bêtes et d’hommes parlant fort. La journée, en dépit des événements, allait être belle. Près de sept cents personnes avaient afflué vers ce un hameau d’une quarantaine d’âmes.
Bien des années s’étaient écoulées mais Amédée de Monéys les maudissait tous, ces hommes et ces femmes. Ceux qui avaient assisté à la mise à mort n’avaient rien dit et avaient laissé faire par lâcheté et cruauté passive tout autant que les meneurs dont les noms résonnaient jusqu’à le rendre fou. François Chambort, un Charentais de Pouvrière, maréchal-ferrant et fort en gueule ; Léonard, dit Piarrouty, chiffonnier à Nontronneau, âgé de cinquante-trois ans ; Pierre Buisson ; les frères Etienne et Jean Campot, agriculteur à Mainzac et François Mazière, l’unique habitant d’Hautefaye qui, en rentrant chez lui, avait clamé haut et fort qu’il ne regrettait rien. Et tous les autres qui avaient participé à ce carnaval tragique où le peuple fait payer son désespoir à un bouc-émissaire. Jusqu’aux enfants comme Thibault Limay ou Pierre Delage qui se crurent des adultes alors qu’ils n’imitaient que des monstres.
Peu, il le savait, s’était interposé, au péril de leur vie devant cette foule à la dérive, mue comme une houle de haine, rompant la digue de la simple colère pour la plus frénétique barbarie. L’abbé Victor Saint-Pasteur était de ceux-là, protégeant d’abord la victime avant de faire diversion en offrant à boire à la foule jusqu’à plus soif. Pascal, le fidèle domestique du château ; Philippe Dubois, le scieur de long et Georges Mathieu, l’artisan de Beaussac. Que Dieu leur rende grâce pour leur courage et leur bonté.
La curée
La litanie du crime était parvenue à Amédée de Monéys par maints témoignages, déformé et amplifié par la rumeur et l’excitation de l’instant cruel durant lequel son fils avait été martyrisé puis achevé comme une bête. Il avait tout entendu et tout supporté : son fils ferré comme un cheval de trait ; son fils énucléé ; son fils grillé comme un cochon ; la graisse de ses chairs coulant sur la mie tendre d’un pain dévoré…
Longtemps, il avait conservé l’article du Nontronnais, daté du 20 août 1870, relatant l’affaire. Il l’avait lu et relu pour essayer de comprendre l’incompréhensible ; pour chasser ce doute cruel qu’il ne peut plus exister d’humanité après une telle folie.
« Le 16 de ce mois, jour de foire à Hautefaye, un crime atroce qui nous rapporte d’emblée à la jacquerie du Moyen Age, a été commis dans cette localité, située à environ douze kilomètres de Nontron. Voici les faits : M. Camille de Maillard, fils du maire de Beaussac et propriétaire des environs, communiquait à quelques personnes, au milieu du champ de foire, les dépêches publiées par les journaux, relatives à la bataille de Reischoffen, où nous avions été obligés de nous replier.
Ce n’est pas vrai, dit une voix, vous ne lisez pas ce qu’il y a. Les Français ne reculent jamais. Vous n’êtes qu’un Prussien.
- de Maillard voulut donner quelques explications, mais inutilement ; on l’entoure, on le bouscule, on s’apprête à lui faire un mauvais parti lorsque, heureusement quelques-uns de ses métayers, parviennent à le dégager, et il s’enfuit précipitamment pour se soustraire au mauvais traitement qu’on lui préparait.
Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’un grand tumulte s’élève au champ de foire : c’étaient les mêmes forcenés qui, voyant M. de Maillard leur échapper, avaient porté leur fureur sur M. de Monéys fils, que son caractère, sa situation de famille et ses opinions politiques devaient cependant sauvegarder. Après lui avoir fait crier « Vive l’Empereur ! A bas la Prusse ! » et cela au milieu des injures et des vociférations d’une foule abrutie, on le frappe de coups de bâton, on le roue de coups, et on le traîne dans les ruelles du village l’espace de six cents mètres.
Le maire de la localité et quelques personnes s’étant interposées, on parvient à l’arracher des mains de ces cannibales et on le dépose dans une étable à porcs, mais dans quel état ! Les vêtements lacérés, n’ayant qu’un reste de pantalon, les favoris arrachés et une plaie béante derrière l’oreille.
Tout était-il donc fini ? Non, cette foule toute à l’heure ivre de vin, était maintenant ivre de sang. Elle redemande sa victime, on écarte les gens qui gardaient la porte, on pénètre dans ce misérable refuge, et puis, qui par un bras, qui par une jambe, on traîne de nouveau ce malheureux jeune homme sur le champ de foire. Mais l’oeuvre n’était pas tout à fait accomplie. Le corps que l’on martyrisait ainsi depuis plus de deux heures donnait encore des signes de vie. Alors, qu’imagine-t-on : on le dépose dans une mare asséchée, on accumule sur lui des fagots et de la paille, et…, oui, il s’est trouvé des êtres à figure humaine qui ont mis le feu !!!
Et pendant que la victime cherchait instinctivement à repousser les atteintes de la flamme qui lui calcinait les membres, la foule hurlait autour de cet autodafé. Un instant après, M. de Monéys, toute à l’heure plein de force de santé, chéri de sa famille, affectionné de tous ceux qui le connaissaient, n’était plus qu’un cadavre à moitié carbonisé. »
La vieillesse venue, Amédée de Monéys avait fini par brûler cette coupure dans la cheminée. Comme pour se préparer au long voyage qui le ramènerait vers son fils. Il désirait le revoir sain et sauf, lavé de toutes ses plaies, tel qu’il l’avait vu la dernière fois, chevauchant son alezan pour se rendre à la foire.
Son épouse, Madeleine, n’avait pu supporter pareil cauchemar. Elle s’était éteinte de chagrin
quelques semaines après le drame, terrassée par la douleur.
Le chemin de croix
Il avait fallu plusieurs jours pour que le domestique Pascal puisse relater en détail à Amédée de Monéys le chemin de croix de son fils, jusqu’à entendre l’abominable : la tranquillité apparente du village ; la prise de bec entre un vieux soldat de l’Empire et le jeune Camille de Maillard à propos des récentes défaites ; la fuite de ce dernier à travers champs ; le retournement de l’opinion cherchant à se venger de cette fuite ; la haine qui se répand sur son fils, victime d’un vertige qui s’empare de lui et le voue aux gémonies.
Son fils, un Prussien ? Fallait-il qu’ils soient tous devenus aveugles et inconscients !
Le cerisier, qu’une branche cassée sauva de la pendaison. Peut-être aurait-il mieux valu d’ailleurs qu’elle tienne, cette branche, la souffrance de son fils en aurait été abrégée.
La porte de la maison du maire, restée close à l’appel de la vie. Maudit sois-tu, Bernard Mathieu, d’avoir voulu protéger ta vaisselle aux dépens de celui qui t’implorait. Ta déchéance du poste de maire ne sera rien quand, au Jugement dernier, ta lâcheté aura à répondre de ce crime.
L’atelier du maréchal-ferrant, lieu de l’atrocité poussée à son paroxysme. Peut-on imaginer pareille cruauté que de ferrer un homme comme un cheval de trait.
La bergerie, lieu de répit et d’espoir, vite retombé quand la prise de conscience de la gravité de la situation ne peut lutter contre l’inconscience qui emporte la foule.
Et puis la grand rue, lieu du défoulement populaire, agitée de rumeur, de délire, de sang… L’auberge où le sang de la vigne inonde les cerveaux et les abrutit au point de se réjouir à la vue du sang d’un homme s’écouler de ses plaies béantes…
Le pré asséché pour effacer toute trace de vie. Réduire en cendres ce corps qui n’est plus un corps mais de la charpie. Immolation sans remords parce qu’une foule déchaînée doit aller jusqu’au bout de son acte de folie. Peut-être jusqu’au cannibalisme.
Amédée de Monéys en avait suffisamment entendu. Il lui restait encore un brin de compassion pour croire que ses compatriotes ne s’étaient pas réduits à l’état de l’animal.
Le procès de la honte et de l’incompréhension
Hautefaye n’était qu’un village désert quand, le lendemain du drame, dès poltron-minet, les autorités judiciaires investirent la place. Tandis que le médecin du canton examinait le cadavre carbonisé de la victime, transféré depuis la veille dans l’église, les gendarmes ramenaient sur le lieu du crime, l’un après l’autre, les présumés coupables, désignés par ceux qui avaient tenté de sauver Alain de Monéys. Quant au maire d’Hautefaye, il fut destitué sur-le-champ pour ne pas avoir fait preuve d’autorité dans sa fonction.
Une telle affaire exigea du procureur puis du juge qu’ils évaluent le degré d’atrocité et de participation de chacun pour éviter d’encombrer la prison de Périgueux et de diluer le procès à venir à travers une litanie de confessions qui profiterait immanquablement aux principaux acteurs du drame.
Humanité et esprit de vengeance se confondaient dans les pensées d’Amédée de Monéys quand, le 11 décembre, s’ouvrit le procès des vingt-et-un accusés du crime d’Hautefaye. Une foule immense avait envahi le prétoire, hostile et atterrée par l’horreur du drame. Durant les trois jours d’audience, il fut perceptible qu’il s’agissait d’un procès hors-norme ; qu’à côté des interrogatoires des accusés et des témoignages, se profilait l’ombre de tous ceux qui, de près ou de loin, avaient participé à ce naufrage collectif ou n’avaient rien tenté pour en arrêter le cours.
Les quatre principaux accusés se réfugièrent dans l’incompréhension de leur acte et dans l’excitation qui avait prévalu à la sagesse pour accomplir cette infamie. Chacun mit en avant la bonté de la victime et l’aveuglement à la faire passer pour un Prussien. Des mots de pardon fleurirent alors dans leur bouche redevenue humaine.
Le réquisitoire du procureur fut très dur et sans concession. Quand aux plaidoiries, elles mirent en avant l’absence de précédent judiciaire chez ces hommes pris dans le terrible engrenage d’une foule incontrôlable qui s’auto-propulse par la haine pour assouvir sa vengeance et expurge tous ses maux.
La sentence tomba à sept heures du soir, le 13 décembre 1870. François Chambort, Pierre Buisson, François Léonard dit Piarrouty et François Mazière étaient condamnés à la peine de mort. Jean Campot, aux travaux forcés à perpétuité ; son frère Etienne, à huit ans de travaux forcés. Les peines s’échelonnaient ensuite entre un an de prison et six ans de travaux forcés. Thibault Limay dit Thiabassou, âgé de quatorze ans, devait rester en maison de correction jusqu’à sa majorité et Pierre Delage était acquitté, les jurés estimant qu’âgé de cinq ans, il avait agi sans discernement.
L’exécution
En pleine déroute militaire et tandis que le gouvernement provisoire s’était replié sur Bordeaux, les avocats des trois condamnés tentèrent d’obtenir la grâce de leurs clients, mettant en avant l’égarement ponctuel de ces hommes : « Le crime d’Hautefaye, en effet, en dehors de sa matérialité même, n’est pas, à ce point, reprochable aux condamnés. Il est le crime de la Foule, dans une heure d’ivresse, avec son ignorance, sa superstition, ses fanatismes, les excitations qui procèdent du bruit et du nombre… »
La réponse du garde des Sceaux, Adolphe Crémieux, fut sans ambigüité : « Considérant qu’après cette condamnation le ministère public a su s’assurer, soit par la déclaration des jurés, soit par l’entremise du préfet et du maire de Périgueux, que le verdict avait été délibéré avec maturité et rendu à l’unanimité, et que l’opinion publique le ratifiait. Considérant qu’à son vif regret il n’a su découvrir de circonstances atténuantes en faveur des quatre condamnés. Estime qu’il a lieu de laisser à la justice son libre cours, et rejette les demandes en grâce formulées au nom des condamnés. »
Entre-temps, le 25 novembre 1870, un décret avait supprimé les exécuteurs départementaux au profit d’un exécuteur national et de cinq adjoints, désormais basés à Paris. Mais la capitale étant au bord du chaos, cette mesure avait été repoussée pour la circonstance. C’est donc l’ancien exécuteur de Bordeaux, Charles-Henri Desmoret, assisté de trois adjoints, qui fut chargé de l’exécution, chose rarissime mais o combien symbolique, sur le lieu même du crime.
Le 5 février, après une dernière tentative la veille pour obtenir un sursis, les quatre condamnés furent extraits de la prison de Périgueux. Il était huit heures du soir. Escortés de gendarmes à cheval, un long trajet les attendait jusqu’à Hautefaye où ils parvinrent au petit matin du 6.
Deux cents soldats stationnaient déjà sur place pour veiller à la sécurité. Enfermés à proximité du lieu de l’exécution, les hommes attendirent que leur heure soit arrivée. Dehors, une centaine de curieux étaient venus assister à l’expiation de leur crime. La tête de Piarrouty fut la première à rouler dans la sciure. Il était 8 h 25. Cinq minutes plus tard, ses trois compagnons de l’échafaud rendaient grâce à leur tour. Justice avait été rendue ! Le chagrin d’Amédée de Monéys, lui, ne s’effacerait qu’au crépuscule d’une vie lynchée par ce crime.
Pardonnez-leur si vous pouvez !
Amédée de Monéys a depuis longtemps fui ce monde. Hautefaye n’a pas été rayé de la carte comme le demandait un sous-préfet de la Dordogne au gouvernement. Parce qu’on n’efface jamais la honte en faisant table rase du passé. Seul le temps permet d’atténuer les douleurs et les rancoeurs. Ne pas pardonner mais croire à la réconciliation des hommes. Pour que l’incroyable ne se reproduise plus. Un siècle s’est écoulé quand les familles se réunirent à Hautefaye pour célébrer une messe anniversaire. Il faudrait encore plusieurs générations pour que le nom de ce petit village, d’aujourd’hui une centaine d’âmes, ne soit plus associé à la tourmente de haine qui s’abattit, le 16 août 1870, sur un homme sans défense et qu’on laissa mourir non comme « une logique du comportement de la foule » mais par une extrême lâcheté à ne pas s’interposer. A affronter la mort pour sauver une vie. Parce que nous sommes aussi capables autant du meilleur que du pire.


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