Graines de Nanars. Alexandre Jacob, le vrai Arsène Lupin
Du petit mousse au monte-en-l’air
Lassé d’attendre le grand soir, pétri d’idéaux que les socialistes parlementaires baptisent utopies, Alexandre Jacob, né dans une famille modeste à Marseille, décide, alors qu’il n’a que seize ans et une carrière de mousse compromise par des ennuis de santé, de consacrer sa vie à combattre l’injustice en brandissant le drapeau noir des anarchistes. Arrêté une première fois alors qu’il s’essaye à la fabrication d’explosifs pendant le voyage de Félix Faure dans le Midi, il choisit à sa sortie de prison la voie de l’illégalisme pacifiste : « Puisque les bombes font peur au peuple, volons les bourgeois et redistribuons aux pauvres ».
Son premier gros coup est rocambolesque. L’homme est intelligent et rusé comme un renard. Le 31 mars 1899, avec son père Joseph et deux amis, Louis Maurel anarchiste et Arthur Roques, il se fait passer pour un commissaire de police venu vérifier les comptes du mont-de-piété marseillais suite à une plainte à propos d’une montre volé. Les prétendus policiers examinent les objets de valeur déposés et décident de tout saisir. Le commissionnaire, M. Gil, se laisse docilement embarquer pendant que les hommes de Jacob s’emparent tranquillement du butin ! La ville va rire « jusqu’aux larmes, et la France avec elle ! » publie Alexis Danan dans le magazine « Voilà » se gaussant du fonctionnaire trop crédule qui laisse filer sans le moindre soupçon quatre cent mille francs et se retrouve bête comme une oie devant le palais de justice où le procureur est censé le recevoir ! Arrêté à Toulon le 3 juillet suivant, Jacob simule une crise de démence pour échapper à la prison. Il se dit victime d’hallucinations et se retrouve interné à l’asile Mont Perrin d’Aix. Il est plus facile de s’évader d’un hôpital que d’une prison, notre anarchiste a de la suite dans les idées ! Grâce à la complicité d’un surveillant et l’aide de ses parents toujours prêts à le soutenir, il tente la belle par les toits. Il est prêt à atteindre son but quand un gardien accourt, averti par le bruit de la vitre du hublot qu’il a bien fallu casser. Très vif d’esprit, Alexandre se met à demander à haute voix : « Envoyez-moi le revolver… Merci je le tiens ! » Apeuré, l’homme n’ose plus intervenir et Alexandre peut s’enfuir à l’aide d’une corde à nœuds sans n’avoir jamais eu d’arme à la main, vous l’aurez compris !
Anarchiste et gentleman cambrioleur
Le voilà libre, à Sète où il se réfugie chez Ernest Saurel, qui fut ami de Santo Géronimo Caserio[1]. Il prend un malin plaisir à brouiller les pistes, se moquant insolemment des pandores qui sont à ses trousses. Son signalement est largement diffusé : dangereux anarchiste, vingt ans, 1,67 m, cheveux bruns coupés court, arcades sourcilières développées, pavillons des oreilles développés et écartés, teint presque olivâtre, barbe naissante. C’est dans cette « île singulière »[2] qu’il organise plus sérieusement ses « activités », le plus souvent nocturnes. Il s’entoure d’une bonne bande, « les travailleurs de la nuit » et multiplie les cambriolages au bénéfice de la cause anarchiste mais aussi des camarades dans le besoin et de leurs familles quand certains sont envoyés au bagne. Une déontologie sévère les guide dans le choix de leurs victimes : « On ne vole que les parasites, les patrons, les juges, les militaires, le clergé, jamais les professions utiles, architectes, médecins, artistes… » On ne tue pas « sauf pour protéger sa vie et sa liberté, et uniquement des policiers » ! Astucieux en diable, le voilà propriétaire d’une quincaillerie pour avoir à sa disposition tout le matériel du parfait cambrioleur ! Il devient maître dans l’art du déguisement, expert dans le crochetage des coffres mais sa trouvaille la plus inventive est certainement « le coup du parapluie » : un trou dans le plancher de l’appartement du dessus, un parapluie fermé glissé dans le trou, ouvert ensuite par un système de ficelles, pour récupérer les gravats et éviter le bruit de leur chute et il ne lui reste plus qu’à se glisser à l’intérieur de l’appartement. Le procédé ingénieux est repris dans le film de Jules Dassin « Du rififi chez les hommes ».
Grand prince des monte-en-l’air, il laisse dix mille francs-or à une marquise qu’il était venu dévaliser en s’apercevant qu’elle était criblée de dettes. On trouve toujours après son passage une carte signée « Attila » avec parfois des petits mots à l’humour acéré : « Dieu des voleurs, recherche les voleurs de ceux qui en ont volé d’autres. »
Roi de la cambriole, prince des escrocs, lieutenant des gueux, Alexandre Jacob possède en prime une qualité rare dans ce milieu : « il a la classe » comme en témoigne le billet laissé chez Pierre Loti alors qu’il croyait dépouiller un capitaine de frégate : « Ayant pénétré chez vous par erreur, je ne saurais rien prendre à qui vit de sa plume. Tout travail mérite salaire. Attila. – P.S. : Ci-joint dix francs pour la vitre brisée et le volet endommagé. » Quelle grandeur d’âme !
On ne peut s’empêcher de penser au héros créé en 1905 par Maurice Leblanc, le gentleman cambrioleur Arsène Lupin. Pourtant l’auteur s’est toujours défendu d’avoir pris le célèbre anarchiste comme modèle !
De la cour d’assises au Îles du Salut…
Quelques centaines de cambriolages plus tard, un casse tourne mal, un policier est abattu et Jacob est jugé à Amiens. Procès sous haute surveillance, la ville est en état de siège. Belle occasion pour l’anarchiste qui profite de cette tribune inespérée pour affirmer sa foi avec un talent impressionnant :
« Messieurs,
Vous appelez un homme « voleur » et « bandit », vous appliquez contre lui les rigueurs de la loi sans vous demander s’il pouvait être autre chose. A-t-on jamais vu un rentier se faire cambrioleur ? J’avoue ne pas en connaître. Mais moi qui ne suis ni rentier ni propriétaire, qui ne suis qu’un homme ne possédant que ses bras et son cerveau pour assurer sa conservation, il m’a fallu tenir une autre conduite. La société ne m’accordait que trois moyens d’existence : le travail, la mendicité, le vol. Le travail, loin de me répugner, me plaît, l’homme ne peut même pas se passer de travailler ; ses muscles, son cerveau possèdent une somme d’énergie à dépenser. Ce qui m’a répugné, c’est de suer sang et eau pour l’aumône d’un salaire, c’est de créer des richesses dont j’aurais été frustré. En un mot, il m’a répugné de me livrer à la prostitution du travail. La mendicité c’est l’avilissement, la négation de toute dignité. Tout
homme a droit au banquet de la vie.
Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend
Le vol c’est la restitution, la reprise de possession. Plutôt que d’être cloîtré dans une usine, comme dans un bagne, plutôt que mendier ce à quoi j’avais droit, j’ai préféré m’insurger et combattre pied à pied mes ennemis en faisant la guerre aux riches, en attaquant leurs biens. Certes, je conçois que vous auriez préféré que je me soumisse à vos lois ; qu’ouvrier docile et avachi j’eusse créé des richesses en échange d’un salaire dérisoire et, lorsque le corps usé et le cerveau abêti, je m’en fusse crever au coin d’une rue. Alors vous ne m’appelleriez pas « bandit cynique », mais « honnête ouvrier ». Usant de la flatterie, vous m’auriez même accordé la médaille du travail. Les prêtres promettent un paradis à leurs dupes ; vous, vous êtes moins abstraits, vous leur offrez un chiffon de papier.
Je vous remercie beaucoup de tant de bonté, de tant de gratitude, messieurs. Je préfère être un cynique conscient de mes droits qu’un automate, qu’une cariatide.
Dès que j’eus possession de ma conscience, je me livrai au vol sans aucun scrupule. Je ne coupe pas dans votre prétendue morale, qui prône le respect de la propriété comme une vertu, alors qu’en réalité il n’y a de pires voleurs que les propriétaires.
Estimez-vous heureux, messieurs, que ce préjugé ait pris racine dans le peuple, car c’est là votre meilleur gendarme. Connaissant l’impuissance de la loi, de la force pour mieux dire, vous en avez fait le plus solide de vos protecteurs. Mais prenez-y garde : tout n’a qu’un temps. Tout ce qui est construit, édifié par la ruse et la force, la ruse et la force peuvent le démolir. »
Ses déclarations militantes sont publiées in-extenso dans « Germinal », hebdomadaire libertaire créé à Amiens en 1904.
En lui accordant les circonstances atténuantes, les jurés le sauvent de la guillotine mais la Cour le condamne aux travaux forcés à perpétuité. Dix-sept fois, il s’échappera du bagne de la « Terre de Grande Punition » ; dix-sept fois, il sera repris jusqu’à sa libération anticipée du 30 décembre 1927, obtenue grâce à Albert Londres dont le reportage sur le pénitencier de Guyane – dénonçant les conditions de vie inhumaine des forçats – aura un tel retentissement que le gouvernement se verra dans l’obligation d’en fermer les portes.
Libre dans sa vie, libre dans sa mort
Il se fait commerçant ambulant et change de prénom. Alexandre devient Marius, plus court et surtout moins cher à inscrire sur le barnum !
Anarchiste jusqu’à sa dernière heure, il mettra sa verve et son talent à défendre la cause des républicains espagnols, des objecteurs de conscience, des indiens Guaranis du Brésil… Alexandre Jacob ne se résignera jamais même si, brisé par ses années de bagne, ses activités se font plus « paisibles ». Il trouve dans la lecture un épanouissement culturel avant de décider d’être libre et responsable de sa mort. À soixante-quinze ans, il décide d’en finir et injecte, le 28 août 1954, à lui-même et à son chien préféré, une dose mortelle de morphine. Avant de tirer sa révérence, il griffonne quelques mots : « Linge lessivé, rincé, mais pas repassé. J’ai la cosse. Excusez. Vous trouverez deux litres de rosé à côté de la paneterie. À votre santé. »
Son suicide libertaire n’a pas grand écho dans la presse. À peine quelques lignes dans Le Libertaire à la rubrique nécrologie : « Notre camarade Alexandre Jacob est mort. » Le magazine Noir et Blanc titre : « Le modèle d’Arsène Lupin vient de mourir » et Le canard enchaîné est la seule feuille nationale à annoncer la mort de celui que Jean Maitron qualifiera en 1972, de « dernier des grands voleurs anarchistes ».
Alexandre Jacob devenu le « cambrioleur honnête » ne s’est jamais enrichi du produit de ses vols, il s’en servait comme d’une arme contre les puissants, vivant toujours chichement et librement. Il a choisi sa mort en homme libre, lui qui écrivait le 17 août 1954 à son ami Guy Denizeau : « Je préfère mourir en bonne santé » en « faisant la nique à toutes ces infirmités qui guettent la vieillesse. Elles sont là, ces salopes, prêtes à me dévorer. Bien peu pour moi. J’ai vécu, je puis mourir ».
En conclusion je vous livre un extrait d’une lettre ouverte à Georges Arnaud, Montpelliérain auteur du célèbre roman « Le salaire de la peur », publiée dans le n° 66 d’avril 1954 du magazine Défense de l’Homme : « Nous sommes tous des délinquants en puissance. Et cette appréciation ne comporte aucun sens péjoratif. Ce n’est pas un jugement mais une simple constatation. La criminalité, la délinquance sont la règle et la parfaite honnêteté, une très rare exception. En fait, il ne peut pas en être autrement. Cela découle de la structure sociale. Dans une société comme la nôtre, axée sur le vol, et dont le profit, le gain, la soif de richesses et du pouvoir, de même que l’insécurité du simple besoin, sont le moteur, il est fatal que la fraude, le vol, le crime soient à l’honneur ! »… « Pas vu : pas pris. Pas vu : honnête. Pris : criminel. Mais ce criminel, un millième de seconde avant son arrestation, était un honnête homme. C’est la découverte de sa maladresse qui a changé son « étiquette de moralité ».
C’est cependant toujours le même homme ! »
[1] Caserio : Célèbre anarchiste qui poignarda le président Carnot le 24 juin 1894. Il fut exécuté le 16 août suivant.
[2] « Île singulière » : surnom donné à Sète par Paul Valéry, l’enfant du pays.


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