Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690). Une mystique déconcertante

« Ô Mon Dieu, je vous consacre ma pureté et vous fait vœu de perpétuelle chasteté ! »

La petite Marguerite a cinq ans quand elle prononce ce premier vœu. La précocité d’un tel propos aurait de quoi faire sourire s’il n’émanait de la très Sainte Marguerite-Marie Alacoque qui consacra sa vie au culte du Sacré-Cœur de Jésus malgré l’hostilité de son entourage qui la soupçonne de commerce avec le Diable.

Une enfance mystique

Marguerite naît à Vérosvres, grosse bourgade dans les monts du Charolais, cinquième enfant d’une famille aisée qui en comptera sept.

Marguerite pense certainement que les enfants naissent dans les roses quand elle prononce ses vœux de chasteté. Elle vit alors chez sa noble marraine au château de Corcheval, suite au décès de sa sœur cadette. L’enfant est d’une nature solitaire. À l’heure des jeux et des divertissements, elle se réfugie dans les bois et prie avec ferveur. On la retrouve les genoux blessés, baisant la terre en invoquant la Vierge Marie.

La mort de son père, notaire royal, alors qu’elle n’a que huit ans va précipiter sa piété religieuse. Pensionnaire au couvent des Clarisses de Charolles, elle étonne les bonnes sœurs par sa grande dévotion. Aussi, à dix ans, prend-elle secrètement la décision de se consacrer entièrement à Dieu. Commence alors son engouement morbide pour la mortification. Elle pratique dès lors des pénitences sévères sur son corps frêle, n’hésitant pas à se flageller jusqu’au sang, à se priver de nourriture, établissant ainsi une relation privilégiée avec Jésus-Christ : « Je me sentais  une faim insatiable des humiliations et mortifications. »

Une maladie étrange oblige sa mère à la retirer du couvent : « Je fus environ quatre ans sans pouvoir marcher, les os me perçaient la peau de tous côtés ».

La mort rôde autour du lit de la fillette. Aucun remède ne la soulage des douleurs violentes qui brisent ses membres. Elle fait alors un vœu pieux, promettant à la Vierge Marie de lui consacrer sa vie si elle guérit. De façon inexpliquée, dans les jours qui suivent, Marguerite retrouve la santé… Toute sa vie, la « miraculée »gardera une piété très forte pour la mère de Dieu qui lui apparaîtra à plusieurs reprises, quelquefois pour la réprimander : « Je m’étonne, ma fille, que tu me serves si négligemment, » lui reproche-t-elle un jour où l’enfant avait osé réciter le rosaire assise !

Une adolescence torturée

Marguerite est guérie, choyée par ses frères et sa mère mais une autre épreuve douloureuse l’attend. Sa mère est atteinte par un mal mystérieux. Sa tête gonfle, son mal paraît incurable. Une fois encore, Marguerite se réfugie dans une prière ardente. Quand elle revient près de sa mère, un abcès purulent vient de percer, faisant fuir tout l’entourage. Malgré sa nature sensible, la jeune-fille s’approche, nettoie la plaie, panse les chairs tuméfiées. En quelques heures, la malade est sauvée.

La famille semble frappée par le mauvais sort. Elle a seize ans quand un de ses frères meurt ; deux ans plus tard décède le second…

Marguerite doute alors de sa vocation. Elle porte joliment ses dix-huit ans et devine dans le regard des jeunes gens de l’admiration et du désir. Une furieuse envie d’insouciance et de faire la fête l’attire après toutes ces épreuves difficiles. « Satan me disait continuellement :

– Pauvre misérable ! Que penses-tu faire en voulant être religieuse ? Tu te vas rendre la risée de tout le monde. »

L’appel du Bon-Dieu aura raison de ses tentations et malgré les virulentes protestations de sa famille, elle rentre au couvent de la Visitation de Paray-le-Monial où Jésus Christ l’accueille par un : « c’est ici où je te veux ! ».

Une novice coprophage

Marguerite, devenue Marie-Marguerite, doit une partie de sa notoriété à son dévouement « excessif » auprès des malades. Elle est surprise à baiser les plaies purulentes, les escarres suintants et les ulcères infectés. Une  rumeur insensée se propage : Oui on l’a vue manger un vomissement et se remplir la bouche d’excréments. Médisance de religieuses agacées par le comportement trop charitable de cette novice qui « joue à la sainte » ? Tout à fait possible, surtout que Marguerite  les a informées que le Christ lui avait demandé d’être la victime expiatoire de leurs imperfections !  Mais pour qui elle se prend ! La supérieure trouve aussi qu’elle en fait un peu trop ! Les flagellations jusqu’au sang ne sont pas dans l’esprit de l’Ordre et on lui demande de rentrer dans les rangs. Marguerite n’en a cure, accepte les humiliations, courbe l’échine devant les travaux les plus rebutants et reçoit les apparitions du Christ comme autant d’encouragements. Sa nourriture est de plus en plus frugale. Pour se punir du plaisir coupable que lui procure un verre d’eau, elle décide de se désaltérer avec de l’eau  de vaisselle ou de lessive. La supérieure la réprimande en vain. Elle scarifie sa poitrine. La douleur étant trop supportable, là-voilà qui brûle la plaie à la bougie jusqu’à l’infection des chairs, atteignant ainsi d’intenses souffrances.

« L’on crut que j’étais possédée ou obsédée, et l’on me jetait force eau bénite dessus,  avec des signes de croix, avec d’autres prières pour chasser le malin esprit… car le diable me livrait de furieux assauts, et mille fois j’aurais succombé, si je n’avais senti une puissance extraordinaire qui me soutenait et combattait pour moi. »

Dans son infini Bonté, le Seigneur lui donne des gages de son infini Amour en lui offrant une grande douleur sur le côté : « Et pour marque que la grande grâce que je te viens de faire n’est point une imagination, et qu’elle est le fondement de toutes celles que j’ai encore à te faire, quoique j’aie refermé la plaie de ton côté, la douleur t’en restera pour toujours ; et si, jusqu’à présent, tu n’as pris que le nom de mon esclave, je te donne celui de la disciple bien-aimée de mon sacré Cœur. »

Toute douleur est un présent de Dieu, toute douleur lui est précieuse et l’aide à transcender l’Amour du Cœur de Jésus qui l’accompagne, « tout éclatant de gloire, avec ses cinq plaies, brillantes comme cinq soleils. »

L’apôtre du Sacré Cœur

Désormais, Marguerite va se consacrer au culte du Sacré-Cœur. Le Christ lui a confié personnellement : « Regarde ce Cœur qui a tant aimé le monde et que les hommes n’ont pas aimé en retour. Par toi, Mon Cœur divin désire répandre son amour partout sur la terre ». Malgré la résistance de quelques religieuses, elle instaure la pratique de l’Heure Sainte, qui consiste à prier, étendue par terre, le visage au sol de onze heures du soir jusqu’à minuit le premier jeudi de chaque mois. Le Culte se répand rapidement dans les autres maisons de la Visitation, la réputation de Sœur Marguerite-Marie dépasse les murs du couvent, des demandes pour sa reconnaissance arrivent même au Vatican.

« Je mourrai maintenant contente, puisque le Sacré-Cœur de mon Sauveur commence à être connu. »

Épuisée par les privations et les mortifications qu’elle impose à son corps depuis de si nombreuses années, Marguerite s’éteint le 17 octobre 1690.

« Ma Mère, je n’ai plus besoin que de Dieu seul, et de m’abîmer dans le Coeur de Jésus-Christ » À peine eut-elle prononcée ses mots qu’elle rendit son âme en chuchotant une dernière fois le saint Nom de Jésus. Une auréole surnaturelle semblait déjà l’entourer quand on lui ferma les yeux.

Une Sainte controversée

Hystérique, extravagante, cardiolâtre, idolâtre, les opposants à la béatification de la religieuse visitandine ne manquent pas d’adjectifs ! L’évêque de Pistoie, farouchement opposé à la dévotion du Sacré-Cœur qu’il déclare inutile, explique aux fidèles que « la vraie dévotion est aussi éloignée d’un superstitieux fétichisme que d’un licencieux saducéisme ». Voulant ridiculiser l’adoration du cœur de Jésus, Renaud, curé de Vaux, demande avec causticité « s’il ne serait pas convenable d’établir des fêtes de la sacrée glande et du sacré cerveau… »

Pierre Lanfrey, sénateur de la IIIe République, dénonce « les rêveries d’une pauvre idiote, visiblement atteinte de nymphomanie…»

Le pape Clément XIV s’oppose lui-aussi à « la superstition » du Sacré-Cœur, mais après sa mort prématurée, le culte prend une nouvelle extension. Paray-le-Monial devient un lieu de pèlerinage important et l’Assemblée nationale demande la construction d’une église à Montmartre du Cœur de Jésus.

La déconcertante sœur Marguerite-Marie a réussi sa mission divine. Elle est canonisée par Benoît XV le 13 mai 1920, plus de deux siècles après sa mort. Ses restes reposent sous l’autel de la chapelle à Paray-le-Monial où des pèlerins du monde entier viennent lui rendre grâce.

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