Cadet Roussel : le tube de la Révolution française
Quel bambin n’a pas un jour ou l’autre chantonné la comptine de Cadet Rousselle, sans qu’on lui apprenne vraiment quel était ce personnage, au demeurant fort farfelu, pour posséder « trois maisons qui n’ont ni poutres, ni chevrons ». Une particularité architecturale qui dut impressionner ses contemporains au point que l’un d’eux, rimailleur de son état, lui consacra ses quelques vers et lui permit, sans le faire exprès, de rentrer au Panthéon de la chanson populaire à défaut de la grande Histoire.
Un vie banale
Car, si le personnage reste en lui-même intemporel et sans grand intérêt, ne nous y trompons pas : la chanson de Cadet Rousselle fut un tube de la Révolution française au même titre que « La Marseillaise » de Rouget de Lisle ou de « Il pleut, il pleut, bergère » de ce malheureux Fabre d’Eglantine, guillotiné avec ses amis montagnards. Moins patriotique ou moins bucolique certes mais tout à fait conforme à l’image du Français, gai et bon enfant malgré le péril armé qui guettait nos frontières en ces temps révolutionnaires troublés.
Mais diable ! qui était ce mystérieux Cadet Roussel et qu’avait-il fait de si extravagant pour que l’un de ses compatriotes se mette en tête de le brocarder sans se douter le moins du monde qu’il le faisait entrer dans la légende et lui offrait, sans le vouloir, une postérité ? Car notre bon Cadet Roussel a bel et bien existé, semant suffisamment de petits cailloux pour nous permettre de remonter le cours de sa vie. Une vie des plus banales, du reste, qui mérite quelques explications quant à la signification de son nom !
De l’ambition… encore de l’ambition… toujours de l’ambition
Roussel ou Rousselle, tel est le nom de son père, Jean-Baptiste, que la profession de boucher amènera plus tard – n’y voyez aucune allusion – à devenir cavalier de la maréchaussée jurassienne. De quoi faire frémir tous les criminels en herbe d’une région que l’on sait, du reste, riche en pâturages.
Notre brave pandore s’était marié, à Orgelet, avec Marie Pierrette Girard qui lui avait donné trois enfants : Claude Antoine, dit l’aîné Roussel ; Guillaume Joseph Roussel né le 30 avril 1743, dit, vous l’avez compris, Cadet Roussel et leur sœur Catherine dont le prénom seul suffisait à sa peine.
Du premier et de la troisième, on ne sait ce qu’il advint sauf que Catherine épousa un certain Julien Petit, chef cuisinier à Paris. Quant à Guillaume Joseph, alias Cadet, quelques aptitudes à étudier lui permirent de fréquenter le collège d’Orgelet et de tâter dans sa jeunesse à la fonction d’huissier qu’exerçait l’un de ses oncles.
Le décès de son père, le 18 avril 1762, scelle le départ de la famille Roussel vers la capitale. Quant à notre brave Cadet, il vient s’installer à Auxerre vers 1763. De domestique au départ, il devient, grâce à son instruction, clerc de notaire. Le gaillard a de l’ambition, c’est certain ! De quoi provoquer dans une petite ville de province, quelques commentaires bien sentis. De ces jalousies, Cadet Roussel n’en a cure ! Un beau mariage peut le faire entrer définitivement dans le giron de la bourgeoisie locale. Fin observateur à défaut d’être un charmeur, il ne manque pas de s’apercevoir que Jeanne Serpillon, issue d’une bonne famille, lui fait les yeux doux ou, du moins, lui montre quelques intérêts. Car, si la promise est un brin sur le retour – de seize ans son aînée – la dot reste substantielle pour compenser les rides superflues.
Voilà donc notre homme bien marié et accepté par la bonne société auxerroise ! Une vie bien rangée, sans éclat où seule compte l’ambition de grimper les barreaux de l’échelle sociale et de bien paraître. De quoi donner, plus tard, du grain à moudre à quelques chansonniers insolents !
Trois maisons… deux femmes… et une statue
Suite logique d’une carrière ambitieuse, le temps est venu pour Cadet Roussel de présenter sa requête au Lieutenant Général du bailliage d’Auxerre pour l’Office de premier huissier audiencier au bailliage et siège présidial d’Auxerre. Requête acceptée le 15 mars 1780. Une belle situation ma foi qui, bon an mal an, lui rapporte un revenu de deux mille livres et lui permet d’acheter trois maisons – tiens ! tiens ! – dont l’une, toute de guingois, se voit agrandie d’une curieuse loggia accolée à la tour de l’Horloge, place du Prétoire, à Auxerre. De quoi faire jaser et de laisser libre cours à la moquerie pour peu que l’ascension sociale de l’ancien domestique gêne les notables de la ville.
Survient, en 1789, le grand chambardement, l’abolition des privilèges, les droits de l’Homme et la Terreur qui en est son contraire. Comme bon nombre de Français, Cadet Roussel y voit l’ouverture des temps nouveaux, la fin de l’absolutisme et surtout le moyen pour la bourgeoisie d’accéder aux charges politiques, jusque-là monopolisées par la noblesse. Personnalité de la ville, il adhère à la Société populaire d’Auxerre où il fait montre d’un zèle sans-culotte de bon ton, lié à quelques excentricités vestimentaires que ne manquent pas de brocarder, à cette époque, de vieux gentilshommes hostiles à ces nouveaux puissants. Parmi eux, le chevalier Chenu du Souchet… La plume est son arme préférée. Les rodomontades de Cadet Roussel, son excipient favori. Sur l’air de Jean de Nivelle, le petit huissier d’Auxerre se voit tourner gentiment en dérision. La chanson fait le tour des cercles de la cité bourguignonne, au point que les volontaires de l’Yonne, mobilisés pour combattre l’ennemi aux frontières, en font leur hymne de marche favori, laissant aux Marseillais leur chant éponyme. Que pense Cadet Roussel de cette chanson personnalisée ? Nul ne le sait mais un sans-culotte touché dans son orgueil pouvait devenir un bien féroce accusateur pour l’écrivain qui s’était permis de telles moqueries ! Il n’en fut rien… comme quoi, la chanson adoucit bien les mœurs ! Et que dire des troupes prussiennes et autrichiennes qui devaient bien se demander qui était ce fameux Cadet Roussel dont les soldats de l’armée du Nord entonnaient la chanson en partant au combat !
D’une région à l’autre, la comptine fit le tour du pays. Ce qui ne protégeait en rien notre Cadet Roussel qui, grandeur et décadence, se retrouva quelques mois au cachot lors de la réaction thermidorienne avant de retrouver la liberté par l’amnistie de vendémiaire an IV. Dès lors, comprenant que la politique ne faisait pas forcément bon ménage avec une situation de bon rapport, il se le tint pour dit et revint à ses premiers amours d’huissier.
En 1803, le décès de son épouse Jeanne l’inquiète plus qu’il ne l’attriste. Sans aucune descendance, Cadet Roussel se voit obliger de rétrocéder sa dot à l’héritière de la défunte, en l’occurrence sa nièce, Reine Baron. Qu’à cela ne tienne ! Fidèle entre les fidèles, il la demande en mariage et l’épouse le 20 avril de la même année. Un court veuvage qui dut faire jaser dans les chaumières auxerroises… surtout que la donzelle rendait à son cher mari vingt-trois ans d’écart. De quoi organiser un beau charivari devant la demeure du veuf éploré qui ne put guère profiter de cette jeunesse, lui-même rendant son âme à Dieu, le 26 janvier 1807 ! Immortel Cadet Roussel qui laissait trois maisons… deux femmes… une statue à Auxerre et surtout… une chanson.


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