Jean Journet, le missionnaire de Fourier (1799-1861)

« Je vais faire le portrait historique d’un homme excentrique de notre temps. Ça ressemble à Marlborough s’en va-t-en guerre. Journet est si connu dans Paris qu’il faudra mettre, à côté du tableau, un gendarme pendant l’exposition ! »

Qui est donc ce « si connu » Journet pour que Gustave Courbet lui consacre une de ses œuvres ? Le peintre rebelle réalise le tableau « L’apôtre Jean Journet partant pour la conquête de l’Harmonie Universelle» vers 1850. Voilà des années déjà que « l’apôtre » arpente les rues de la capitale et les routes de France, animé par la foi ardente d’un missionnaire païen pour convertir hommes et femmes aux théories de son maître à penser, le philosophe écrivain Charles Fourier.

 La révélation

Journet est né à Carcassonne en 1799. Après des études tourmentées, il arrive à Paris à vingt ans, bien décidé à  se nourrir de toutes les idées nouvelles qui font tant défaut en province. Insoumis, pétri d’idéal égalitariste et profondément sincère dans ses convictions, il s’enrôle dans les carbonari, société secrète dont le but essentiellement politique est de combattre la tyrannie des Bourbons afin d’instituer la démocratie en France.

Traqué, emprisonné, il arrive à s’évader et se réfugie en Espagne où il participe à la guerre d’indépendance. À nouveau capturé, il passe deux années de souffrance à la prison d’État du Castillet,  à Perpignan. Cette vie de baroudeur aurait pu se terminer sur l’autel du mariage qu’il contracte à Limoux où, sagement, il s’installe pharmacien. Mais c’est sans compter sur sa curiosité intellectuelle, toujours en éveil, qui l’oblige à étudier tous les livres consacrés aux nouvelles doctrines parvenues sous le manteau jusqu’à son officine. Quand il tombe sur les œuvres de Fourier, c’en est fini des comptes d’apothicaire ! Fourier, le philosophe visionnaire qui pose, dès ce début du XIXe siècle, un regard critique sur les relations entre l’individu et la société, conscient du malheur des gens, en particulier dans les milieux pauvres, pense qu’il faut repartir à zéro. Il  préconise la construction de phalanstère[1], sorte d’hôtel coopératif formé par la libre association et par l’accord affectueux de ses membres. Dans ses ouvrages, il dénonce les « manufactures dépréciatives, qui réduisent le salaire de l’ouvrier et l’envoient mourir de faim quand il plaît au fabricant de ne plus l’employer ». Il réclame aussi l’éducation pour tous les citoyens et la libéralisation de la femme.

L’esprit exalté de Journet adhère avec enthousiasme à ses idées humanistes. Il a enfin trouvé son maître à penser ! Le cerveau en ébullition, il abandonne femme et enfants et part à la rencontre du  philosophe à Paris.

Apôtre à Paris

La rencontre entre le jeune homme passionné et le vieux penseur utopiste a lieu dans un meublé parisien à peine éclairé et sans feu. Fourier expose ses théories à un Journet en extase et n’a de cesse de le prévenir de la folie qu’il y aurait à épouser ces pensées nouvelles dans un monde hermétique où les novateurs sont persécutés. Ah ! les doux mots… Le jeune homme a déjà choisi : il sera l’apôtre qui portera la bonne parole aux impies, leur distribuera des opuscules dans lesquels seront résumés les enseignements. Il souffrira mille morts pour que le monde adhère aux idées lumineuses de son génie et, pour finir, il réalisera le phalanstère.

Fourier meurt en 1837. Journet s’investit alors avec exaltation dans sa mission. On le voit dans tous les lieux publics et dans toutes les manifestations, haranguant les foules une brochure à la main. Il essaie de la vendre, finit par la donner et achève de se ruiner. Qu’importe ! « Prenez ! dit-il, c’est le pain de ma vie. »

Celui qu’on surnomme déjà l’Apôtre cultive sa ressemblance avec un disciple du Christ. Il porte une espèce de toge, le cheveu long et bouclé et la barbe longue. Il ne se promène plus sans sa besace bourrée des saints préceptes et tient un long bâton comme ces pèlerins à la coquille en partance pour le lointain Saint-Jacques-de-Compostelle.

Nadar, qui a « élevé la photographie çà la hauteur de l’Art », a admirablement croqué « cette tête fulgurante de Saint-Pierre » en plusieurs variantes, transcendant par les jeux de lumière le caractère illuminé du fouriériste à qui il conservera toute son estime malgré ses extravagances outrancières.

Car sa frénésie de convaincre, qui était somme toute sympathique, n’a plus de limite et devient vite agitation brutale qui provoque l’énervement des quidams non convaincus de l’absolu nécessité de construire les fameux phalanstères qui seront la clé du bonheur !

Les gendarmes l’arrêtent pendant un entracte de la représentation de « Robert le Diable » à l’opéra où il oblige plutôt de force que de gré les spectateurs à prendre son recueil de bonnes paroles qu’il appelle « la semence divine ». Le commissaire persuadé d’avoir à faire à un fou en réfère au préfet qui le fait enfermer à Bicêtre. La promiscuité avec les aliénés s’avère terrifiante et Journet qui est plus utopiste que dément, essaie de persuader les médecins de le libérer arguant de la clarté de son esprit. « Tous nos fous demandent la même chose », lui rétorque-t-on !  Et pour le calmer, dans un dessein hautement thérapeutique, on lui administre plusieurs lavements qui le laissent épuisé sur son lit de misère.

Ses anciens amis le sortent enfin de ce mauvais pas. Avec une énergie renouvelée, il reprend son apostolat et décide d’aller éclairer les hauts personnages puisqu’il est si difficile d’atteindre la conscience du peuple.

Doté d’une opiniâtreté à toute épreuve, il obtient un entretien avec le ministre de l’Intérieur. Celui-ci écoute patiemment puis se permet d’interrompre l’homme fantasque dont le verbe lui semble excessif :

« Vous en avez pour longtemps ?

– Oui, très longtemps.

– Mais, c’est que les préfets m’attendent et ils représentent tout un département.

– Et moi, monsieur le ministre, je représente l’humanité toute entière ! »

Cette répartie fera le tour des salons parisiens…

Sa foi inébranlable le conduit à instruire les poètes auxquels il envoie des lettres enflammées. Georges Sand, Lamartine et Victor Hugo, seront ainsi initiés aux doctrines fouriéristes. Hugo l’invite à son domicile Place-Royale en présence de tous les hommes éminents de la capitale. Journet invective les poètes et les artistes qui méprisent les questions sociales : « Poète tu as des yeux pour ne point entendre… »

Mais le temps est venu de reprendre son bâton de pèlerin pour porter la bonne nouvelle aux provinciaux incultes qui ignorent tout des géniales théories auxquelles pourtant, un Allemand, un certain Karl Marx, commence sérieusement à s’intéresser.

« L’homme de la grande route »

Les déplacements de l’Apôtre sont signalés par les préfets tant l’homme provoque, à défaut de conversions, des attroupements et des désordres. À Toulouse, les étudiants s’amusent de cet énergumène et le portent en triomphe au Capitole, engendrant une telle confusion que le prédicateur finit aux fers. Le préfet qui avait été au temps de sa jeunesse fasciné par les idées fouriéristes le fait relâcher. À Montpellier se sont les évêques qui font les frais de son délire : « Réveillez-vous ! Lévites sacrilèges, ivre d’encens, dans la pourpre endormis ; le Saint-Esprit a dévoilé vos pièges, il va saper des sépulcres blanchis. »

On le retrouve à la sortie des offices, dans les salles de café, sur les places des villages toujours l’œil hagard, apostrophant les passants pour leur exposer la « théorie des quatre mouvements », premier ouvrage de Fourier dans lequel le philosophe développe ses objectifs pour un gouvernement et une économie mondiale régis par l’Attraction Passionnée, seule possibilité pour transformer la société et « remédier au plus scandaleux des désordres sociaux, à la pauvreté. Contre les morales et les idéologies qui prêchent pauvreté et médiocrité, Journet, fidèle à l’ouvrage du maître, défend l’opulence pour tous, le luxe, la gourmandise et la volupté devant des badauds médusés qui le prennent encore une fois pour un fou !

Ses pérégrinations le conduisent en Belgique et le ramène dans le sud où il retrouve sa femme qui survit grâce à un petit commerce de fleurs qu’elle exploite avec ses filles. Mais déjà, il est reparti vers Paris…

De Dumas à Courbet

Journet est épuisé par son errance et les privations quand, sur la route de Saint-Germain, il aperçoit les tourelles du château de Monte-Cristo, propriété d’Alexandre Dumas. On ne sait rien de leur rencontre mais l’Apôtre repart pour Paris avec un précieux papier dans la poche :

 

À MONSIEUR JULES DULONG, AGENT GÉNÉRAL DES AUTEURS DRAMATIQUES.

Je veux faire une bonne action, il faut que vous m’aidiez.
Je vous adresse Jean Journet, l’apôtre de Fourier.
Je crois à certaines parties de sa doctrine, mais je crois surtout à la probité, au dévouement et à la foi de celui que je vous adresse.
Je désire lui constituer sur mes droits, et je crois la chose possible, une petite rente de cent francs par mois,  jusqu’à ce que la Société puisse faire quelque chose pour lui.
Il touchera directement chez vous, et vous me compterez les reçus comme argent.
Ceci restera entièrement entre nous deux.
À vous de cœur.

ALEXANDRE DUMAS

 

Journet va enfin pouvoir se poser, débarrassé des contingences matérielles grâce à son généreux mécène. Il prend l’habitude de s’installer tous les soirs rue de Roule dans un humble troquet où devant un parterre de peintres et d’écrivains, « l’œil injecté de sang, la bouche béante, les cheveux et la barbe en  désordre, il gesticulait à outrance, et, passant de l’explication de ses doctrines au paroxysme de l’hallucination, vociférait les mots les plus bizarres et émettait les idées les plus invraisemblables. » [2]

Gustave Courbet, habitué du lieu, immortalise à cette époque « l’Apôtre partant pour la conquête de l’Harmonie Universelle», tableau représentant Journet avec son bâton, errant sur les grandes routes.

 

Le prophète à la foi impatiente ne trouvera jamais les fonds nécessaires à la construction de l’idyllique phalanstère. Isolé dans son délire, il se retire à Foix et meurt à Toulouse à l’âge de soixante-deux ans en laissant des écrits exaltés, seuls connus de quelques inconditionnels  fouriéristes.

[1]             Phalanstère : contraction du mot « phalange »(regroupement) et « stère » (monastère)

[2]             D’après « les célébrités de la rue, paru en 1868

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