Le petit pâtre tourangeau qui possédait le bosse des maths. Henri Mondeux (1826-1861)

Analphabète, asocial, vicieux, sauvage et… génial.

Que de qualificatifs pour un gamin de Touraine né à Neuvy-le-Roi en 1826, fils de fagoteur, orphelin de mère à six ans, persécuté par ses marâtres, indomptable et de surcroît épileptique.

C’est que le garçon n’est pas ordinaire ! si on le cantonne à garder les vaches, il ne se passionne nullement pour ce bucolique labeur, préférant occuper ses journées à compter, non pas ses génisses, somme toute très paisibles et peu enclines à fuguer, mais les cailloux, les brindilles, les feuilles des arbres. Les chiffres l’enthousiasment alors qu’il n’a jamais mis les pieds à l’école. Les aristocrates du coin s’amusent de ce petit bouseux si prompt à résoudre les problèmes de calcul les plus épineux. Ils lui offrent un verre, lui lance un sou et le renvoie à ses vaches.

Cette inclination assez originale n’allait pas tarder à étonner le voisinage, stupéfier la Touraine et à ébahir la France entière.

Le chemin de la gloire

« Pourquoi pleures-tu ? Tu as perdu un veau ? Tu es souffrant ? Aurais-tu reçu de mauvais traitements ?

Pressé de questions, le petit pâtre déguenillé essuie sa morve avec la manche de sa chemise déjà fort sale et répond en hoquetant aux belles demoiselles qui se sont approchées du pacage.

– C’est que j’ai perdu mon couteau et si je pouvais deviner où je l’ai laissé aussi vite que je calcule j’en serai bien heureux. »

Oubliant son chagrin, il s’adresse à la plus jeune des promeneuses et s’enquiert de son âge sans se soucier de l’incongruité d’une telle demande et sans en imaginer la goujaterie. Amusée, la jeune fille lui répond :

« J’ai dix neuf ans.

– Ah oui… 599 184 000 secondes donc ! »

Interloquées, les promeneuses vérifient le calcul et s’empressent de raconter la surprenante anecdote à un ami instituteur, à Tours. Ėmile Jacoby, fort intéressé décide, toutes affaires cessantes, de rechercher le jeune prodige. On peut lire dans son récit biographique la singulière rencontre :

« Arrivé près du port, j’aperçus un enfant en haillons appuyé sur sa houlette, et dans l’attitude d’un homme qui pense profondément. Quelques vaches paissaient devant lui. Je m’approchai et l’expression de sa physionomie, sa pose, tout en lui me plut. Je devinai qu’il était l’enfant que je cherchais. Aussi, quand, passant près de lui, il me demanda quelle heure il était, je lui dis :

– Il est, mon garçon, la moitié du tiers des trois quarts de douze heures.

– Oh! reprit Henri, je vous dirai bien quelle heure il est.

– Eh bien! Quelle heure ?

– Mon Dieu, Monsieur, il est une heure et demie.

C’était juste et il mit moins de temps à répondre à cette question que je n’en mets pour raconter le fait. Je lui proposai alors quelques autres questions qu’il ne put comprendre tant que j’employai les termes techniques de la science des nombres, mais qu’il résolut à ma satisfaction dès que je les eus dégagées des expressions qu’il ne connaissait pas. Plus je l’observais, plus son regard paraissait beau et intelligent. J’avais remarqué aussi que son œil s’animait, que son teint se colorait à chaque nouvelle question que je lui adressais, puis il me semblait que sa tête avait quelque chose de Descartes et de Newton.

« Sais–tu lire, lui dis-je alors.

– Hélas non, monsieur.

– Eh bien! Si tu le veux, je t’apprendrai à lire, à écrire et, puisque tu aimes bien à compter, si tu travailles bien, je te donnerai des leçons qui te mettront à même de faire des calculs bien plus beaux que ceux que tu sais faire aujourd’hui. Quand tu auras fini ton ouvrage, tu viendras me trouver à Tours et nous commencerons tout de suite. »

Ainsi fut fait !

Le cancre de la classe

Début janvier 1839, Henri, toujours en haillons et pieds-nus, prend place sur les bancs de l’école, n’hésitant pas à parcourir plus d’une lieue dans le grand froid pour « apprendre ».

L’image est trop belle de ce pauvre paysan analphabète devenu, grâce au talent  de son maître, un homme instruit.  La vérité est toute autre.

Jacoby sait la réputation de « monstre indomptable » qui précède l’admission de son protégé à l’école. Il sait que depuis des années ce gosse vit de rapines et d’aumônes ; que son père l’a chassé en le traitant de vaurien. Le brave instituteur est persuadé que les livres vont assagir l’enfant trop livré à lui-même ; que son intelligence hors du commun va s’épanouir dans la connaissance ; que le prestigieux lycée Louis-le-Grand l’accueillera dans quelques années, et pourquoi pas, en suivant, l’école Polytechnique ? Après Descartes, illustre enfant du pays, Mondeux auréolera de gloire la Touraine.

La chimère est de courte durée.

« Bientôt l’école fut sens dessus-dessous et, tous les jours ce n’étaient plus que plaies et bosses, cris et pleurs, plaintes et menaces… On l’a vu, dans plus d’une circonstance, en luttant avec ses camarades, faire usage de ses ongles et de ses dents. Mais aussi que peut-on attendre d’un enfant à qui l’on attachait les mains derrière le dos, à qui on passait une corde au cou et que l’on promenait, comme une bête fauve à coups de fouet dans le village, pendant que les jeunes garçons de la commune, couraient après lui en le huant, l’injuriant et lui jetant de la boue au visage ; d’un enfant enfin qui entendait à chaque instant des imprécations horribles et des menaces de mort à son oreille ?… On fût obligé de le renvoyer pour rétablir la paix dans la classe…»

Ne supportant aucune institution, il est bien sûr viscéralement anticlérical et blasphème outrageusement l’Église, attirant l’hostilité de toutes les bigotes de Tours. Le bedeau en fera les frais qui sera blessé dans sa dignité et surtout dans son généreux fondement. L’horrible gosse ayant disposé des épingles sur sa chaise il fut des jours et des jours sans pouvoir s’asseoir !

Émile Jacoby renonce à inculquer à cet élève si particulier les bases de la civilité la plus élémentaire, tout en s’émerveillant chaque jour un peu plus de ses facultés à manier les chiffres.

Le sale gosse à l’Académie des Sciences de Paris

Henri a les plus grandes difficultés à apprendre à lire et à écrire. La calligraphie des chiffres reste un exercice difficile : « Je ne sais faire que des comptes », avoue-t-il. Il n’arrive pas à traduire dans le « langage des hommes » les nombres qui « s’unissent dans l’air, se confondent et se pressent ». Par contre, ses prédispositions en calcul mental se développent prodigieusement à un tel point que l’instituteur, conscient de ses propres limites, décide de le présenter à l’Académie des Sciences de Paris où d’insignes savants réunis en commission extraordinaire pourront examiner plus sérieusement son protégé.

C’est ainsi que le 16 novembre 1840 M. Poncelet, président de l’Académie et M. Arago,  polytechnicien, astronome et physicien de renom  accueillent un insolite couple : « un homme mûr, à la mise impeccable, et son compagnon, un fort gaillard d’une quinzaine d’années à la face poupine. Il porte des bottines neuves qui jurent manifestement avec le reste de son accoutrement. Une grande blouse sombre lui descend à mi-cuisse. Un mouchoir de couleur rehausse le col trop ample de sa chemise blanche. Il tient à bout de bras un grand chapeau plat dont il refuse obstinément de se séparer. De longs cheveux noirs caressent ses épaules. Nullement impressionné quand il s’agit de répondre aux questions concernant sa réputation de calculateur, il regarde fixement ailleurs lorsqu’il est interrogé sur son enfance ou sur les détails de sa vie privée. Son compagnon répond à sa place aux questions sur sa famille, son éducation ou son avenir. »

Mathématicien reconnu, professeur à l’École polytechnique et à la Sorbonne, le baron Cauchy rend hommage au dévouement d’Émile Jacoby et s’extasie devant les performances en calcul mental du jeune prodige : « Que sans secours, et abandonné à lui-même, un enfant préposé à la garde des troupeaux, arrive à exécuter de mémoire et très facilement un grand nombre d’opérations diverses c’est un fait que seraient tentés de révoquer en doute ceux qui n’en auraient pas été les témoins… Henri est parvenu seul à trouver le procédé connu qui donne la somme d’une progression arithmétique. Plusieurs des règles qu’il a imaginées pour résoudre différents problèmes sont celles qui se déduisent de certaines formules algébriques. On peut citer comme exemple les règles qu’il a obtenues pour calculer la somme des cubes, des quatrièmes et même des cinquièmes puissances des nombres naturels… »

Pour Henri Mondeux, c’est le début de la gloire…

Les trompettes de la renommée

Le « Tout Paris » s’arrache le petit génie. Les conclusions de l’Académie des Sciences ont propulsé ce petit pâtre toujours analphabète à la « Une » des journaux et il est de bon ton de l’inviter dans les salons où il alimente toutes les conversations.

Il parade sans la moindre timidité chez le baron Cauchy, se prête au jeu des questions des plus grands scientifiques, papote avec Georges Sand, boit le thé en compagnie de Chateaubriand.

Alfred de Vigny est conquis et écrit pour lui « La poésie des nombres » :

 « Les nombres, jeune enfant, dans le ciel t’apparaissent
Comme un mobile chœur d’esprits harmonieux,
Qui s’unissent dans l’air, se confondent, se pressent
En constellations faites pour tes grands yeux
Nos chiffres sont pour toi de lents degrés informes,
Qui gênent les pieds forts de tes nombres énormes,
Ralentissent leur pas, embarrassent leurs jeux.
Quand ta main les écrit, quand pour nous tu les nommes,
C’est pour te conformer au langage des hommes,
Mais on te voit souffrir de peindre lentement
Ces esprits lumineux en simulacres sombres,
Et par de lourds anneaux d’enchaîner ces beaux nombres
Qu’un seul de tes regards contemple en un moment.
Va, c’est la poésie, encor, qui dans ton âme
Peint l’algèbre infaillible en symboles de flamme,
Et t’emplit tout entier du divin élément:
Car le poète voit sas règle
Le mot secret de tous les sphinx;
Pour le ciel, il a l’œil de l’aigle,
Et pour la terre l’œil du lynx. »

 

Les dîners des ambassadeurs sont moins ennuyeux depuis qu’on y croise cette espèce de gosse mal équarri qui jongle avec les chiffres comme d’autres avec des balles. La mode est à l’exotisme, le Tourangeau fait dans le pittoresque !

Le pittoresque s’exporte en province. On le reçoit au son des fanfares dans les collèges royaux où son improvisation en mathématiques fait merveille. Cabotin à souhait, il s’amuse avec les logarithmes, badine avec les racines carrées, multiplie des millions avec des billions devant un public ébahi qui applaudit à tout rompre et en redemande. La presse locale, sous le charme, le qualifie de prodigieux talent, d’extraordinaire calculateur, d’illustre mathématicien tout en soulignant le contraste entre son incroyable intelligence des nombres et son peu d’aptitude pour les autres matières. On peut lire dans le Journal de la Vienne en 1847 : « Et pourtant, qui le croirait ! le célèbre pâtre de la Touraine est tout aussi extraordinaire pour ce qu’il a en moins que pour ce qu’il a en plus : avec une mémoire si prodigieuse pour les nombres, il est incapable de rien apprendre, rien retenir de ce qui n’est pas nombre. La vue des monuments ne laisse aucune trace en lui ; le nom et les traits d’une personne qu’il aura vue mille et mille fois lui sont étrangers. En un mot, Henri Mondeux nous a semblé le phénomène le plus étrange qui n’ait jamais été donné d’observer. »

Étrange ? assurément !

Une mystérieuse maladie

Il avait à peine trois ans quand le futur prodige tomba dans une fosse à purin et s’y serait noyé sans l’intervention de sa mère. Émile Jacoby voit dans cet accident la cause de ses drôles de crises qui l’agitent souvent de façon spasmodique, état convulsif qui terrorise son entourage ajoutant à sa réputation de vaurien. Ce mystérieux « mal des fous » qui le ronge ne serait-il pas la source  de ce don inexpliqué des mathématiques ? Auquel cas, les forces obscures du mal se seraient-elles emparées de son âme ?

Un jour de février 1861, Le Courrier du Gers annonce le décès du célèbre « calculateur de la Touraine » : « Henri Mondeux revenait, il y a peu de jours, de Condom où il avait obtenu de brillants succès, et il avait pris place dans la voiture d’Auch en parfait état de santé. À peine la diligence est-elle arrivée à Auch qu’on s’empresse d’ouvrir la portière de la rotonde où il était seul et on le prie de descendre. On s’aperçoit bientôt à son silence que l’infortuné jeune homme avait expiré ».

Henri avait à peine trente-cinq ans. Il est fort possible qu’une crise d’épilepsie ait eu raison de sa forte constitution mais sa renommée s’étendra encore pendant de longues années, les instituteurs gratifiant souvent l’élève se distinguant par ses aptitudes en maths d’un « bon comme un  Mondeux » admiratif !

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