Farine et arsenic

Affaire Julie Phalippou. Sanvensa.

Cour d’assises de l’Aveyron. 13 juin 1842.

  

Le procès qui s’ouvre le 13 juin 1842, sous la présidence de M. de Massilian, est particulièrement attendu. Dans le box des accusés, Julie Phalippou et Martin Segonds, son mari en secondes noces, ont à répondre de l’empoisonnement de Jean-Antoine Gautié, le mari déchu, mort le 20 mai 1839.

Les trois années écoulées entre le décès et la mise en jugement des deux accusés peuvent surprendre en un temps où la justice laisse rarement traîner les dossiers criminels. Mais les multiples rebondissements de l’enquête ont retardé le jugement.

Les premières années du mariage de Jean-Antoine Gautié avec Julie Phalippou se déroulent dans le bonheur. Au moulin du Mazet, sur les bords de la Serène, à quelques kilomètres de Sanvensa, Jean-Antoine travaille dur pour gagner l’argent du couple. Levé avec le soleil, rentrant avec la nuit, le meunier ne s’aperçoit pas qu’il délaisse sa jeune épouse. Comme la nature humaine possède des désirs à satisfaire, Julie Phalippou s’amourache bientôt d’un jeune célibataire du voisinage, Martin Segons, qui ne manque jamais une occasion pour apporter son grain à moudre au moulin. De regards furtifs en clins d’œil coquins, la belle meunière finit par lui dévoiler ses charmes jusqu’à tomber dans ses bras. D’un mari fidèle, Julie Phalippou fait dès lors de Jean-Antoine Gautié un cocu résigné.

Entre ses rencontres à la sauvette avec Martin et sa vie conjugale, l’existence de Julie Phalippou devient rapidement intenable. Jean-Antoine est de trop, se dit-elle. Il doit disparaître. Quant elle avoue à son amant sa terrible décision, Martin ne cherche pas à l’en dissuader. Simplement, il lui répond :

« Mais comment feras-tu ?

-Quelques pincées d’arsenic dans la soupe feront l’affaire. En attendant, il est préférable de garder nos distances pour ne pas éveiller les soupçons. »

Une dernière étreinte scelle leur pacte diabolique.

Il n’est pas dans les habitudes de Jean-Antoine Gautié de se plaindre. Mais, ce 28 avril 1839, il éprouve de telles coliques et des vomissements si violents qu’il est obligé de s’aliter. Après une nuit de souffrances durant laquelle chaque douleur lui soulève le corps, Jean-Antoine parvient pourtant à se lever et reprend son travail.

Le 15 mai, après le repas, le meunier se sent à nouveau incommodé. De fortes douleurs lui rongent le ventre. Quand il veut se lever, il s’écroule sur le sol de la cuisine, râlant et vomissant.

Les jours suivants sont horribles. Plus il souffre, plus il demande à boire cette décoction de mauves que Julie s’empresse de lui apporter. Prenant la précaution de se détourner du malade, elle retire d’un papier caché dans son corsage une poudre blanche, la répand dans l’écuelle où repose le breuvage, la remue avec un doigt puis, soulevant son mari par les épaules, lui administre par petites gorgées le viatique diabolique. À chaque fois, les vomissements reprennent , le meunier se tord dans son lit, suant à grosses gouttes et jurant les cent diables qu’on lui écorche le ventre, qu’il vaut mieux mourir que de subir pareille torture.

Dans la nuit du 19 au 20 mai, après avoir pris une nouvelle décoction, Jean-Antoine Gautié fait de nouveaux efforts pour vomir. Ses lèvres s’enflent puis deviennent violettes. Dans la minute suivante, il rend son dernier soupir.

Au village, quand on a mauvaise réputation, on s’expose au qu’en-dira-t-on. Car il ne fait point de doute pour les habitants du pays que Jean-Antoine Gautié a bel et bien été empoisonné par sa femme, avec la complicité de son amant, Martin Segons. Tant et si bien que la rumeur arrive aux oreilles de l’adjoint au maire de Morlhon qui s’empresse de demander au procureur du roi de Villefranche-de-Rouergue l’ouverture d’une enquête.

« L’opinion publique, écrit-il, colporte depuis plusieurs jours maintenant que c’est sa veuve qui l’aurait empoisonné. La dénommée Julie Phalippou entretient depuis, des relations très intimes avec un habitant de la commune, Martin Segons, qui est même venu loger chez elle. »

Le 15 juin, trois médecins de Villefranche-de-Rouergue, accompagné du maire de Morlhon et de son adjoint, exhument le cadavre et l’emportent à la maison communale pour pratiquer une autopsie sur les reins et l’estomac.

Pour déceler la présence anormale d’arsenic dans les organes, les médecins utilisent depuis 1836 un appareil mis au point par un de leurs confrères, le docteur Mars. Ayant déposé dans un flacon les prélèvements effectués sur le cadavre, les trois praticiens surveillent attentivement la réaction produite entre ce prélèvement et le gaz d’hydrogène. Aucun d’entre eux ne perçoit l’odeur aliacée si caractéristique de la présence d’arsenic dans les organes. Mieux encore, l’hydrogène évacué, aucun dépôt d’arsenic ne s’est formé dans les tubes.

Avisé, le procureur du roi conclut donc à l’innocence de Julie Phalippou et de Martin Segons. Un non-lieu est prononcé. Un an plus tard, les deux amants se marient pour le meilleur… et pour le pire.

Le dossier paraît donc définitivement chassé quand s’ouvre le célèbre procès de Mme Lafarge. Cette nièce illégitime du roi Louis-Philippe est accusée d’avoir empoisonné son mari, Henri Lafarge, un honnête maître des forges du Limousin. L’affaire fait grand bruit et bouleverse la France entière. Lafargistes et anti-lafargistes s’affrontent au rythme des expertises et des contre-expertises pour soutenir ou humilier la belle et secrète Marie, qui ne laisse personne indifférent.

Comme ses collègues, le procureur de Villefranche-de-Rouergue suit passionnément les batailles des chimistes et s’informe sur les nouvelles techniques de décèlement de l’arsenic dans les organes humains.

Et si, pour Julie Phalippou, les médecins s’étaient trompés ? Si c’était bien un empoisonnement qui avait tué le malheureux Gautié et non une infection banale ?

Avec le sentiment désagréable qu’un crime demeure peut-être impuni, le procureur réactive le dossier et ordonne une nouvelle analyse des organes prélevés. Les soupçons se révèlent bientôt fondés. Là où les médecins de Villefranche-de-Rouergue n’avaient rien trouvé, les trois chimistes de la Faculté de Montpellier décèlent plusieurs traces d’arsenic. Julie Phalippou et Martin Segons sont immédiatement arrêtés et renvoyés devant la Cour d’assises.

La salle est comble, ce 13 juin 1842, quand Julie Phalippou et Martin Segons sont amenés par deux gendarmes dans le box des accusés. Tous les regards convergent vers Julie que les chroniqueurs présentent comme une femme de caractère, bien décidée à se battre pour être acquittée. À ses côtés, Martin Segons paraît plus fragile, comme écrasé par les charges qui pèsent sur lui et son épouse.

L’étrange impression que le procès Lafarge fait planer dans la salle rend les débats encore plus exceptionnels. L’interrogatoire n’apporte aucun élément susceptible d’étayer la thèse de l’empoisonnement. Julie Phalippou ne cesse de clamer son innocence soulevant, par sa maîtrise, l’admiration de la salle.

C’est donc aux experts que revient la lourde charge de démontrer la présence d’arsenic dans le corps de Jean-Antoine Gautié au moment de sa mort et, a fortiori, la culpabilité de Julie Phalippou. Le professeur de chimie Bérard se présente le premier à la barre. Devant les juges, il fait circuler les résultats des analyses. Le public écarquille les yeux pour apercevoir les taches arsenicales qui ont formé un anneau métallique sur le tube de verre.

« Cet examen, affirme-t-il, provient des matières soumises à notre examen et non pas des réactifs employés. À l’époque de la première expertise, on n’avait pas encore imaginé le moyen par lequel on concentre l’arsenic dans un tube de verre ; mais ce procédé, prescrit par la commission chargée par l’Institut d’examiner l’appareil de Marsh, il n’y a pas si petite quantité d’arsenic qui échappe aux investigations de la science. J’en conclus donc que la mort de Jean-Antoine Gautié a été provoquée par l’ingestion de substances arsenicales dans les aliments. »

Après avoir demandé aux médecins de Villefranche-de-Rouergue s’ils confirment cette analyse, ce qu’ils font, le président de la Cour fait entrer les témoins. Si tous reconnaissent les souffrances horribles de la mort de Jean-Antoine Gautié, plusieurs se contredisent sur la fourniture de l’arsenic ;

C’est ainsi que le scieur de long Rieu affirme qu’en 1838, il a rencontré sur le chemin de Marmon à Villefranche une jeune femme qui lui a proposé d’acheter pour elle de l’arsenic, offrant de lui payer le dîner pour cette peine.

« En prison, affirme-t-il devant les jurés, je reconnus Julie Phalippou comme étant celle qui m’avait fait cette proposition. »

Julie Phalippou réfute cette accusation en déclarant qu’elle n’a jamais vu cet homme.

Un second témoin dépose que sept ou huit mois avant la mort de Gautié, le frère de Martin Segons avait acheté en sa présence, chez M. Latapie, pharmacien à Villefranche-de-Rouergue, « pour dix centimes d’arsenic que la dame Latapie lui avait délivré sans aucune formalité » ;

Interrogée, la pharmacienne nie formellement le fait de cette vente.

La femme Bousquié déclare enfin que quelques mois avant la mort de Gautié, Julie Phalippou lui avait offert de l’arsenic « qu’elle pouvait se procurer, me dit-elle, chez le père de Martin Segons qui en tenait ».

Les dépositions des témoins n’avaient guère éclairci les débats quand le substitut du procureur du roi, Jules Duval, prononce un réquisitoire vif et intelligent contre « ce mal pernicieux qui rampe au foyer des familles et épouvante la société ».

« Face à la progression effrayante des crimes d’empoisonnement, il faut une répression énergique contre l’un des crimes les plus odieux que l’on puisse concevoir. Messieurs les jurés, ne vous laissez pas intimider par le doute et faites confiance à la science pour déceler les artifices et la subtilité de ce poison.

Défenseur de Julie Phalippou, maître Louis Bouloumié prend ensuite la parole. Avec une grande rigueur, il s’attache à démontrer qu’abstraction faite des analyses et des opérations des hommes de l’art, il n’existe pas de preuves formelles de la culpabilité de sa cliente.

« Et encore, observe-t-il en conclusion, ces opérations et ces analyses ne prouvent pas que Jean-Antoine Gautié soit mort empoisonné. »

Pour défendre Martin Segons, maître Farjou choisit d’axer sa plaidoirie sur l’absence totale de preuves.

« Je ne vois, lance-t-il aux jurés, dans aucun des faits imputables à cet accusé les caractères de la complicité définie par la loi. Je demande l’acquittement de mon client. »

Se souvenant que les contradictions issues des expertises et des contre-expertises ont suscité des interrogations dans l’esprit du jury au procès Lafarge, le président de Massilian estime nécessaire de dissiper les derniers doutes répandus par les plaidoiries de la défense. Il rappelle dans la salle les chimistes, qui confirment une fois de plus la présence d’arsenic dans le corps de la victime.

Entré dans la chambre des délibérations à 9 heures 30 du soir, le jury ressort deux heures plus tard avec un verdict de culpabilité pour Julie Phalippou et l’acquittement pour Martin Segons. En conséquence, Julie Phalippou est condamnée à la peine de mort. Dans le box, elle ne bronche pas tandis que son mari tombe en larmes.

Un coup de théâtre fera une nouvelle fois rebondir l’affaire. Le 22 juillet 1842, la Cour suprême casse l’arrêt de Rodez pour violation de l’article 363 du Code d’instruction criminelle. Le président a tout simplement oublié d’interpeller l’accusée après lecture de la sentence. La déclaration de culpabilité ayant été maintenue, les Assises du Tarn n’avaient à se prononcer que sur l’application de la peine, ce que confirmera le jury dans sa session du mois d’août. Un second pourvoi sera rejeté le 22 septembre 1842.

Cette femme qui a nié en bloc toutes les accusations portées contre elle, qui a répondu sans se démonter aux divers interrogatoires et qui n’a point démenti, au moment du terrible énoncé de la sentence, l’énergie qu’on lui avait remarquée dans les débats, s’effondre littéralement quand, juchée sur une charrette, elle pénètre sur la place du Bourg de Rodez où la guillotine doit faire son office de justice. Il faudra que le bourreau et son aide la prennent dans leurs bras pour la transporter sur la plate-forme où elle est décapitée.

À cette affaire peu commune, il faut un épilogue qui sort de l’ordinaire. Bientôt, le bruit court en ville que le bourreau, bouleversé par l’émotion d’exécuter une femme qui n’était plus qu’un pantin chancelant dans ses bras, avait perdu son sang-froid. Comme la tête était mal enclenchée dans la lunette, le couteau était tombé non pas sur le cou, mais entre la bouche et le menton de la suppliciée. Si cette erreur, en soi, n’était pas lourde de conséquences, elle suscita une horreur supplémentaire bien légitime. Le Parquet, pour en avoir le cœur net, fera déterrer les restes de Julie Phalippou sans que l’on sache le fin mot de l’histoire.

Dans cette étonnante croisée des chemins que constitue un procès d’assises, on ne peut s’empêcher d’opposer le sort cruel de Julie Phalippou à l’étonnante aventure que vécut quelques années plus tard son défenseur, maître Bouloumié.

Les événements dramatiques qui suivent en Aveyron le coup d’état du Prince-Président, le 2 décembre 1851, entraînent l’avocat vers l’exil espagnol. Souffrant du foie, des reins et de l’estomac, Louis Bouloumié est bientôt autorisé à séjourner à Contrexéville pour se soigner. Ce sera la chance de sa vie ; la cure ne se révélant pas assez efficace, un médecin lui conseille de se rendre à quelques kilomètres de là, près du hameau de Vittel où jaillit une source champêtre. Bien lui en prend ! Ses souffrances disparaissent aussitôt. Sa détermination et ses relations feront le reste. Il achète la source de Vittel, crée un établissement thermal qui deviendra l’un des plus remarquables du pays. La suite est connue !

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