La terrible condamnation du maire d’Onet

Affaire Chabbert
Cour d’assises de l’Aveyron, 11 mai 1840

 

L’erreur judiciaire est l’épée de Damoclès suspendue au-dessus des têtes des jurés, jugeant en leurs âmes et consciences tout en demeurant tributaires d’un environnement qui peut les déstabiliser et les influencer. C’est bel et bien ce qui se produisit, en cette année 1840, quand la Cour d’assises de l’Aveyron eut à se prononcer sur la culpabilité de Louis Chabbert.

Ce 17 août 1839 promettait d’être chaud. Le soleil pointait sur la ligne d’horizon ses premiers rayons. A 5 heures du matin, la campagne étouffait déjà d’une chaleur lourde que la nuit n’avait pas réussi à rafraîchir. Léon Pougenq, vacher du domaine de La Tricherie, près de Rodez, regagnait à pieds son travail. A cette heure, un calme absolu régnait encore sur la campagne, à peine dérangée par le gazouillis des oiseaux quand, soudain, le garçon vacher perçut, à quelques pas de lui, venant du fossé, un râlement. Il s’approcha avec précaution. Quelle ne fut pas sa surprise de voir, allongé sur le côté, le corps ensanglanté d’un homme qu’il reconnut immédiatement comme étant celui de Jean-Baptiste Dangles, bouvier de M. Guizot, propriétaire du domaine du Sauvage.

Un souffle de vie s’échappait encore de la bouche de la victime. Mais l’état dans lequel il se trouvait laissa penser à Pougenq qu’il n’y avait plus grand chose à espérer. Du sang sortait de ses narines et courrait sur son visage meurtri. Autour de lui, l’herbe et le terre étaient imprégnées de sang ; son bâton de bouvier ensanglanté était posé auprès de lui. Un second, également maculé, avait été jeté dans la haie.

Aux appels stridents de Pougenq, les cultivateurs du voisinage accoururent. Personne ne put rien pour le malheureux Dangles, qui rendit l’âme sans pouvoir prononcer le nom de son agresseur.

Parvenus sur les lieux du crime en compagnie des gendarmes, les docteurs Guiral et Rozier procédèrent aux premières constatations desquelles il résultait que J.B. Dangles avait péri de mort violente causée par de graves blessures à la tête, assénées avec une extrême violence. Pour leur part, les gendarmes estimèrent que la victime avait dû être assaillie pendant son sommeil, sans pouvoir esquisser le moindre geste de défense. L’agression s’était bien sûr déroulée sans témoin. Seuls, quelques domestiques affirmèrent avoir entendu dans la nuit des cris lointains, qu’ils attribuèrent à une simple querelle. Pas de quoi fouetter un chat et encore moins mettre un nom sur l’agresseur. De l’enquête de proximité, il ressortait que le jeune Dangles était d’un caractère doux et inoffensif, tout le contraire d’un bagarreur cherchant noise à tout le monde. Un témoignage, cependant, mit la puce à l’oreille des enquêteurs. La veille, Dangles avait conduit ses bœufs dans un pré enclavé dans le domaine de La Tricherie. Ce qui avait eu le don d’exaspérer Louis Chabbert, propriétaire du domaine. Avec son maître-valet Portal, il avait, selon quelques domestiques, proféré des paroles menaçantes contre Dangles, lui promettant de le bastonner s’il lui reprenait l’envie de traverser ses terres.

Leur rivalité ne datait pas d’hier ! Pas plus tard que la semaine précédente, Chabbert s’était emporté à la suite des dégâts provoqués par les bœufs de Dangles sur ses terres ensemencées. Renseignements pris, Louis Chabbert, par ailleurs maire d’Onet et gros propriétaire terrien, passait pour un personnage belliqueux, qui ne s’en laissait pas compter et menait tout son petit monde à la baguette, notamment ses employés qui craignaient ses colères soudaines et imprévisibles.

La rumeur et la jalousie firent leur chemin. Quelques langues se délièrent. Deux domestiques de La Tricherie déclarèrent avoir vu le maître-valet Portal sortir furtivement, à 2 heures du matin, la nuit du crime puis rentrer avec précaution, presque en rampant, précisèrent-ils, une heure après.

-Entre-temps, nous avions entendu des cris lointains, comme si deux hommes se battaient.

L’attitude de Chabbert, après la découverte du malheureux bouvier, laissait perplexe plus d’un de ses employés. Tout le temps qu’ils avaient porté secours à Dangles, leur patron s’était tenu éloigné, comme si la vue de la victime l’importunait.

-Les jours suivants, affirma l’un d’eux, notre maître se fit plus doux. Il s’enfermait longtemps dans sa chambre ou quittait La Tricherie toute la journée.

Il n’en fallut pas plus aux autorités judiciaires pour mettre Chabbert et son maître-valet en état d’arrestation. Les deux hommes protestèrent de leur innocence, criant au complot et à la vengeance. Rien n’y fit ! Ils renouvelèrent devant le juge leurs dénégations. En vain ! La machine judiciaire était en marche. Le 11 mai 1840, Chabbert et Portal passèrent devant la Cour d’assises de l’Aveyron. Le propriétaire de La Tricherie était défendu par Me Maisonabe et Portal, par Me de Montarnal. Une foule énorme se précipita, ce jour-là, au palais de justice, trop exigu pour l’occasion.

L’audition des témoins dura une partie de la journée. Pas moins de quatre-vingt personnes défilèrent à la barre. Mais leur audition ne fournit aucun coup de théâtre, ni révélation sensationnelle. Comme aucune n’avait assisté au crime et que toutes n’avaient fait qu’entendre des cris lointains, leurs témoignages ne pouvaient être que des soupçons mais, en aucun cas, des certitudes. Les avocats de la défense comprirent qu’il tenait là matière à démontrer la faiblesse de l’accusation. Pressé de questions par Me Maisonabe, l’un des témoins à charge parmi les plus excités à la perte de Chabbert se vit alors tenu d’avouer qu’il venait d’avoir un procès avec l’accusé.

Malheureusement, les avocats ne purent rien contre les litanies peignant Chabbert comme un homme très violent, vindicatif, brutal et capable de tout si la colère lui montait au nez.

-Un jour, raconta un témoin, je le vis menacer de battre et de fouler aux pieds une pauvre vieille de soixante-dix ans qui passait sur un terrain lui appartenant.

-Une autre fois, renchérit un second, il avait voulu décharger son pistolet sur le sieur Supervielle qui n’avait, lui-aussi, rien d’un poète, venu lui réclamer une créance de 5 F.

Bref, le pauvre Chabbert, qui ne cessait, de son box, de crier son innocence, fut accablé et noirci comme si chacun trouvait là l’occasion de se venger de ses remontrances et de l’éloigner à tout jamais de son domaine. Les mêmes rancœurs s’accumulèrent contre Portal et, ainsi, d’une pierre on faisait deux coups.

Le public, qui n’en demandait pas temps, avait pris dès le début faits et causes contre les deux accusés. A chaque sortie du tribunal, leurs vociférations les accompagnaient jusqu’à la porte de la prison. Dès lors, les dés étaient pipés, et les jurés influencés par cette foule houleuse et menaçante, réclamant justice et sévérité.

Les jours suivants, les audiences se poursuivirent sans apporter d’éléments nouveaux. Les deux malheureux se battaient bec et ongles contre les ragots. Rien n’y fit, comme si le procès était déjà joué. Et ce n’est pas le talent des deux avocats et la réclamation du Président, indigné par l’animosité du public, qui y changèrent quelque chose.

Après la dernière audience, terminée à minuit à la lueur des bougies, le jury entra en séance et rapporta son verdict à 2 heures du matin. Si le chef d’assassinat n’était pas retenu contre les deux accusés, les jurés affirmèrent qu’ils étaient coupables de coups et blessures accomplis avec préméditation et ayant occasionné la mort sans intention de la donner. La sentence tomba sur les deux accusés comme un couperet. Chabbert était condamné aux travaux forcés à perpétuité ; Portal, à huit ans de travaux forcés. La grande carcasse de Chabbert ne fit qu’un bond ! Avec force, il clama son innocence et les gendarmes eurent bien du mal à l’emporter hors du prétoire. Portal, quant à lui, s’affaissa à sa place et il fallut presque le porter pour le faire sortir. Et puisque cela ne suffisait pas, avant de quitter Rodez pour le bagne dont on ne revenait pas, les deux hommes subirent sur la place du Bourg, l’honteuse épreuve du pilori.

De longues années passèrent. Chabbert traînait, à Cayenne, le boulet du forçat, vieilli par les épreuves, et la rancœur vissée au corps. A Rodez, l’affaire était depuis longtemps oubliée lorsqu’un coup de théâtre inattendu se produisit.

Un pauvre bougre, qui finissait sa vie à l’hôpital de Rodez, déclara à l’aumônier qui l’assistait dans ses derniers instants, qu’avant de mourir, pour libérer sa conscience tourmentée, il avait de grandes déclarations à faire à la justice.

Aux magistrats accourus à son chevet, il affirma sur le nom de Dieu qu’il était l’auteur, et lui seul, de la mort de l’infortuné Dangles.

-Ce n’était pas un crime prémédité, avoua-t-il, un assassinat mais seulement une rixe, après avoir bu plus que de raison, entre ouvriers agricoles des propriétés voisines.

Atterré par la mort du bouvier et terrassé par la peur de l’échafaud, il n’avait rien dit et avait laissé condamner deux innocents. Toute sa vie, le remords l’avait poursuivi sans qu’il osât rien dire, mais, au moment de la mort, il avait tenu à révéler son terrible secret, afin que le mal fut réparé.

Convaincus par ces aveux bien tardifs, les magistrats ruthénois s’enquirent du sort du malheureux Chabbert. Quand ils apprirent qu’il était encore en vie, ils portèrent à la connaissance de l’administration pénitentiaire ces terribles révélations.

Pour Chabbert, qui n’attendait plus rien de son pays, la surprise fut totale, mêlée à un sentiment d’écœurement devant tout ce gâchis qui l’avait privé de tant d’années de liberté. Il laissa tout de même derrière lui Cayenne, sa forêt impénétrable et son bagne sordide pour revenir à Rodez en homme libre.

Mais son retour fut loin d’être triomphal. L’ancien bagnard n’avait plus rien de l’homme impérial régnant sur sa propriété d’une main de fer. Les Ruthénois, sentant tout le poids de leur injustice, l’évitaient. De surcroît,  ses biens avaient été dilapidés et ses propriété vendues. Il ne lui restait rien. Seule, une maigre rente allouée par le gouvernement à titre de réparations lui permit de survivre. La fin  de ses jours se passa dans la solitude de sa chambre de la rue du Bourguet-Nau, qu’il ne quittait que pour acheter sa maigre pitance. Il ne parlait à personne et déambulait dans les rues, vêtu d’une vieille redingote. Les gamins du quartier en avaient fait leur souffre-douleur. Il mourut dans l’anonymat le plus complet et fut vite oublié. La justice autant que la foule n’acceptent jamais de s’être trompées !

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