Le baron Saint-Cricq. Un aristo excentrique
« Les aristocrates à la lanterne », chantaient les sans-culottes à la Révolution française, qui les associant à la noblesse, leur reprochaient de les affamer…
Ignorant ces années de grand désordre, on retrouve dans le Paris du XIXe siècle nombre de leurs descendants qui se caractérisent par la même inconscience du monde qui les entoure, entièrement préoccupés à dépenser ostensiblement leur fortune sur les grands boulevards où se trouvent les cafés les plus huppés de la capitale. L’un d’eux, de souche béarnaise, est incontournable dans ce milieu si particulier « des viveurs » épicuriens.
Le doux-dingue baron de Saint-Cricq
Le baron de Saint-Cricq semble avoir élu domicile boulevard des Italiens tantôt au Café de Paris, tantôt chez le célèbre glacier Tortoni mais surtout au Café Anglais qui est le principal théâtre de ses extravagances. Si le personnage est attachant, on dirait de lui aujourd’hui qu’il est complètement déjanté tant ses frasques quotidiennes amusent la galerie. Princes, marquis et lords flanqués de leurs coquettes, fortunés excentriques, mais aussi écrivains égarés, tel Alfred de Musset ou Théophile Gautier, font de ces luxueux salons le centre culturel de Paris, où il est de bon ton de passer quelques heures dans la journée, sirotant un punch l’air inspiré ou se délectant d’une glace en attendant cet extravagant de Saint-Cricq.
Accompagné d’une délicieuse fillette qu’il présente comme étant sa nièce, le voilà qui s’installe d’abord sous les lambris blancs et or de chez Tortoni où il a ses habitudes et surtout une originale façon de consommer les sorbets si réputés. Le garçon lui sert invariablement une glace à la vanille et une autre à la fraise. Il se laisse un instant aller à une réflexion appliquée et… se déchausse. Commence alors un cérémonial immuable : dans la botte droite, il verse la vanille et dans la gauche, la fraise et si par mégarde, il lui arrive de se tromper, il recommande deux autres sorbets et répète l’opération !
Il crée la surprise au Café de Paris où il s’enquiert d’un café noir et du nécessaire pour écrire. Après le recueillement d’usage, il verse délicatement l’encre dans la tasse, la poudre et les pains à cacheter et remue doucement le breuvage sous les regards amusés du cercle qui ne manque pas de se former autour de lui. Plus rien n’étonne chez cet homme qui sucre son thé avec la salière, assaisonne ses salades avec du chocolat liquide et prise du sucre à grands reniflements.
Une exceptionnelle prodigalité
Les enfants connaissent bien sa silhouette fine et élégante et s’inquiètent peu du costume pas toujours très net, tant le baron les gâte en leur offrant plus que raisonnable les meilleurs bonbons de la capitale.
L’aristocrate paye rubis sur l’ongle les joailliers qui sont tout en courbettes quand il se pique de commander parures d’or et diamants de gros carats qu’il choisit avec attention. Tous ces bijoux font le bonheur de la première élégante qu’il croise.
La fièvre acheteuse
Achats compulsifs sans doute puisqu’un beau matin, il se fait livrer douze douzaines de cercueils au grand dam de son domestique qui ne sait où empiler cet encombrant et macabre arrivage !
Et le baron s’amuse…
Achats cocasses pour le seul plaisir de rire de sa bouffonnerie. Il est très prisé, chez les plus riches, de faire livrer à son domicile une baignoire d’eau bien chaude pour satisfaire à cette curieuse nouvelle mode qui est de se laver entièrement. Le truculent baron sent bien qu’il y a là l’occasion d’une bonne farce. Pour la même heure, il commande à une douzaine d’échoppes spécialisées, un bain à domicile. Le moment venu, il s’enferme dans sa chambre, entrecroise les volets et guette… Le premier sur les lieux se dispose à monter la baignoire quand un second arrive, puis un troisième, suivi d’un quatrième jusqu’à ce que la cour de l’immeuble soit envahie de baignoires fumantes et retentisse des invectives des garçons livreurs sûrs de leur bon droit ! Tous seront payés, mais dans la famille, on commence à s’inquiéter.
Et le baron jubile !
Une nouvelle espièglerie va étendre sa réputation d’excentrique au Tout Paris. Un jour de grand beau temps, il s’adresse au responsable d’une station de « citadines » que sont les anciens taxis de la capitale et loue trente voitures. L’homme est surpris mais la commande est assortie du paiement immédiat, ce qui calme aussitôt sa méfiance. Le baron s’installe alors dans le premier véhicule et ordonne aux vingt-neuf autres de le suivre au pas à travers Paris. Cet étrange cortège part de Montmartre, descend jusqu’à Madeleine et remonte jusqu’à Bastille ! Les promeneurs intrigués de cette procession de voitures vides interrogent les cochers qui sont bien en peine de donner la moindre réponse.
Et le baron exulte !
Trop c’est trop !
Cette fois la famille, quoique aimante et fortunée, s’inquiète de la santé mentale du cher parent et demande à un valet de confiance de tenir les cordons de la bourse.
Saint-Cricq se désole quelques jours et trouve vite un subterfuge. Il interpelle un de ses amis du Cercle : « Vous savez, mon cher, que je suis malheureusement un peu excentrique et qu’on craint, sans raison pourtant, que je dissipe mon patrimoine comme un fils de famille qui a lâché le frein à ses passions ; on me surveille, on m’espionne, on me rationne, et je suis obligé de faire la cour à mon laquais pour avoir un louis ; c’est répugnant et cruel, et je ne le souffrirai pas plus longtemps. Seulement, pour l’instant, il faut en passer par-là ; j’ai sérieusement besoin d’argent, une misère, deux ou trois louis. Faites-moi donc l’amitié de me les prêter. » L’ami en question donne volontiers la petite somme demandée, et aussitôt le quêteur, usant du même discours, s’empresse d’emprunter à une autre connaissance. Dès que, grâce à la sollicitude de ses proches, il a recueilli deux ou trois cent francs, il descend le boulevard et, en bon Samaritain, distribue au peuple ravi la somme récoltée.
L’ultime pirouette
Le temps est venu pour le trop picaresque baron de quitter la scène. Un triste matin, des parents l’accompagnent dans une de ces maisons dites de santé où justement le seul fait d’y entrer vous fait perdre le peu que vous aviez en arrivant. Saint-Cricq, conscient de l’hypocrisie du discours bienveillant du directeur, se tourne vers ses parents et inversant les rôles, les assure qu’ils seront bien traités dans ce luxueux établissement et que les amis viendront nombreux leur rendre visite en les cajolant de mille friandises.
Cet homme invraisemblable ne résiste que deux ans à la séquestration forcée et meurt emporté par une maladie cérébrale. La nouvelle de son décès attriste profondément le « must » de la capitale même si quelques esprits éclairés décident de croire à une nouvelle farce du baron facétieux.


Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !