Le bigos de la mort

Affaire Auguste Boudou. Bessuéjouls.

Cour d’assises de l’Aveyron. 19 au 21 juin 1956.

Cour d’assises de l’Hérault. 16 janvier 1957.

 

Mais quelle terrible destinée frappe l’Espalionnais dans ces années d’après-guerre qui n’ont pas non plus été avares d’horreurs ? Rien ne manque au décor : le relief sauvage, un habitat dispersé, des agriculteurs peu bavards et, par dessus tout, des mises en scène macabres où bigos et incendies fournissent horreur et mystères aux colonnes des journaux et à la compréhension des enquêteurs dont l’Espalionnais est devenu depuis six ans une terre d’élection.

Le 28 décembre 1946 alors que le Masque Rouge commence à faire parler de lui, le feu éclate à la ferme du Roucanel, près de Saint-Côme-d’Olt. Dans les décombres, on découvre les ossements calcinés de Louis Bras et de Jeanne Niel, sa jeune bonne. Tout laisse supposer qu’ils ont été tués avant l’incendie criminel de la ferme. Mais l’enquête ne trouvera jamais de preuves formelles.

Le 25 mars 1949, à Sébrazac, le moulin de Verrières flambe. Dans les ruines fumantes gisent les cadavres de Paul Pelegry et d’Adrienne, son épouse : l’homme porte sur le crâne l’horrible empreinte du bigos.

Le 12 juillet 1951, à La Combe d’Ardennes, sur la commune d’Espalion, même sinistre drame, même blessure sur le cadavre de la veuve Prat. Huit jours plus tard, les policiers arrêtent Edouard Capoulade qui avoue être l’auteur du crime. Mais au procès, le doute s’insèrera dans l’esprit des jurés qui acquitteront Capoulade.

Dans le vallon d’Antraigues, les petites fermes se côtoient pour éviter la solitude. On se parle, on s’entraide, on s’observe aussi. Rien de la vie des autres n’échappe à la curiosité et à la jalousie des voisins.

Le lundi 18 février 1952, vers 15 heures, la colonne de fumée noire qui monte de la ferme de La Bessette, sur la commune de Bessuéjouls, attire aussitôt l’attention. À bout de souffle, Louis Maurel arrive le premier sur le lieu du sinistre. Toute l’étable menace de s’embraser. Le fermier n’a plus qu’une idée en tête : sauver les bêtes de leur prison infernale. Pas un seul instant, il ne songe aux drames qui ont auparavant ensanglantés « la Vallée Rouge » ainsi que l’a appelée le journal Détective. Les propriétaires, à cette heure, sont sans doute aux champs. Il appelle mais personne ne lui répond. Alors, sans hésiter, il s’élance vers l’étable. La porte est fermée. Une forte pression ne réussit qu’à écarter un battant. Suffisamment pour que Louis Maurel puisse pénétrer à l’intérieur et pousser un cri d’horreur. Le corps d’Abel Maurel, soixante-seize ans, est étendu par terre, baignant dans une mare de sang.

« Bon Dieu ! s’écrie le sauveteur. Le père Maurel aura eu un accident. »

L’agriculteur ne s’est pas encore aperçu que la victime a reçu un coup mortel sur la tête. Avec sang-froid, il tire le corps sans vie vers l’extérieur. Il lui faut maintenant détacher les dix bêtes à cornes qui composent le cheptel de la ferme avant que le plafond de la grange ne s’effondre dans l’étable.

Dehors, l’affolement à la vue de l’incendie a fini par gagner tout le voisinage. Inutile d’avertir les pompiers. Bessuéjouls ne possède pas le téléphone. De leur ferme du fond du vallon, Joseph et Raymond Puech ont laissé tomber leur travail et se précipitent en grimpant le pré qui mène à La Bessette. Quand ils pénètrent à leur tour dans l’étable, Louis Maurel, juché sur une échelle, sépare à la hache les poutres enflammées pour éviter que le feu ne se propage aux poutres de la maison.

« Le père Maurel est mort, leur déclare-t-il.

-Essayons de sauver dans la maison ce qui peut encore l’être », s’exclament les deux hommes.

Sans attendre, ils pénètrent dans la cuisine, la traversent et ouvrent la porte de la chambre d’Abel Maurel. Après les bêtes dans l’étable, cette pièce représente le lieu où sont entreposées toutes les richesses d’une vie de labeur. Les bras remplis de draps et de linge, les sauveteurs ressortent de la pièce puis reviennent pour un second voyage. Les frères Puech s’arrêtent net, horrifiés par ce qu’ils viennent de découvrir. Le corps de Léonie Maurel gît, sans vie, devant l’âtre, dans une mare de sang. Les deux hommes et un voisin arrivé à la rescousse s’approchent. La fermière porte à la tête et au visage d’effroyables blessures. Continuant leurs investigations, ils découvrent dans la chambre contiguë la même scène horrible. La fille des fermiers, Valérie, est allongée dans son lit, la tête défigurée par les coups. Sur les murs, des taches de sang révèlent que la victime s’est débattue avant de succomber sous les coups.

Dans la cour, les pompiers ont déjà mis en batterie la motopompe. Une demi-heure plus tôt, les occupants d’une camionnette les ont avertis qu’une fumée suspecte s’élevait d’une ferme des environs de Bessuéjouls. Les gendarmes sont arrivés peu après. En attendant le commissaire Brieussel et sa Brigade Mobile de Montpellier, ils interrogent les premiers témoins du drame.

Plusieurs affirment avoir vu passer des romanichels dans les fermes pour vendre du linge. Les gens du voyage rapidement localisés à vingt-cinq kilomètres du lieu du drame, puis questionnés, cette piste est vite abandonnée. Les gendarmes retiennent quand même que l’une d’entre elles a frappé chez les Maurel vers midi. N’ayant pas reçu de réponse, elle s’est éloignée.

Il n’a évidemment échappé à personne que le triple crime de La Bessette ressemble aux affaires précédentes. Mais une fois de plus, l’enquête commence sans véritable indice ni témoignage probant. Seule certitude : soixante mille francs ont bel et bien disparu ! Personne, dans les parages, n’a rien remarqué de suspect. Les enquêteurs se demandent donc si l’assassin n’est pas un proche ou un familier. Ainsi, personne n’a entendu les chiens des Maurel aboyés. Dès le départ, un fait étrange les intrigue : le propriétaire de La Martelle, une ferme dominant d’une centaine de mètres La Bessette, a rechigné à combattre l’incendie selon les dires des premiers sauveteurs. Leurs pas les conduisent donc, dès le lendemain du crime, vers la ferme d’Auguste Boudou.

Un instant surpris par cette visite inopinée, Boudou se retranche derrière un mutisme bien rouergat. Il n’a rien vu, ni rien entendu. Fins psychologues, les inspecteurs croient déceler dans son regard comme une crainte furtive.

« Ce gars-là ne me plait guère, fait remarquer en sortant l’inspecteur Bressole. Il faudra le surveiller de près. »

Quel homme est Boudou ? Agé de soixante ans, les avis divergent sur sa personnalité. Certains le disent taciturne et autoritaire dans sa vie familiale. D’autres ne craignent pas d’affirmer qu’il est un brin maraudeur et plutôt violent. Quelques-uns, au contraire, mettent en avant son côté jouisseur de la vie.

Comme tout ancien combattant de 14-18, il met toujours un point d’honneur à raconter ses faits de guerre. Boudou a été « nettoyeur de tranchée » et ses exploits sont connus de toute la région. Revenu de la guerre, il a pris les rênes de la ferme familiale. L’exploitation est petite mais permet, bon an mal an de vivre. Boudou y a consacré toute son énergie, économisant sou après sou pour augmenter son cheptel et acheter quelques terres. La période d’après-guerre a été plus difficile et le propriétaire de La Martelle a dû emprunter au Crédit agricole. Les enquêteurs apprennent notamment que le 13 février 11952, la banque lui a rappelé par lettre le remboursement d’un prêt de trente mille francs.

Tout n’est pas clair dans les réponses fournies par Boudou aux policiers. Les policiers décident donc d’en savoir un peu plus sur le personnage et sur son emploi du temps dans la matinée du 18 février.

Si plusieurs témoins ont mis en avant l’attitude curieuse de Boudou après le crime, tant à l’église qu’au cimetière, peut-on soupçonner un homme sur de simples apparences ?

Plus sérieuse est l’analyse de la situation financière du cultivateur ! Les enquêteurs savent que Boudou a soldé, le 25 février, sa dette de trente mille francs au Crédit agricole. La lecture d’une lettre du fils de Boudou, soldat en Algérie, fournit en outre un renseignement supplémentaire. Accusant réception d’une somme de deux mille francs, il s’étonne que son père ne lui a pas dit un mot sur le triple meurtre de La Bessette, meurtres qu’il a appris par la radio d’Oran.

Convaincus que Boudou leur doit quelques explications supplémentaires, le 6 mars, les policiers de la Brigade Mobile se rendent à nouveau à La Martelle.

Le premier entretien avait buté sur l’entêtement de Boudou. Rompus aux pratiques de l’interrogatoire, les enquêteurs décident de le presser de questions et de lui tendre quelques pièges pour lui faire perdre sa confiance.

« Combien possédez-vous d’argent liquide ? lui demande le commissaire Brieussel.

-Pas plus de cinq mille francs.

-Et ça, fait le commissaire en plaçant sous son nez un vieux portefeuille, ce sont vos économies ? Cinquante mille francs, c’est une belle somme pour quelqu’un qui prétend ne pas avoir le sou ! »

Boudou esquisse un léger sursaut. Les policiers en savent-ils plus qu’ils ne veulent bien le dire ?

« J’ai trouvé ce portefeuille, il y a quinze jours, dans une châtaigneraie, répond-il. Si je ne l’ai pas rapporté aux gendarmes, c’est que j’en avais besoin.

-Pour payer votre dette au Crédit agricole, lui rétorque le commissaire.

-Oui, acquiesce Boudou. »

La réplique du commissaire fuse :

« Dommage que celle-ci ait été déjà payée. Avec quel argent, Boudou ? »

Un long silence remplit la pièce. Les mailles du filet se resserrent doucement sur Boudou. L’inspecteur Bressolle prend alors le relais de son supérieur :

« Quelques jours après le triple meurtre, vous avez écrit à votre fils. Pourquoi ne pas lui avoir parlé du drame de La Bessette ? »

Se sentant pris au piège, Boudou se recroqueville dans son mutisme.

« Allez vous préparer. Nous vous emmenons avec votre femme à la gendarmerie. »

L’interrogatoire durera toute la journée. Devant l’obstination du propriétaire de La Martelle qui ne répond que par monosyllabes à leurs questions, les policiers changent de pratique et passent à l’étape psychologique. Privé de nourriture et de sommeil, saoulé de questions, posées rapidement pour l’embrouiller, encaissant les coups qui commencent à pleuvoir, Boudou perd la lutte engagée trente-six heures plus tôt.

« Oui, c’est moi », finit-il par avouer.

Le lendemain matin, 8 mars, il renouvelle ses aveux devant le juge d’instruction Vezins. Au début de l’après-midi, encadré par les policiers, Boudou est ramené à La Bessette pour une reconstitution. La démarche trapue, s’appuyant sur un bâton, vêtu d’un veston noir et d’un tricot de laine marron, le béret vissé sur sa tête, Boudou répète calmement son parcours meurtrier.

Le 18 février, vers 5 heures du matin, il s’est levé le premier. Chaussé de ses éternelles bottes, il a jeté un coup d’œil à ses bêtes avant de dévaler le pré descendant vers La Bessette. Entre ses mains, un bigos dont il a pris la précaution de raccourcir le manche, se rappelant de la hauteur peu élevée du plafond de la ferme des Maurel. Discrètement, il a pénétré dans l’étable. La chienne de la maison qui couche là vient le « soufiner » mais ne grogne pas, reconnaissant son odeur familière.

Quelques minutes plus tard, comme à l’ordinaire, Abel Maurel a ouvert la porte de l’étable. Boudou brandit son arme redoutable et lui fracasse le crâne. Puis, il se glisse dans la cuisine par l’escalier de la souillarde. Il aperçoit Léonie Maurel qui s’affaire auprès de l’âtre éteint. Dans sa main droite, elle tient une casserole de café. Une seconde fois, le bigos de la mort s’abat férocement sur la malheureuse qui ne peut esquiver aucun geste.

Il ne reste plus que la fille, Valérie, qui doit encore, à cette heure matinale, s’attarder au lit. Boudou monte les marches conduisant à sa chambre et ouvre la porte qui grince sur ses gonds. Valérie se dresse sur son céans. À la vue du bigos sanguinolent, ses yeux s’épouvantent. Elle tente de se protéger le visage dans la couverture. Mais les coups sont trop puissants. Le sang éclabousse bientôt les draps puis les vêtements de l’assassin. Sa folie meurtrière s’étant dissipée, Boudou reprend sa froide détermination. Méthodiquement, il fouille la maison. Les draps sont soulevés, les boîtes ouvertes, le linge mis à sac. Ayant trouvé ce qu’il recherche (une forte somme d’argent), l’assassin entreprend de mettre le feu à la ferme pour détruire tous les indices de son passage. Un feu maîtrisé qui doit lui laisser le temps de regagner son domicile et de reprendre tranquillement ses activités agricoles.

La presse annonce les aveux de Boudou par de grands titres. Dans le pays, la nouvelle fait l’effet d’une bombe. Aux fêtes des villages où il fait tourner les danseurs au son de son accordéon ; à l’église de Bessuéjouls où sa voix puissante résonne sous la voûte du chœur au moment des chants liturgiques ; lors des foires où il discute pied à pied la vente d’un veau ou l’achat d’un outil agricole, Jean Boudou est connu de tous.

Une question revient sur toutes les lèvres : le meurtrier du Roucanel, de Verrières, de la Combe d’Ardennes et de La Bessette sont-ils un seul et même homme ? Et soudain, reviennent à la surface les liens plus ou moins étroit entre les Bras, les Pelegry, les Prat et les Maurel.

En attendant, le fait qu’un homme ait été arrêté et soit passé aux aveux atténue les craintes des gens du pays. Quant à la justice, il lui reste à prouver que Boudou est bien le coupable de La Bessette et à préciser son rôle éventuel dans les affaires non élucidées qui ont endeuillé l’Espalionnais depuis la Libération.

Avec ses collègues maîtres Martin et Chardonneau, maître Jean Marre reçoit la lourde tâche de défendre Jean Boudou. La réputation du bâtonnier ruthénois dépasse largement les frontières départementales. Fils d’un éminent ingénieur agronome fondateur de la Chambre d’agriculture de l’Aveyron, bachelier à quatorze ans et licencié en droit à vingt ans, Jean Marre occupe son premier poste à l’étude ruthénoise de maître Bastide. Impressionné par les qualités prometteuses de son jeune confrère, l’avocat lui a confié en tant que partie civile une affaire, célèbre en son temps, qui avait vu un automobiliste se faire détourner et tuer par deux voyous sur le causse du Larzac. Sa plaidoirie fut ce jour-là éblouissante ; son humour, caustique ; ses interventions, énergiques et tombant à propos pour faire douter les jurés.

D’un caractère entier, Jean Marre appartient à cette race d’avocats qui croient profondément aux causes qu’ils défendent. Un seul doute vis-à-vis d’un client l’aurait empêché de le défendre. Lors des heures terribles de l’Epuration, il s’est aussi porté candidat avec maître Jean Maisonabe pour défendre les collaborateurs arrêtés par la Résistance. Il considère à juste titre que chacun, en dépit des erreurs commises, a le droit d’être défendu. Dans le dossier Boudou, le bâtonnier ne manque pas de relever des détails troublants. Outre la provenance du portefeuille, la découverte du bigos n’a pas fourni de preuve tangible quant à la culpabilité de son client.

« J’ai jeté le bigos dans la haie, a raconté Boudou au juge d’instruction. Là, je me suis essuyé les mains avec une touffe d’herbe. »

À l’endroit indiqué, les inspecteurs ont fouillé sans rien trouvé. Ils en ont bien découvert un, sans manche, dans la cour de la ferme mais le bigos ne comporte aucune trace de sang. Qu’à cela ne tienne, il fera l’affaire !

Toutefois, avant de se rétracter, Boudou a fait des aveux circonstanciés et répétés. A-t-il avoué sous la contrainte et sous les coups ? Le docteur Guibert et une assistante sociale examine le prévenu le 19 mars. Boudou porte, selon le rapport, des ecchymoses de la largeur de la paume de la main, au bas de la colonne vertébrale. En outre, une ecchymose beaucoup plus grande part de la fesse gauche et s’étale jusqu’au mollet gauche.

Dans ces conditions, de tels aveux, pour maître Marre, ne peuvent être retenus. Si Boudou fait un bon coupable, peut-être n’est-il pas « le coupable » sur lequel la police se casse les dents depuis six années.

Le procès qui s’ouvre quatre ans plus tard va permettre aux uns et aux autres de développer leur stratégie et d’étayer leur opinion. Lorsque Boudou comparaît devant la cour d’assises de l’Aveyron les 19, 20 et 21 juin 1956, on se doute de la sentence qui lui sera réservé. La mort plane sur la tête de l’accusé. À Rodez, la foule s’est massée en nombre derrière les grilles fermées du palais de justice. Quand les gendarmes ouvrent les portes, une véritable ruée déferle vers le prétoire. Chaises à la main, sourires aux lèvres, heureux de pouvoir vivre le procès du siècle en Aveyron, les plus rapides se tassent dans la salle d’audience, le regard rivé vers le banc de l’accusé. Les moins chanceux attendent dehors qu’on veuille bien leur raconter le fil des débats.

Boudou apparaît vers 8 heures 30. Vêtu d’un costume bleu noir rayé blanc, d’une chemise bleue rehaussé d’une cravate noire, l’homme a beaucoup changé depuis son arrestation. On ne reconnaît plus le paysan portant bottes de caoutchouc et béret sur la tête, la moustache mal taillée en guidon de vélo qui est apparu sur les premières photos publiées dans la presse. Boudou, pour l’occasion, s’est donnée une allure d’homme respectable.

Pour la défense, la partie promet d’être difficile. Les avocats ne peuvent pas compter sur le rapport de l’expert psychiatre qui a établi l’entière responsabilité de Boudou dans le triple meurtre de La Bessette.

Un premier incident éclate lors de l’appel des témoins. Le juge d’instruction Vezins, désormais à la retraite, a produit un certificat médical pour excuser son absence. Il présente des signes d’amnésie ce qui est bien fâcheux dans ce cas précis, concernant en particulier les aveux contestés de Boudou devant lui.

« Croyez, Messieurs, que je regrette que ce témoin ne puisse venir, déclare le président.

-Pas autant que nous », lui rétorque vertement maître Marre.

Boudou a choisi une défense sans surprise. D’entrée, il nie toutes les charges pesant sur lui. Entre l’accusé et le président, ce sera un dialogue de sourds.

« De nombreux témoins ont donné sur vous des renseignements peu favorables. Ils sont unanimes à déclarer que vous êtes chapardeur, voleur, et bien que certains aient été vos victimes, aucun n’a osé porté plainte contre vous parce qu’ils redoutaient des représailles de votre part. Des témoins assurent que vous n’hésiteriez pas à mettre le feu ou à empoisonner le bétail. Tous les témoins entendus à ce sujet vous accusent d’aller voler dans les fermes : poules, foin ou dans les champs : gerbes, linge étendu, raisin. L’un d’eux vous a même surpris sur le fait.

-Ce n’est pas vrai !, s’écrie Boudou.

-Vous faisiez peur aux gendarmes, ajoute le président.

-Jamais je n’ai mis le feu nulle part.

-C’est vous qui le dites. On n’a accusé que vous, dans toute la région.

-Tout cela est faux, monsieur le président, réagit Boudou. »

À propos du portefeuille retrouvé chez lui, l’accusé confirme sa première déposition.

«  Cet argent, je l’avais trouvé.

-On a retrouvé chez vous une liasse de 25 000 francs en billets de 5000 francs, insiste le président.

-Je ne m’en rappelle pas.

-Qu’avez-vous répondu aux enquêteurs ?

-J’ai pris 10 000 francs de la somme trouvée dans la châtaigneraie ; j’avais 20 000 francs en plus chez moi.

-Où avez-vous trouvé cette somme ?

-Par terre et sans portefeuille. 5000 francs en billets et 5000 francs épinglés. Pas loin d’un arbre, dans une châtaigneraie, à quatre cents mètres de la maison. Une vache à moi était allée manger des châtaignes et avec une patte de devant, elle a découvert l’argent. »

L’histoire paraît si invraisemblable qu’elle provoque de nombreux sourires dans l’assistance. Si Boudou croît sauver sa tête par de tels propos, la guillotine n’est pas loin.

« De ça, vous vous en souvenez bien, ironise le président. Or, M. Majorel, propriétaire de la châtaigneraie, ni personne n’ont jamais déclaré avoir perdu semblable somme. C’est assez peu vraisemblable.

-Je l’ai trouvée en 1951, précise Boudou.

-Votre mémoire est bonne quand il le faut. C’est pourtant un endroit isolé. »

Maître Marre intervient.

« L’endroit est longé par un chemin : allons-y tout de suite !

-Il pleuvait le jour où je l’ai trouvée, ajoute Boudou.

-Ces billets ne paraissent pas cependant défraîchis. La version que vous donnez est la moins contrôlable.

-C’est pourtant vrai, s’obstine Boudou.

L’après-midi et le lendemain sont consacrés à l’audition des témoins. Un homme est particulièrement attendu : le commissaire Brieussel. L’interrogatoire porte surtout sur des points précis de l’enquête, propices à quelques passes d’arme entre les avocats de la défense et le témoin.

« Comment se fait-il, demande maître Chardonneau, qu’on ne retrouve pas les huit cheveux découverts sur le lit de Valérie Maurel et mentionnés au procès-verbal alors que dans le flacon scellé, auquel est joint le-dit procès-verbal, se trouve un poil qui a fait l’objet d’une expertise lors d’un récent supplément d’information, poil trouvé sous un ongle de Valérie Maurel ?

-Les cheveux trouvés sur le lit, précise le commissaire, n’ont pas été mis dans le flacon, comme le mentionne le procès-verbal, mais le poil trouvé lors de l’autopsie. Le procès-verbal n’a pas été rectifié.

-Je suis stupéfait, s’étonne l’avocat. Depuis trente ans que je plaide, je n’ai jamais vu ça. Comment ? Ces cheveux paraissait provenir de la victime et vous n’avez pas crû bon de les retenir ; Il eut été bon de les laisser saisir car ces cheveux m’intéressaient.

-Mais ils sont saisis ! s’exclame le président.

-C’est un comble ! réplique maître Chardonneau. Voilà M. Brieussel qui garde comme un trophée ces cheveux chez lui, et il les garde si bien qu’il les dépose quatre ans après. C’est une conception curieuse de la justice. »

Boudou, dans son box, reste imperturbable à ses joutes oratoires. Il relève seulement la tête quand son épouse et son fils apparaissent à l’audience de l’après-midi. Cette femme imposante, toute de noir vêtue, intimidée par cette foule qui la dévisage, n’adresse pas un seul regard à son mari au moment de se présenter à la barre. Cependant, fidèle jusqu’au bout à son époux, elle le soutient en niant tout en bloc.

« Vous avez avoué que votre mari vous avait raconté qu’il était l’auteur du crime de La Bessette ? l’interroge le président.

-Non, monsieur le président.

-Vous ne l’avez pas dit ?

-Non, monsieur le président. »

Le président Guigues insiste.

« Est-ce que vous n’avez pas dit aux enquêteurs que vous aviez appelé votre mari deux fois ce matin-là et qu’il n’avait pas répondu.

-J’ai rien dit.

-Vous avez fait une déposition, que vous avez rétracté par la suite, et dans laquelle vous disiez que vous n’aviez pas écrit à votre fils que les Maurel avaient été tués de peur qu’il croît que c’était son père.

-C’est pas vrai ça », répète madame Boudou d’une voix tremblante.

Le fils Boudou n’en dira guère plus. L’audition des témoins se termine le 20 juin au soir avant de passer au réquisitoire. Le 21 juin, le procureur général Martin prend la parole.

« Après quatre ans de détention, vous allez enfin pouvoir juger Boudou », déclare-t-il d’entrée.

Durant plus d’une heure, il reprend en détail la vie de Boudou et le crime de La Bessette. Point par point, il réfute les coups, le conte de fée du portefeuille trouvé dans la châtaigneraie et le manque de pages au registre des visites de la maison d’arrêt.

« Ces incidents, s’écrie-t-il, ont été montés en épingle pour noyer le poisson. »

Après avoir démontré l’entière responsabilité de Boudou dans le triple meurtre de La Bessette, il conclue devant les jurés :

« En vous exposant les faits tels que je les vois, j’ai fait mon devoir. Pour moi, sur mon honneur de magistrat et de soldat, Boudou est coupable. Vous devez le condamner à mort. »

Premier avocat à plaider, maître Marre met tout son talent dans ce combat qui semble perdu d’avance. De 10 heures 45 à 12 heures 30, avec conviction et persuasion, il s’acharne à démontrer que toutes les accusations portées sur Boudou sont largement exagérées ou dénuées de tout fondement.

« Dans ce pays rude du Rouergue, Boudou est devenu dur pour lui et âpre au gain, parce que la vie y est rude. Ne me dites pas que c’est un monstre, ça n’est pas vrai … »

À propos des affaires mises sur le dos de Boudou, il n’oublie pas de relever que les accusations ne reposent sur aucune preuve véritable.

« Le jeune Faux, dit-on, a disparu en 1913 et l’on soupçonne Boudou de l’avoir fait disparaître. Il n’y a qu’un malheur pour l’accusation, c’est qu’à cette date Boudou est au service militaire à Menton. Et il y a un autre malheur pour l’accusation : un frère de Boudou a épousé une sœur de Faux. Ragots de prison, ragots de police, s’écrie-t-il devant les jurés. Voilà donc l’homme ramené à sa juste mesure et ce qu’il faut penser des renseignements recueillis sur lui. Pas de romantisme à la Fualdès qui pèse sur ce procès.

Si j’ai pu, conclue l’avocat, vous faire partager l’angoisse qui est la mienne, il vous appartient de juger. J’ai fait mon devoir. Vous ne pouvez pas retenir ces aveux, ce n’est pas vrai. »

Prenant la parole en dernier, maître Chardonneau enfonce le clou.

« Qu’il y ait des erreurs judiciaires, Messieurs les jurés, croyez-le, que dans cette affaire, il y ait un doute ou cent doutes, c’est indiscutable. Cette affaire est douteuse pour la défense ; elle a été douteuse pour la partie civile qui ne s’est pas constituée ; elle doit être douteuse pour vous. »

Les débats se terminent après une courte déclaration de Boudou avant que le jury ne se retire pour délibérer. Les avocats ont-ils plongé les jurés dans le doute ? Réussiront-ils à leur arracher un verdict de clémence ? À 20 heures 20, la sentence tombe ! Dans son box, Boudou ne montre aucun désarroi à l’énoncé de sa condamnation à mort. Il reste de marbre comme tout le temps qu’il a passé au procès au cours duquel il n’a pas su apporter cette émotion qui aurait pu plaider en sa faveur.

Boudou se pourvoit en cassation. Le 8 novembre 1956, un arrêt casse et annule l’arrêt de la cour d’assises de l’Aveyron pour vice de forme. Boudou est alors renvoyé devant la cour d’assises de Montpellier. Le second procès s’ouvre le 16 janvier 1957. Les débats dureront trois jours et, comme à Rodez, le procès débouche sur la condamnation à mort de l’accusé Boudou.

Le « Veuve », cependant, ne se déplacera pas en Aveyron pour accomplir sa triste besogne. Par décret, le président de la République Coty commue la peine de mort en travaux forcés à perpétuité.

Boudou terminera ses jours à la centrale de Cognac, barricadé dans son silence.

Désormais, le calme est revenu dans la région de l’Espalionnais et l’on ne parle plus à son propos de « la Vallée rouge » ainsi que l’a écrit Détective. Mais le silence y est toujours de rigueur même si personne n’a oublié. Chacun garde son histoire et ses sentiments. Les uns veulent croire que le condamné était bien le coupable. Les autres supputent sur des on-dits. Ce qui est sûr, maintenant que plus rien ne transparaîtra de cette incroyable hécatombe de victimes, c’est que ce petit coin de terre aveyronnaise restera un des hauts-lieux de la criminalité de l’après-guerre. Triste privilège !

 

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.