Les pilleurs de fermes de Najac et d’Arvieu

 

Affaire Andrès, Garcia, Pantalano, Minario et Castagnier
Cour d’assises de l’Aveyron, 18 mars 1948
 Affaire Rojas, Martinez et Ballas
Cour d’assises de l’Aveyron, 1er juin 1948

Au cours de la période troublée de la Libération, profitant de la désorganisation administrative et du désarroi des populations, des bandes de malfaiteurs écumèrent la campagne aveyronnaise et rançonnèrent les populations, souvent au nom de la Résistance. Ceux que la tradition populaire appelait autrefois les chauffeurs, parce qu’ils chauffaient les pieds de leurs victimes pour leur faire cracher le morceau, en l’occurrence leurs économies, laissèrent un triste souvenir de leurs passages sur les communes de Saint-Symphorien, de Najac et d’Arvieu entre juin 1944 et mars 1945.

Les 28 et 29 juin, plusieurs fermes du Nord-Aveyron reçurent la visite de quatre individus qui intimèrent aux propriétaires des lieux que leur soient remis leurs économies en contribution à la Résistance. Le temps que la justice retrouve une certaine sérénité, « ces oiseaux de nuit » s’étaient faits la belle en se mettant au vert loin de l’Aveyron. Il fallut neuf longues années d’instruction pour qu’enfin les quatre malfrats viennent répondre de leurs crimes devant la Cour d’assises de l’Aveyron. Le 27 mars 1953, ils écopèrent de sept mois de prison à dix ans de réclusion criminelle. (Voir « Les nouveaux mystères de l’Aveyron par les mêmes auteurs. Editions de Borée)

Quelques mois plus tard, le 22 décembre exactement, trois individus armés de revolvers se présentaient vers 19 heures 30 au domicile des Gasquet, à Merfieux, sur la commune de Najac. Tandis que l’un des bandits, masqué, faisait le guet sur le pas de la porte, ses deux complices menaçaient de leurs armes les occupants qui n’avaient pas d’autre choix que de leur remettre les 50, 000 francs conservés dans une cachette de la maison. Les pilleurs ne s’étaient pas éternisés. Tout avait marché comme ils l’avaient prévu. Ils décidèrent de continuer sur leur lancée.

A Bussanières, sur la commune de Villevayre, vivait la famille Allègre. La soirée était déjà bien entamée quand trois coups furent frappés à la porte. Le fils Allègre se leva pour ouvrir. Il se retrouva nez à nez avec trois hommes menaçants. L’un d’eux, en guise de remerciements, lui colla le canon de son revolver sur le nez.

-C’est ton argent qui nous intéresse. Si tu es raisonnable, personne ne vous fera de mal.

Le fils Allègre comprit qu’il n’y avait pas à tergiverser. Escorté des deux hommes, il monta dans une chambre et leur remit les économies familiales : un portefeuille contenant 4000 francs.

-Tu te fous de notre gueule ! menaça celui qui semblait être le chef. C’est la totalité qu’il nous faut !

Pendant ce temps, le père Allègre avait réussi à se glisser dans la cuisine avant de fermer la porte à double tour, au nez et à la barbe du guetteur. Sans perdre un instant, craignant pour la vie de son fils, il s’arma d’une pelle à feu et monta à l’étage pour lui porter secours. La surprise fut totale. D’un coup violent, il abattit son arme improvisée sur le bras du malfaiteur qui laissa tomber son revolver. Mais le père Allègre, malgré son courage, n’était pas assez leste pour rivaliser avec ces deux pillards. L’inconnu réussit à ramasser son pétard et tira dans la direction du père Allègre qui eut juste le temps de s’engouffrer dans l’escalier pour ne pas être atteint. Tenu en respect par le deuxième compère, son fils n’avait pu lui porter secours.

-Foutons le camp d’ici, dit l’un d’eux, avant que l’affaire ne tourne au vinaigre.

Poussant le fils devant eux, les deux hommes redescendirent dans la cuisine. Le père Allègre, qui n’avait pas renoncé, se tenait devant la porte d’entrée close, sa pelle à feu bien en main, prêt à leur couper la retraite.

-Tire-toi de là, avant qu’il ne soit trop tard ! intima l’un des hommes en pointant son revolver dans sa direction.

Le fils Allègre comprit qu’il allait s’exécuter. Son père ne cèderait pas à cette menace. D’un bond, il se jeta sur le plus proche de ses adversaires et le ceintura. Plus fort, le malfaiteur se dégagea et tira cinq coups de feu sur le fils, qui s’effondra sur les dalles, grièvement blessé à l’épaule et au ventre. Le père Allègre se précipita vers son fils à terre. Les deux individus en profitèrent pour sauter par la fenêtre.

-Déguerpissons, crièrent-ils au guetteur, inquiet du cours des événements. L’affaire a mal tourné. Le fils est resté sur le carreau.

Trois ans de recherches et d’instruction furent nécessaires pour renvoyer l’affaire des pilleurs de Najac devant la Cour d’assises de l’Aveyron, le 1er juin 1948. Mais dans le box des accusés, deux sièges demeuraient vides : ceux de Juan Martinez et de son complice Paul Ballas, restés introuvables. Seul, Francisco Rojas répondait présent de ses actes devant la justice.

Espagnol résidant en France depuis 1939, Rojas n’était pas inconnu des services de police. Appartenant à une bande spécialisée dans les cambriolages et les vols à main armée, la Cour d’assises de la Haute-Garonne l’avait déjà condamné pour ces faits à vingt ans de travaux forcés.

En l’absence de ses deux complices, son système d’accusation se borna à leur coller tout sur le dos.

-Je n’ai pas tiré puisque je n’étais pas armé ! se défendit-il en rappelant que son rôle s’était essentiellement borné à faire le guet.

L’enquête diligenté n’apportait pas les mêmes conclusions. Elle établissait au contraire que Rojas, qui connaissait bien les lieux et les hommes, avait été le principal instigateur des deux opérations. Il convenait cependant de préciser que rien ne le désignait comme le tireur.

Les témoins n’apportèrent guère de renseignements. Les familles Gasquet et Allègre ne reconnurent pas dans Rojas leurs deux agresseurs.

Dans son box, les traits burinés par le soleil, Francisco Rojas renouvela ses aveux.

-J’étais bien du nombre, ce soir-là, chez les Gasquet et les Allègre mais ce n’est pas moi qui ait tiré ni même pénétré à l’intérieur des maisons.

Le procureur Martin prit ensuite la parole pour un réquisitoire implacable. Il demanda aux jurés d’infliger au prévenu une peine de vingt ans de travaux forcés.

Maître Robert Escaffre, avocat villefranchois, prononça une plaidoirie sensible et humaine (Voir chapitre : Mémoires d’avocats). Pourtant, la Cour ne le suivit pas dans sa démarche. Le président Azémar, d’une voix ferme, prononça contre Francisco Rojas la peine de vingt ans de travaux forcés qui se confondaient avec les vingt ans des assises de la Haute-Garonne.

Quant à Martinez et Ballas, nul ne sait s’ils apprirent un jour leur condamnation à la peine de mort par contumace.

 

Une affaire similaire se déroula quelques mois plus tard au cœur du Lévézou, dans la région d’Arvieu. Minario et Sellier connaissaient parfaitement les lieux, notamment la ferme de l’Espinous, exploitée par la famille Azam. Ils n’ignoraient pas non plus qu’un des fils Azam avait appartenu à la Milice, ce qui lui valut d’être exécuté par le maquis à la Libération. A Lodève, Minario et Sellier convainquirent Raymond Andrès, Juan Garcia et Albert Castagnier de les suivre dans leur expédition punitive qui, du reste, pourrait leur ramener quelques dividendes, non négligeables en cette période de restrictions.

Dans l’après-midi du 10 mars 1945, les cinq hommes quittèrent Lodève dans une auto conduite par Minario. Vers 23 heures 45, ils frappaient à la porte de l’Espinous. Sylvain Azam se réveilla en sursaut ainsi que toute la famille, apeurée depuis la Libération. Il se leva précipitamment de son lit et alluma la lampe électrique qui éclairait le perron de la maison. Puis il ouvrit la fenêtre de sa chambre, située au premier étage. Dans la semi-obscurité, il aperçut trois hommes, trois inconnus. L’un d’eux l’apostropha :

-Ouvre-nous la porte. Le moment est venu de régler nos comptes.

-Qu’est-ce que vous me voulez ?

-L’un de nos camarades est devenu aveugle à la suite de mauvais traitements infligés par les Allemands sur votre dénonciation. Tu vas nous le payer.

-Foutez le camp avant que je ne sorte le fusil ! répondit le père Azam.

Et il referma la fenêtre.

-Chacun à son poste ! ordonna Minario à ses compagnons. Puis il tira deux coups de feu pour impressionner les occupants de la maison.

Affolé, Sylvain Azam chargea son fusil de chasse et se posta en haut de l’escalier intérieur. Deux minutes plus tard, le carreau d’une fenêtre du rez-de-chaussée volait en éclats. Minario passa la main à l’intérieur, fit jouer l’espagnolette et ouvrit le battant. D’un bond, il grimpa sur le rebord avant de sauter dans la pièce. Le père Azam ne put le tenir en joue. Minario s’était réfugié derrière une cloison. Il tenait entre ses mains une mitraillette, qu’il braqua sur le propriétaire, lui ordonnant de lâcher son fusil et de descendre. Le fermier se plia à contre-cœur à son ordre. Minario, tenant toujours en respect le pauvre vieux, ouvrit la porte d’entrée. Quatre individus s’engouffrèrent dans la cuisine, tous armés soit de pistolets mitrailleurs, soit de pistolets de fort calibre. Sylvain Azam pensa que sa dernière heure était arrivée. Entre-temps, toute la maisonnée s’était levée et regardait la scène, effarée.

Maître de la situation, Minario décida d’organiser une sinistre mise en scène, digne des nervis de la Gestapo. Il signifia à son hôte qu’ils allaient l’exécuter.

-Tu as cinq minutes pour écrire tes dernières volontés !

Le fermier demanda à être fusillé à l’extérieur et non devant toute sa famille. Quand il eut terminé sa lettre, deux malfaiteurs le poussèrent dehors. Son épouse se précipita. Les deux hommes autorisèrent la pauvre femme à l’embrasser une dernière fois tandis que les autres membres de la famille étaient tenus en respect dans une pièce contiguë à la cuisine.

Les deux bandits n’accomplirent pas leur forfait. L’argent les intéressait plus que le vengeance. Du reste, il était le mieux placé pour leur indiquer où était caché le magot familial.

-Tu auras la vie sauve moyennant le versement de deux millions de francs, lui proposa Minario.

-Je n’ai pas une pareille somme chez moi. Vous êtes fou ! répondit le père Azam, qui avait retrouvé quelques couleurs.

Les pilleurs de ferme comprirent que le vieux resterait muet comme une carpe sur le lieu de ses économies. Du coup, ils investirent chaque pièce, mirent tout sens dessus dessous et tombèrent sur une liasse de 75 000 francs en billets, une montre en argent, un fusil de chasse et quelques cartouches.

Tout au long de leur forfait, aucun des agresseurs ne s’était aperçu de l’absence du fils Azam, Georges, qui avait réussi à se soustraire à la prise d’otages. Se glissant hors de la maison, il courut de toutes ses forces pour donner l’alerte dans les fermes voisines. L’un d’eux téléphona à la gendarmerie. Voyant des lumières clignoter dans la nuit, les malfaiteurs comprirent qu’il était temps de déguerpir. Ils abandonnèrent leurs victimes et s’élancèrent vers leur automobile. Quelques minutes plus tard, les gendarmes investissaient la ferme de l’Espinous.

La justice eut bien du mal à mettre le grappin sur ses « drôles » de résistants. Quand s’ouvrit la séance de la Cour d’assises de l’Aveyron, le 18 mars 1948, Minario et Garcia couraient toujours dans la nature. Leurs quatre complices avaient été arrêtés plusieurs mois après les faits.

Bien connu des services de police, cette bande de malfaiteurs avait, un an auparavant, écopé d’une condamnation pour vols à main armée devant la Cour d’assises de l’Hérault.

Concernant l’affaire d’Arvieu, Léon Sellier, après avoir avoué sa participation, se rétracta. Il prétendit que ses aveux lui avaient été arrachés par le sinistre commissaire de police Jovin, passé maître dans l’art du tabassage et inculpé, à l’époque du jugement, pour crimes. A trente et un ans, Léon Sellier n’était pas un tendre, titulaire de diverses condamnations. Devant le président Ferran, il revint sur ses aveux avant de déclarer :

-Si je ne me suis pas évadé comme Minario et Garcia, c’est parce que je suis innocent !

Raymond Andrès fut ensuite interrogé. Atteint de surdité, le Président fut obligé de lui répéter plusieurs fois les questions.

-C’est Minario qui nous a commandé l’expédition à Espinous. Moi, je n’ai fait qu’exécuter ses ordres.

Le Président lui rétorqua qu’en tant que civil, il n’avait pas à obéir à un militaire. L’accusé baissa la tête et ne répondit rien.

Comme Léon Sellier et Raymond Andrès, Albert Castagnier passait pour un gibier de prison. Lui-aussi n’avait fait qu’obéir aux ordres de Minario.

Ce n’était pas le cas de Pascal Pantalano, jardinier à ses heures perdues et petite frappe pour remplir sa bourse percée.

-Ce n’est pas moi qui était à Espinous. Les témoins me confondent avec un autre Pascal. Demandez aux autres accusés !

Dans leur box, les accusés acquiescèrent.

Quand vint le tour des témoins à charge, seul Andrès fut reconnu par la famille Azam.

Le substitut du Procureur, Teillard, prononça un réquisitoire sans fioritures, s’ingéniant à reprendre l’ensemble des charges pesant sur les accusés. Il requit contre tous une peine de travaux forcés à temps.

Maître Plagnol, pour Raymond Andrès, prit le premier la parole. Il insista sur la faible personnalité de son client, un être sans relief, influençable et illettré, entièrement sous la coupe de Garcia.

Ses collègues, Maîtres Girard et Merlat, plaidèrent en faveur de Castagnier et de Sellier pour lesquels ils demandèrent une simple peine d’emprisonnement.

Clôturant les plaidoiries, Maître Girard revint à la barre pour défendre Pantalano, victime, selon lui, d’une terrible méprise qui le voyait traduit devant une Cour d’assises pour des faits qu’il n’avait pas commis.

-Messieurs les jurés, conclut-t-il, un acquittement s’impose !

Les jurés délibérèrent pendant plusieurs heures avant que le Président de la Cour n’énonce le verdict. Castagnier, Sellier et Andrès se voyaient infliger une peine de cinq ans d’emprisonnement. Pantalano était acquitté. Quand aux deux grands absents de ce procès, sur lesquels reposaient les plus lourdes charges, ils étaient condamnés par contumace aux travaux forcés à perpétuité.

Trois affaires similaires avaient été jugés par la Cour d’assises de l’Aveyron. Trois affaires aux verdicts bien différents, les sanctions s’étalant de la peine de mort à cinq années de réclusion.

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