UN CURE AU FOND DE L’AVEN. 1630

Dans un décor de pins rabougris et de buis qui grimpent à l’assaut des roches dolomitiques, le hameau de Saint-Jean-des-Balmes ressemble à une nature morte. C’est comme si Dieu avait oublié ce coin aride, sauvage et tourmenté, ouvert aux vents âpres soufflant du plateau. Pas rancuniers pour un sou, les hommes y ont quand même fait souche depuis des lustres, profitant des multiples cavernes ou abris naturels (les balmes) qui parsèment la région. Des ermites, à la recherche de la paix intérieure, s’y établirent dès les premiers temps du christianisme. Des légendes, à leurs propos, couraient par tout le pays, il y a encore un siècle. L’une d’entre elles est arrivée jusqu’à nous.

Les habitants des Balmes désiraient construire une chapelle au pied de l’ermitage Saint-Michel, afin de perpétuer la mémoire d’un saint ermite traîtreusement occis et enterré non loin du hameau, dans un lieu inconnu. Chacun désira apporter sa pierre à l’édifice ! Cependant, dès que les murs atteignaient la naissance de la voûte, ils s’écroulaient d’un seul tenant la nuit, sans cause apparente. Les bâtisseurs comprirent que le Maître de l’Univers ne s’accommodait pas d’un tel lieu. Ils avisèrent à proximité un rocher plat, pavé naturel et inébranlable. Un deuxième édifice fut aussitôt construit qui s’écroula comme le premier.

Devant tant d’incompréhension, les habitants attendirent une réponse céleste. Bientôt, le plus sage d’entre eux proposa de charger de pierres un char attelé de bœufs. On les laisserait marcher à leur gré. A l’endroit précis où les bêtes de somme s’arrêteraient, on recommencerait à bâtir. Aussitôt dit, aussitôt fait ! Les bœufs se mirent lentement en marche. Deux cents pas plus loin, à proximité d’un noisetier, ils refusèrent d’aller plus loin malgré les menaces et les caresses prodiguées. Avec vigueur, les hommes se mirent à creuser. A leur grande surprise, ils découvrirent le squelette du saint. Quelques mois plus tard s’élevait en ce lieu un édifice religieux que seules les affres du temps altérèrent. Malheur aux hommes qui tentaient de s’en approprier les ruines !

Le christianisme ne se nourrissant pas seulement de légendes fit  plus tard bâtir à Saint-Jean-des-Balmes une église massive, point de ralliement spirituel au troupeau des paroissiens dispersés à travers l’immensité caussenarde. En 1630, cette cure était à la charge d’Etienne Albat. Ce curé de pauvreté, rompu aux dures conditions de l’existence, menait depuis neuf années ses ouailles avec bonté et fermeté. L’abbé avait un œil sur toute la vie communautaire. L’autre, en vérité, ne lui servait guère. Etienne Albat était borgne.

Cependant, il se trouva dans la paroisse un Judas, Jacques Maurel, paysan de son état au hameau de Massabuau, qui se mit un jour en tête de lui voler ses économies, croyant que le saint homme détenait une somme considérable. Pour parvenir à ses fins, il abusa de la complicité du jeune Jean Portalier, sacristain de l’église et à l’occasion élève d’Etienne Albat, que le curé avait pris sous sa coupe afin de lui fournir les rudiments de l’instruction, tremplin vers un futur sacerdoce.

Le 12 septembre 1630, Jacques Maurel décida de mettre son triste projet à exécution. De bon matin, il frappa à la porte du presbytère. Ne se doutant de rien, le prieur se hâta de se lever. Il n’était pas rare en effet que des paroissiens le réveillent en pleine nuit pour administrer l’extrême-onction à un pauvre mourant. Le clerc ouvrit la porte sans crainte. Cachant sa hache sous son manteau, Jacques Maurel présenta ses civilités au bon pasteur. C’est au moment où celui-ci se baissait pour passer ses bras qu’il lui asséna de toutes ses forces un coup de hache qui tua net l’infortuné prêtre. Dans une pièce attenante, le sacristain terrorisé avait suivi toute la scène. Désormais, il ne pouvait plus reculer. Ensemble, ils cherchèrent l’argent tant désiré.

Cependant, le crime ne paie pas. Le curé était aussi pauvre que la terre du Causse Maigre. En guise d’or et d’argent, Jacques Maurel ne s’empara que d’un pot de laiton et d’un morceau de fromage. Un bien maigre butin pour un crime si lourd de conséquences. Désormais, le temps leur était compté. Il s’agissait de se débarrasser au plus vite d’un cadavre devenu bien encombrant. Jacques Maurel le recouvrit de son manteau, le chargea sur ses épaules robustes comme un vulgaire fardeau puis, aidé du sacristain, ils s’en allèrent le plus discrètement possible à travers le causse, en direction de l’ermitage Saint-Michel. A proximité, dans un endroit isolé et difficile d’accès, s’ouvrait un aven. Une brèche de dix mètres de long sur quatre-vingt-dix centimètres de large plongeait sous terre. Jacques Maurel jeta au sol le cadavre encore chaud du curé puis, d’un geste brusque, le balança dans l’abîme sous les yeux effarés du sacristain.

Le 15 septembre 1630, vers 9 heures, les paroissiens de Saint-Jean-des-Balmes se rendirent comme de coutume à la messe dominicale. Quelle ne fut pas leur surprise quand, au bout de quelques minutes d’attente, le sacristain leur annonça le report de la messe. Un murmure s’éleva dans l’assemblée. Il fallait bien en convenir. Le curé Albat était absent. Pire même, il avait disparu. Jamais, aux grands dieux, il n’avait manqué une seule messe. Que lui était-il arrivé ? C’est bien la question que se posèrent les paroissiens sitôt franchi le seuil de l’église.

Au premier abord, cette disparition paraissait bien étrange. En effet, lorsque le curé de Saint-Jean-des-Balmes s’absentait, il appelait toujours son collègue de Saint-André-de-Vezines, l’abbé André Couret, pour venir coucher au monastère où résidait son jeune sacristain. Interrogés, les deux religieux avouèrent leur inquiétude. Etienne Albat n’avait plus donné signe de vie depuis trois jours. Ce n’était pas dans ses habitudes. Chacun, tant bien que mal, essaya de se rappeler quand le curé avait été aperçu pour la dernière fois. Le témoignage de Charles Libourel attira plus particulièrement l’attention. Ce paysan, du lieu-dit la Bartasserie, relata que sa femme avait relevé, les jours précédents, des traces de sang au bord d’un abîme. Sur le coup, elle et son mari n’y avaient guère accordé d’importance. Il n’était pas rare, en effet, que les paysans se servent de ces excavations naturelles pour y balancer le cadavre d’un animal. Avec la disparition du curé, cette découverte prenait un reflet tout particulier.

Mis au courant, le seigneur de Triadou, détenteur de la haute justice sur ses terres, décida d’en avoir le cœur net. Mais, en ces temps de superstitions, rares étaient ceux désireux de s’aventurer dans les gouffres et avens, ces mondes souterrains peuplés de mystères. Ce n’était pas le cas de Pierre Guiral. Voilà bien longtemps que ce mineur de profession n’écoutait plus toutes ces sornettes. La tâche lui fut donc tout naturellement confiée d’explorer l’aven, à la recherche du corps du malheureux curé.

Cinq jours s’étaient écoulés depuis la disparition d’Etienne Albat quand, solidement attaché avec des cordes et muni d’une chandelle, l’intrépide Guiral descendit doucement dans le monde des morts, retenu à la surface par les bras les plus vigoureux de la paroisse. La profondeur de l’abîme atteignait les 47 mètres. A plusieurs reprises, la chandelle menaça de s’éteindre. Tant bien que mal, Pierre Guiral atteignit tout de même le fond. Il dirigea la flamme vers le sol. Le mineur ne put retenir un cri d’effroi. Un homme gisait là, face contre terre, seulement vêtu d’une chemise et de son pourpoint. Bien que parfaitement conservé, son corps portait de nombreuses meurtrissures. Du fond de l’aven, Pierre Guiral cria qu’il avait bien découvert un corps mais que, ne connaissant pas le curé, il ne pouvait se prononcer sur son identité. Le fait qu’il fut borgne fournit un indice indiscutable. Cette fois, il ne faisait aucun doute que le curé Albat avait été jeté dans l’aven après que son ou ses agresseurs l’aient assassiné.

La victime identifiée, les hommes remontèrent Pierre Guiral à la surface. Faute de cordes assez fortes, le corps du curé demeurait provisoirement au fond de l’aven. Les officiers du seigneur décidèrent que l’on reviendrait dans deux jours pour le dégager.

La nouvelle de la mort du curé de Saint-Jean-des-Balmes jeta l’effroi et la consternation à l’intérieur de toutes les chaumières. Tuer un curé représentait un sacrilège toujours sévèrement puni.

Le dimanche suivant, 22 septembre, Pierre Guiral fut appelé à redescendre dans l’aven pour en retirer le corps du desservant. De l’orifice sortait une odeur fétide et infecte, exhalée par le cadavre en décomposition. La tâche était répugnante mais le mineur devait obéir aux ordres de son seigneur. Il attacha le corps du curé à sa corde et, cahin-caha, ils remontèrent à la surface. A la vue du curé, tous les hommes se signèrent. Déposé sur un brancard, son corps fut transporté sur la place de l’église en présence de tout le village, accouru pour la circonstance.

L’officier de justice, agissant au nom du seigneur de Peyreleau, requit que chaque membre de la communauté tourne autour du cadavre, préalablement mis à nu, et le touche avec ses mains. Si l’on remarquait un mouvement des yeux, de la bouche, ou de quelque partie du corps de la victime, si la plaie saignait, la personne qui le touchait était désignée dans l’instant comme coupable. Après plusieurs passages improductifs vint le tour du sacristain. Au moment où Jean Portalier touchait le cadavre, du sang jaillit de la bouche. La justice divine venait de désigner l’assassin. Le sacristain fut arrêté sur-le-champ.

Jean Portalier, trop frêle pour porter une telle charge du monastère vers l’aven, avait-il agi seul ? A la lueur des témoignages, l’officier de justice releva qu’un paysan de Massabuau, Jacques Maurel, avait eu une attitude bizarre au moment de la sortie du corps de son indigne sépulture. Il s’était alors éclipsé, prétextant un voyage à Paulhe.

Dès son retour, l’officier le fit arrêter. Invité à tourner autour du cadavre dégageant une odeur pestilentielle, Jacques Maurel ne manifesta aucun signe d’angoisse. Mais, alors qu’il entamait son troisième tour, la bouche du cadavre saigna de nouveau. Son compte était bon. Livide, le paysan fut amené sous bonne escorte à sa ferme de Massabuau. Des recherches opérées dans sa demeure apportèrent la preuve de sa culpabilité. Le manteau, des chausses et du tricot ensanglantés ainsi que les objets du vol furent retirés de la paille de la grange. Confondu, Jacques Maurel s’en alla goûter, en fin d’après-midi, les charmes des geôles de Peyreleau, en compagnie de son complice, le sacristain parjure.

Les deux hommes n’en avaient pas pour autant terminé avec la justice. En ce temps-là, les coupables les plus récalcitrants étaient soumis à la question, afin qu’ils crachent le morceau. Il existait la question, dite préparatoire, chargée de faire avouer un accusé contre lequel ne reposait aucune preuve suffisante. Si le coupable était condamné à mort la question, dite préalable, lui était ensuite appliquée dans le but de lui faire dénoncer ses complices éventuels.

En Rouergue, cette torture à la redoutable efficacité consistait à étirer l’accusé. Les mains attachées à une corde, le coupable était suspendu au plafond de la salle par une poulie. Le bourreau, qui n’avait pas pour seule fonction d’exécuter, attachait ensuite à ses pieds des poids de plus en plus lourds au fur et à mesure de sa résistance. Dans cette position, « Brise-Garrot » le suspendait dans les airs, le temps de l’obliger à parler ou à hurler de douleur, selon les cas. A chaque fois qu’on le redescendait, l’accusé était tenu d’avouer son crime ou de donner le nom de ses complices. Beaucoup tombaient en syncope au bout de la deuxième fois. A charge pour le bourreau de le réanimer et de recommencer à le tourmenter.

Pour faire bonne contenance, la justice demandait enfin au criminel qui venait d’avouer de bien vouloir signer une déclaration par laquelle il n’avait pas cédé à la vérité sous la menace de la torture. On est jamais trop prudent ! La méthode de la question fut abolie en 1780 par les bonnes grâces du roi Louis XVI, dont on dit qu’il avait horreur de la violence. Il l’apprendrait plus tard à ses dépens.

En attendant, il ne faisait aucun doute que Jacques Maurel serait condamné à mort. Quant au sacristain, son jeune âge le préservait d’un châtiment suprême et cruel. Le jour venu, l’assassin du curé de Saint-Jean-des-Balmes dut accomplir, torse nu, le chemin qui relie Peyreleau à la croix de Montfraysse où étaient érigées les fourches patibulaires. Bien que l’instant ne soit pas vraiment propice à la rêverie, le condamné pouvait embrasser d’un seul jet le Causse Noir, la ligne du Lévezou, les ruines géantes des roches de Roquesaltes et la confusion chaotique du site de Montpellier-le-Vieux. Sous un ciel lourd qui charriait des nuages noirs et menaçants d’orages, Jacques Maurel fut bientôt écartelé dans d’affreuses souffrances. Le jeune Portalier, qui avait eu la vie sauve, assistait à ses pieds à la terrible exécution, genoux en terre et un cierge allumé dans ses mains. A cet instant, il comprit qu’il mènerait désormais une vie de souffrance et de repentirs.

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