Une famille anéantie
Affaire B.
Cour d’assises de l’Aveyron, 2 juillet 1955
Le 21 avril 1953 aurait dû être un jour ordinaire comme les agriculteurs en vivent des milliers tout au long de leur vie consacrée à la terre. A Coudoustrines, comme ailleurs, le travail passait avant toute chose. Dans la belle bâtisse, située au bord de la route qui d’Espalion remonte vers Saint-Pierre-de-Bessuéjouls, Léa B., la mère, s’affairait aux tâches ménagères et à la basse-cour. Le père, Louis-Joseph, maire de la commune, et son fils aîné, Joseph-Louis étaient partis vaquer aux travaux des champs. Quant à Louis, âgé de dix-sept ans, il avait reçu la charge de surveiller le troupeau de brebis. D’un naturel rêveur -à la campagne, on évoque plutôt de paresse- le plus jeune des fils B. était un garçon difficile. De taille robuste, il avait fréquenté l’école jusqu’à l’âge de quinze ans. Depuis, il servait aux travaux de la ferme. Parfois, des crises soudaines d’épilepsie le frappaient et jetaient la consternation dans la demeure des B. Le calme revenu, Louis redevenait ombrageux, prolongeant sa journée par de longues fugues nocturnes qui faisaient craindre le pire à ses parents. Ce jour-là, pourtant, la folie décida de l’entraîner plus loin que la raison.
L’après-midi finissait de s’écouler dans la tiédeur d’une journée printanière quand L. B. ramena le troupeau à la bergerie. Le jeune homme était inquiet. Un agneau s’était blessé au sabot d’une vache. Il faudrait certainement l’abattre. En rentrant, Louis se fit vertement réprimander. Décidément, ce garçon était d’une inconstance !
Blessé dans son amour-propre, L. B. se réfugia dans sa chambre. A la rancœur succéda bientôt la colère. Des images défilèrent dans sa tête, qui avaient la couleur du sang : l’exécution d’un collabo., domestique de son père, au milieu de la cuisine alors qu’il était tout gamin ; les cadavres allongés de la famille Maurel, baignant dans une mare de sang, à la ferme de La Bessette, quelques mois plus tôt. Louis avait grandi au rythme des crimes de l’Espalionnais. Il avait suivi les conversations à table et s’était gavé des numéros du magasine policier Détective qui avait consacré des pages entières à ce sujet. D’un coup, emporté par une crise épileptique, il se leva et sortit de sa chambre, mû par une froide et incontrôlable détermination. Il accrocha une échelle de corde à la fenêtre du couloir. Puis, descendant à la cuisine, Louis s’empara d’un bigos qui se trouvait dans une armoire et frappa aveuglément sa mère, qui s’effondra sur le sol sans avoir pu esquisser le moindre geste de défense.
A cette heure, le père était déjà couché. Le bigos s’abattit à deux reprises sur sa tête, laissant Louis-Joseph B. pour mort.
Sans attendre, le bigos toujours bien en main, Louis se précipita au-dehors. Son frère était descendu au Lot pour déposer les viscères de l’agneau abattu. Louis l’attendit, caché derrière une haie. Insouciant, Joseph-Louis ne vit pas arriver le coup de bigos. Ses bras battirent l’air puis il s’effondra dans l’herbe du pré.
Fou furieux, le parricide regagna la cuisine et, avec une rare violence, il acheva sa mère en lui plantant l’instrument au milieu du visage. Un éclair de raison le fit alors revenir à la réalité. Le fils était devenu assassin. Il décida de maquiller son crime pour faire croire à un nouveau massacre. Au grenier, il mit le feu à un tas de paille bien sec, qui s’embrasa sur le champ.
Descendu au rez-de-chaussée, il ouvrit la bouteille de gaz. Ses vêtements avaient été éclaboussés par le sang de ses victimes. Il jeta son pantalon au sol. Conscient de sa folie meurtrière, il s’enfuit à toutes jambes de la maison dont le toit commençait à flamber. En chemin, il jeta sa chemise ensanglantée sur une haie.
Il est un peu plus de 21 heures quand l’instituteur de Bessuéjouls, Monsieur B., entendit frapper à sa porte. Il se leva pour ouvrir. Devant lui, complètement nu, se tenait, l’air hagard, le jeune Louis, qui s’écria d’une voix tremblante :
-Ils ont tout tué, là-bas ; ils ont tout tué !
De fait, l’instituteur et son beau-père aperçurent la maison des B. en flammes, à 40 mètres de là. Tandis que le garçon, hébété, était confié aux femmes, Monsieur B. téléphona à Espalion pour avertir les pompiers du sinistre. Les deux hommes se précipitaient déjà chez les B. quand leur voisin, Monsieur P., arriva sur ses entrefaites. De sa ferme, qui offrait un panorama imprenable, il venait d’apercevoir la maison qui flambait.
A l’intérieur, ils découvrirent toute l’horreur du drame qui venait de se dérouler. Etait-ce possible, une telle sauvagerie ? N’en finirait-on jamais ? La mère B. était étendue raide morte, sur le carreau de la cuisine, le bigos à trois dents fiché dans le visage. Non loin, le père B. gisait au sol. Un trou énorme sur le sommet du crâne laissait s’échapper la cervelle. L’arrière du crâne portait un autre plaie, large de trois doigts. En se penchant sur le père B., les sauveteurs perçurent un souffle de vie. Ses lèvres remuèrent puis il balbutia :
-C’est… C’est…
Reprenant ses forces, après avoir avalé un demi-verre de vin blanc que ses sauveteurs lui tendaient, il ajouta, épuisé :
-C’est… C’est personne.
Il ne devait plus reprendre connaissance.
L’incendie circonscrit, les pompiers fouillèrent les décombres pour trouver le fils aîné. En vain !
Dans l’aube naissante de ce mercredi endeuillé, les pompiers enroulaient une partie des tuyaux qu’ils avaient utilisés quand, soudain, l’un d’eux aperçut quelque chose qui remuait dans l’herbe : c’était les pieds du fils B. Le malheureux était étendu dans le pré, à 30 mètres à peine de la maison sans que personne ne l’ait vu ni entendu râler. Une grosse flaque de sang s’était formée à côté de son crâne fracassé ; près de lui, un petit panier métallique. Un souffle de vie s’échappait de ses lèvres. Evacué sur l’hôpital de Rodez, le fils B. décéda vers 12 heures 15 sans avoir repris connaissance.
Interloqués ! Les policiers l’étaient bel et bien quand ils apprirent le massacre de Coudoustrines. Les enquêteurs avaient crû mettre un terme à la série noire de l’Espalionnais en arrêtant un suspect dans le crime de La Bessette. Et voilà que tout recommençait !
Rapidement sur les lieux, ils s’aperçurent vite que l’affaire de Coudoustrines ne ressemblait pas aux précédentes. D’emblée, ils relevèrent plusieurs détails troublants. Que faisait cette échelle de corde au pied du mur de la maison, l’une des extrémités calcinées ? A qui appartenait la chemise d’homme, tachée de sang et retrouvée sur une haie, à quelques mètres de la bâtisse incendiée ? Pourquoi l’incendie avait-il pris dans la partie supérieure de la maison et à une heure fort peu tardive (20 heures 45), actes bien différents des actes criminels précédents ? Enfin, le vol n’avait pas été le mobile du crime. Des louis d’or et des bijoux divers avaient été retrouvés par les sauveteurs auxquels s’ajoutait la somme de 177 000 francs, cachée dans le piano.
Renseignements pris auprès du voisinage, les policiers portèrent vite un grand intérêt au seul témoin du drame : le fils B. Ne se nourrissait-il pas de littérature policière ? Ne s’amusait-il pas, parfois, à effrayer les gens, surgissant de derrière une haie comme le diable de sa boîte ? Fait plus grave, il avait aussi menacé quelques personnes.
Averti dans la nuit, le médecin avait administré au jeune Louis, toujours en crise, une forte dose de somnifère. Il dormit profondément jusqu’au jeudi matin, chez Monsieur B.
Ce jour-là, à 8 heures 30, la voiture des policiers l’emmena à la mairie d’Espalion pour y être interrogé. Durant son audition, L. B. se défendit pied à pied, répondant calmement aux policiers. Il reconnut que la chemise ensanglantée lui appartenait mais que le soir du drame, il s’était couché nu après avoir confié son vêtement à sa mère pour recoudre un bouton.
Pressé de questions par des policiers convaincus de sa culpabilité, fatigué par sa dernière crise, le fils B. finit, le 24 au matin, à 8 heures 50, par craquer. Après soixante heures d’enquête et vingt-quatre heures d’interrogatoire, il reconnut être l’auteur du massacre, aveu qu’il renouvela ensuite au magistrat-instructeur.
Le 2 juillet 1955, la Cour d’assises pour enfants de l’Aveyron condamna L. B., défendu par Maîtres Marre et Monteils, aux travaux forcés à perpétuité.


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