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Louis Uni : la force du destin

Les arènes de Nîmes rugissent de passion quand le matador met fin au combat en piquant sa dernière banderille. Le taureau, épuisé, oscille sur ses pattes avant de s’effondrer au sol. La dextérité de l’homme vient de surpasser la force de l’animal, l’un et l’autre ayant rivalisé de courage. Une longue ovation salue sa sortie. À peine la tension est-elle retombée sur les arènes surchauffées qu’un homme pénètre sur la piste. Solidement campé sur ses jambes, son justaucorps laissant dépasser ses pectoraux, il s’arrête pour saluer la foule, brandissant à la manière d’un matamore ses bras à la musculature impressionnante.

Un murmure de surprise s’élève des gradins aussitôt suivi d’un tonnerre d’acclamations. À sa beauté sculpturale et à sa gueule d’Apollon, la foule vient de reconnaître Louis Uni. L’homme le plus fort du Monde. Celui dont la Terre entière loue la force herculéenne, additionnant les superlatifs à chacune de ses représentations. D’une démarche lente et souple, savamment dosée, un large sourire éclairant les traits fins de son visage, son regard métallique posé sur les gradins, il progresse vers la masse sombre du taureau de combat. Un lourd silence enveloppe les arènes. Hommes et femmes viennent de comprendre la mesure de l’exploit en passe de se dérouler sous leurs yeux. Bombant le torse pour favoriser sa puissante musculature, Louis Uni fait le tour du bovidé étendu à terre, piqué de mouches voraces. Comme un défi, il concentre son regard sur la bête inerte, soupesant son poids. Puis il se tourne vers le public à la manière d’un gladiateur romain ayant vaincu sa proie. La foule gronde de plaisir. Louis Uni n’a plus qu’à la satisfaire avant de ramasser les lauriers de la gloire. Planté devant le taureau, il s’accroupit, accomplit quelques mouvements d’assouplissement pour tester ses muscles puis, de ses bras noueux, il embrasse le corps du taureau, l’attirant contre son torse. Le public, comme hypnotisé, suit ce ballet entre l’homme et la bête, supputant en silence sur la réussite de l’entreprise. Alors, sans coup férir, bandant la masse entière de son corps, Louis Uni se relève en même temps que le taureau est soulevé du sol. Des oh ! d’admiration jaillissent en même temps du public, accompagnés de salves d’applaudissements qui envahissent l’arène au fur et à mesure que le Titan de l’Hérault accomplit son tour de piste, tenant son fardeau à bout de bras comme un trophée. Le taureau déposé hors de l’arène, Louis Uni, qui possède le sens du spectacle tout autant que le don de soi à éprouver sa force, offre une dernière fois aux spectateurs l’image d’une plastique qui n’a rien à envier aux Dieux de la mythologie grecque. Seul, au milieu de l’arène, il se sent invincible !

« Tel père, tel fils », a-t-on l’habitude de dire quand il s’agit de mettre en exergue les ressemblances, les qualités ou les défauts de la descendance familiale. Dans le cas précis des Uni, la force herculéenne qui habite chacun des mâles passe pour leur marque de fabrique. Et le moins que l’on puisse dire c’est que la famille s’est taillée une belle réputation à l’épreuve de quelques exploits qui ont fait le tour du pays de Marsillargues, une petite cité aux confins de l’Hérault et du Gard, entre Lunel et Vauvert.

Si le grand-père Jacques, viticulteur de son état, est un colosse de plus de deux mètres de haut, son fils Jean-Jacques, né en 1814, n’a rien à lui envier. Une belle histoire court d’ailleurs à son propos : un jour de charroi, alors qu’il mène âne et charrette pour une livraison de pierres, l’une des roues s’enfonce dans une ornière profonde. Il a beau encouragé et tiré la bête par la bride, rien n’y fait. N’écoutant que sa force, il se glisse sous la charrette et, calant ses épaules contre l’essieu, poussant un grand han ! il réussit à dégager son véhicule avant de repartir sur le chemin, caressant avec satisfaction la croupe de l’âne.

Louis a donc de qui tenir. Nul doute que les tours de force paternels racontés aux veillées l’incitent à progresser dans cette voie. Surtout que le bougre possède du répondant. La naissance, le 21 février 1862, lui a donné de l’assise… l’adolescence finit de le charpenter. Et, ce qui ne gâte rien, son visage à l’épaisse chevelure noir de jais et son regard d’acier aussi puissant que ses bras font caqueter toutes les jeunes filles du pays, avides de se réfugier dans ses bras. À vrai dire, Louis n’a cure de ses babillages de jeunes filles en fleur. Du moins pas encore. À l’épreuve du savoir, il préfère l’épreuve de force, ne rechignant jamais à démontrer aux adultes ce dont il est capable. Au point que l’élève veut bientôt supplanter le maître et se faire un prénom. Un prénom nourri aux exploits d’Hercule, de Samson et autres phénomènes qui poussent le jeune Louis à rêver d’autres horizons que les vignes qui enlacent Marsillargues. Des projets aux antipodes des idées paternelles. Un père qui ne songe qu’à mettre sa force au seul service de son travail. Au besoin pour aider son prochain mais sûrement pas pour aller faire le clown sur un champ de foire ! Chez les Uni, on n’a jamais vécu de sacs et de cordes et encore moins comme des saltimbanques. Du reste, Louis, du haut de ses quatorze ans, ne songe même pas à aborder le sujet. Mais quand il apprend qu’un cirque se produit dans la ville voisine de Lunel, il se dit que la chance lui tend la main. Sans rien signifier à personne, il quitte la maison familiale. À Lunel, le cirque italien Caramagne se dresse sur la place centrale. Durant plus d’une heure, il n’a que d’yeux pour les jongleurs, dresseurs de chiens, trapézistes et clowns qui s’exercent sous la toile. Leur vie de saltimbanque et de voyageur le fait rêver. Sans hésiter, il demande au directeur du cirque de le recevoir. Le gamin, qui fait quand même beaucoup plus que son âge avec son mètre quatre-vingt et ses quatre-vingt kilos de muscles, n’a pas froid aux yeux. Bien décidé à se faire engager séance tenante, il lui présente quelques tours de force longuement répétés. Le directeur, ébahi, l’engage sur le champ, notant chez cet adolescent une vraie capacité d’artiste.

« L’ami, te voilà désormais des nôtres. Tu assureras ce soir le début du spectacle, lui dit-il. »

Il n’en fallait pas plus au bonheur de Louis Uni en dépit du souci de laisser sans nouvelles ses parents.

Le succès est d’emblée au rendez-vous. Devant un public médusé, il réalise ce qu’il a toujours su faire auprès de son entourage. Mais le rêve ne dure que l’espace de deux semaines. Avertie par des parents morts d’inquiétude, la gendarmerie finit par lui mettre la main dessus dans un petit village gardois. Retour à Marsillargues. Mais le rêve est devenu réalité et Louis Uni n’aura de cesse de vouloir renouveler l’expérience. Deux ans plus tard, en accord avec son père, il quitte le foyer familial et se lance à l’aventure. La liberté s’ouvre à lui… une liberté qu’il veut couverte de gloire et de prestige. De cirque en cirque, il voyage à travers la France, ne récoltant que des louanges. Au point que les impresarii s’intéressent à ce gamin qui jongle avec des poids de vingt-cinq kilos et possède le sens du spectacle.

En 1880, Louis Uni se produit à Bordeaux dans un numéro de music-hall où il tient la vedette. Il devient même une icône presque sacrée, les jeunes femmes enceintes venant toucher ses biceps et ses pectoraux dans l’espoir de voir leurs futurs bambins acquérir sa force. Tout en assurant le spectacle, le phénomène continue à se tailler un corps d’athlète au fur et à mesure qu’il grandit. Un entretien quotidien et professionnel qui lui permettra de durer et d’éviter de graves blessures qui auraient pu entraîner la fin de sa carrière.

Arrivent ses dix-huit ans et l’obligation de tirer au sort un numéro pour accomplir ou non son devoir patriotique. Là encore, Louis Uni va époustoufler sa galerie. Passe encore que le bidasse de service soit obligé de retourner l’urne pour que sa main, trop grosse, puisse attraper un numéro. Mais quand, pour fêter la conscription, Louis saisit une table de bistrot entre son pouce et son index et la fait virevolter à bout de bras, un confrère tranquillement assis dessus, c’est du délire dans la salle bien que personne ne s’avise de le porter en triomphe de peur du ridicule.

Son service militaire achevé, avant de reprendre la route, Louis Uni convole en justes noces avec une fille du Cailar tout proche, Sylvie Antoinette Ravel, aussi frêle qu’il est musclé, coupant l’herbe sous le pied de nombreuses prétendantes. Agé de vingt ans, la vie sourit à Louis Uni. D’autant plus qu’il a tapé dans l’œil du directeur des Folies Bergères qui veut l’intégrer à son nouveau spectacle de cabaret. Au milieu des strass et des paillettes, dans son nouveau costume de scène taillé pour mettre en valeur sa musculature, il répète chaque soir un numéro époustouflant qui déchaîne l’étonnement des messieurs et l’admiration des femmes. Bravant une cage de fer où il est enfermé, il en écarte lentement deux barreaux pour se frayer un passage et venir récolter les applaudissements du public. Mieux encore ! Au tour de Trafalgar que lui a joué le forgeron en changeant les barreaux d’origine par un métal plus résistant, Louis Uni ne se dérobe pas, peu désireux de ternir son image par un échec. À force de puissance et d’encouragements, après un instant de surprise, il réussit à les faire plier avant d’aller dire sa façon de penser au malotru. Un exploit qui ne passe pas inaperçu ! La presse s’empare du personnage, le couvre de surnoms dithyrambiques (Titan de Marsillargues, demi-Dieu de la Force, Samson moderne), s’arrache ses interviews et surtout sa photo. En fait une véritable vedette. Le tout-Paris accourt. L’Europe entière le réclame. Le gamin de quatorze ans fuyant sa famille a vu juste. Le succès ne le quittera plus.

Mais une telle carrière est souvent incompatible avec la vie de famille. Un jour à Paris. Le lendemain à Londres. La semaine suivante à Moscou près du tsar Nicolas II que la Révolution n’a pas encore renversé. Du coup, son épouse et ses deux fillettes retournent dans le giron maternel tandis que Louis continue son destin. De ses longues absences découlera un divorce, cinq ans plus tard ! L’homme s’est voué à son métier. Une passion qui l’attire toujours plus, défiant les lois de la nature et les risques qui sont grands. Car les employeurs veulent toujours plus d’exploits pour attirer des spectateurs avides de sensations fortes. Et comme l’Apollon n’est pas homme à se réfugier dans la facilité, il accomplit des prouesses à travers les cinq continents.

La démesure fait partie désormais de son quotidien. Ne soulève-t-il pas, suspendu à un trapèze, au risque de se rompre le cou, quatre poneys tenus à bout de bras ! N’en fait-il pas de même avec cette « piste infernale » où deux cyclistes tournent sur une piste ! À chaque fois, plus de sept cents kilos sont soulevés comme fétu de paille. Et pour faire bonne mesure, il pénètre, ses mains attachées par une chaîne, dans une cage aux lions rugissants avant de briser ses entraves et de semer la panique parmi les félins. Enfin, spectacle plus romantique, il soulève devant la cour du tsar, un piano et son interprète jouant du Mozart. Même le pape le fait venir jusqu’à Rome. Et tant pis si Louis Uni a divorcé avant de se remarier avec une jeune femme de chez lui, Marie Reboul. Dans le cas présent, force ne doit pas rester au droit canonique !

En compagnie de sa nouvelle promise, il multiplie les apparitions, pose aux Beaux-Arts de Lyon, participe à des concours de force où il acquiert le titre envié « d’homme le plus fort du Monde » et soulève à l’épaulé jeté une barre de cent soixante-deux kilos.

Seuls les événements internationaux du début du siècle mettront un terme à ses voyages. Patriote dans l’âme bien que trop âgé pour gagner les tranchées, il fait office de brancardier puis d’interprète. En 1918, Louis Uni est âgé de cinquante-six ans. Son temps est passé pour rallumer sur lui les feux de la rampe. Alors le saltimbanque se reconvertit dans le cinéma où il joue les seconds rôles en France (La Loupiote, Roger-la-honte, le Gladiateur, Mare Nostrum, Les deux Gosses…) ou dans des films Outre-Atlantique où sa plastique fait encore merveille. C’est au retour de l’un de ses voyages qu’il se sent mal. Hospitalisé à Evreux, il meurt dans sa chambre, solitaire, le 18 octobre 1928.

Sa ville, toutefois, ne l’oubliera pas. Pour le centenaire de sa naissance, une plaque sera apposée sur sa maison natale, au 18, du boulevard qui porte désormais son nom.

Les Apollon ne meurent jamais… par la force des choses !

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