L’étrangleuse de Bouquiès
Affaire Marie-Jeanne Nayrolles
Cour d’assises de l’Aveyron, 27 mai 1843
Evoquons maintenant une affaire que les moins de 160 ans ne peuvent pas connaître. En ce temps-là, Louis-Philippe (dit Egalité) veillait sur le sort de la patrie tandis que son fils, le duc d’Aumale, traquait Abd El Kader, l’émir rebelle et sa Smala, dans le désert algérien.
Dans la collection de l’année 1843 du Journal de l’Aveyron, on peut lire de longs chapitres consacrés à cet épisode colonial. Rien de surprenant sachant combien cette publication privilégiait les sujets historiques ou littéraires au détriment des faits-divers quotidiens.
Pourtant, en date du 31 mai, le journal rend compte d’un procès assez singulier pour être révélé. Il est vrai que pour cette fois, c’est une femme qui y tient le premier rôle. S’y ajoute le fait que l’événement a pour cadre l’édifice, alors flambant neuf, du palais de justice de Rodez.
Marie-Jeanne Nayrolles est une solide quinquagénaire. Mariée, en premières noces, à un certain Pierre Bergomat (qui mourra assez rapidement), la veuve épousera ensuite Jean Fontanié qui possède un petit bien à Bouquiès, un hameau proche d’Espalion. Le couple accueillera bientôt sous son toit une sœur de Jean Fontanié, Marguerite, qui est mariée à un nommé Daranjou. La maison peut abriter sans trop de contraintes les quatre occupants. Tout se passe d’ailleurs assez bien, jusqu’au jour où…
Marguerite Dauranjou, de santé fragile, décide d’établir un testament en date du 10 janvier 1843, selon les termes duquel elle abandonne tous ses biens à son frère Jean, sans doute en reconnaissance de son accueil. Jean Fontanié apprécie le geste dont son épouse devait aussi se réjouir. Seulement voilà que Marguerite, quelques jours après avoir testé, s’estime assez sérieusement malade pour réclamer à son chevet la présence du curé de Calmont qui est ce que l’on nommait à l’époque son « directeur de conscience ». Marguerite attend du prêtre qu’il la confesse avant de lui administrer le sacrement d’extrême-onction. Le confesseur veut bien écouter la pénitente et l’absoudre. Mais – le fait n’est pas banal- refuse d’accéder à sa seconde requête :
-Vous n(êtes pas à l’article de la mort et, par ailleurs, je ne vous donnerai l’ultime sacrement que lorsque vous aurez réparé les préjudices matériels causés à certaines personnes de la paroisse…
De qui et de quoi s’agit-il ? On ne le saura évidemment jamais, eu égard au « secret de la confession ». On peut supposer que la pénitente n’avait pas honoré certaines dettes. Toujours est-il que Marguerite retrouve assez d’énergie pour apporter, comme promis, de sérieux changements à son testament avant de le confier au notaire. Mis dans la confidence, Jean Fontanié déconseille à sa sœur de bouleverser ses dispositions initiales :
-Je propose de t’avancer les sommes nécessaires pour rembourser tes créanciers.
Mais Marguerite s’obstine, répétant qu’elle ne peut plus se dérober aux ordres de son confesseur, serment oblige. D’ailleurs, la malade se juge assez rétablie pour assister, le dimanche suivant, à la messe. Marie-Jeanne Fontanié à observé que sa belle-sœur (qui ne s’approchait plus depuis longtemps de la sainte table) a communié ce jour-là. Elle en déduit que Marguerite est bien résolue à obtempérer aux ordres du prêtre. Les deux femmes ont une sévère explication à la sortie de l’office :
-Ma pauvre Marguerite, vous voilà soumise aux volontés de votre conseiller spirituel !
-Je suis assez grande pour décider de mes actes.
-Vous êtes prévenue : si vous changez une virgule au testament initial, je détruirai votre bien !
Le procès à venir le révèlera, une haine farouche va désormais opposer les deux femmes, à tel point que Marie-Jeanne dira un jour à propos de sa belle-sœur :
-J’ai parfois envie de l’étrangler de mes propres mains !
Péril en la demeure
Sous le toit, jadis paisible de Bouquiès, la cohabitation est empoisonnée désormais. Au grand ébahissement des maris dépassés par l’antagonisme de leurs épouses et qui ont apparemment renoncé à apaiser le feu mettant en péril la paix des ménages.
Un feu sournois qui va prendre une ampleur inattendue au matin du 20 février 1848. Un matin qui s’annonçait pourtant bien ordinaire.
Tôt levé, Jean Fontanié a quitté la maison pour aller à son travail. Peu après, Dauranjou annonce qu’il doit se rendre chez un commerçant d’Espalion. Marie-Jeanne indique qu’elle doit s’absenter pour faire des courses à Saint-Côme.
-On peut faire un début de parcours ensemble, propose Dauranjou.
L’offre ne semble pas enthousiasmer la dame qui ne refuse pourtant pas sa compagnie. Mais au premier embranchement venu, Marie-Jeanne quitte Dauranjou pour emprunter un chemin conduisant au moulin de Ricomes. Le bonhomme s’étonne :
-Pour aller à Saint-Côme, c’est un drôle d’itinéraire !
-Je passe par où bon me semble !
Dauranjou n’insiste pas. Il ne s’étonne guère de cette idée saugrenue venant de la fantasque épouse de Fontanié.
Un peu plus tard dans la matinée, deux voisins de Bouquiès, M. Albespy et Melle Creyssiels papotent non loin de la maison Fontanié quand surgit Marie-Jeanne. Essoufflée comme après une longue course, la dame se précipite dans l’escalier qui donne accès à sa maison. Arrivée devant la porte, elle hésite un instant, jetant des regards anxieux à la ronde avant de remarquer la présence de ses deux voisins.
-Vous cherchez quelques chose, madame Fontanié ?
-Non. J’étais en route pour aller à Saint-Côme quand je me suis rendu compte que j’avais oublié de nourrir ma chèvre.
Après quoi Marie-Jeanne disparaît dans sa maison.
Peu après 10 heures, Dauranjou de retour à Bouquiès s’étonne que son épouse ne soit pas encore levée. Dans la chambre, où règne un désordre inhabituel, il découvre Marguerite gisant sur son lit, le visage ensanglanté. Des traces de strangulation bleuissent son cou. Fou de douleur, Dauranjou se précipite chez les plus proches voisins.
-On a étranglé ma femme. Alertez un médecin !
Celui-ci n’arrivera qu’après un délai inévitablement long et pour constater la mort de Marguerite Dauranjou. Sur ses talons surviennent les gendarmes dont le premier devoir est d’interroger l’époux de la victime. Le malheureux est si désemparé –on le serait à moins- que le brigadier n’est pas loin de le considérer comme suspect. Emmené à Espalion, Dauranjou, retrouvant un peu ses esprits peut prouver son absence de l’oustal au moment où sa femme succombait. Jean Fontanié possède également un alibi irréfutable qui écarte tout soupçon.
Reste à établir l’emploi du temps de Marie-Jeanne durant cette dramatique matinée du 20 février. Dauranjou confirme aux enquêteurs que celle-ci a quitté Bouquiès tôt le matin en sa compagnie, ajoutant qu’il l’avait vite perdue de vue « à la tournée du moulin de Ricomes ».
Interrogée à propos de cet itinéraire assez curieux pour quelqu’un qui veut rejoindre Saint-Côme, madame Fontanié répond très évasivement. Par contre, elle est plus précise pour reconstituer son périple dans la coquette bourgade où, arrivée vers 9 heures, elle a fait des courses avant d’en repartir à 11 heures pour gagner Espalion.
-Mon retour à Bouquiès se situe aux environs de 15 heures. Quelle surprise lorsque j’ai appris la mort brutale de ma belle-sœur !
Perplexe, le brigadier ordonne à Marie-Jeanne Fontanié de se rendre le lendemain à la gendarmerie d’Espalion et, d’ici-là, de ne pas bouger de son domicile.
Quand la dame se présente le 21 février, les pandores ont pris le temps de vérifier l’emploi du temps qu’elle a fourni la veille : nul n’a aperçu madame Fontanié. Pas plus à Espalion qu’à Saint-Côme. La suspecte se trouble, bafouille pour, finalement, admettre qu’elle s’en est bien retournée à Bouquiès après avoir quitté madame Dauranjou.
-Pour quelle raison ?
-En chemin, je me suis souvenue que ma chèvre n’avait rien à manger. Mais je suis allée à l’étable sans entrer dans la maison.
Dans le même temps, les enquêteurs ont recueilli séparément les dépositions de M. Albespy et de Melle Creyssiels dont les témoignages concordent : Marie-Jeanne a bien pénétré dans sa maison où reposait sa belle-sœur et ce avant l’heure supposée du crime.
De leur côté, les médecins légistes ont signé les conclusions de l’autopsie pratiquée sur le corps de la victime :
« Sa mort a été occasionnée par la suite d’une compression violente exercée sur la partie supérieure du tube respiratoire. Nous avons relevé la présence de griffures sur le cou de madame Dauranjou, stigmates visiblement provoqués par les ongles de l’agresseur ».
La suspecte persiste à nier le crime. La gendarmerie remet l’affaire entre les mains du juge d’instruction qui ordonne « l’internement de Marie-Jeanne Fontanié accusée d’homicide envers sa belle-sœur Marguerite Dauranjou ».
Témoignages accablants
Le procès en assises s’ouvre le 27 mai 1843 à Rodez. Il coïncide avec la récente inauguration du nouveau palais de justice dont le péristyle s’orne de majestueuses colonnes empruntées à l’art antique et qui se dresse sur l’emplacement de l’ancien couvent des Cordeliers. Cela suffirait à exciter la curiosité du public. S’y ajoute le fait qu’une femme occupe le banc des accusés. Et quelle femme ! Appelons-là désormais Marie-Jeanne Nayrolles puisque durant les débats, les gens de robe utiliseront son nom de jeune fille, le faisant parfois suivre de la mention « épouse Fontanié ».
L’accusée en impose par le calme, un brin hautain, qu’elle affiche durant la lecture de l’acte d’accusation. Lorsque le juge, maître Esperonnier qui préside la Cour, lui demande ce qu’elle éprouve à ce récit accablant, Marie-Jeanne nie le crime qu’on lui attribue. Elle le fait d’une voix posée sans trouble apparent. On jurerait, à l’entendre, qu’il s’agit d’un événement lointain qui ne la concerne pas.
Quand le mari de la victime est cité par la partie civile comme témoin, l’accusée réplique :
-La Cour pourrait aussi bien l’entendre comme prévenu !
Il est vrai que le malheureux Dauranjou, quand l’émotion ne lui noue pas la langue, s’exprime de façon si confuse que personne ne s’y retrouve. Ainsi quand il se hasarde à évoquer une tentative d’empoisonnement dont sa femme aurait été victime jadis… et dont Marie-Jeanne pourrait bien être l’inspiratrice, les magistrats y perdent leur latin et passent outre.
Parmi les témoins qui défilent à la barre, il ne s’en trouve guère pour défendre l’accusée. Malgré ce, Marie-Jeanne et son avocat, maître de Montarnal, parviennent à faire front. Mais l’accusation va marquer des points grâce à l’audition de deux témoins qui surprirent l’inculpée à son retour hâtif vers Bouquiès, dans la matinée du 20 février. Monsieur Albespy et Melle Creyssiels ne varient pas d’un iota par rapport à leurs dépositions initiales, confirmant que l’accusée a pénétré dans la maison où reposait Marguerite Dauranjou. Ils précisent qu’un bon moment s’écoula, avant la réapparition sur le seuil de Marie-Jeanne. Cette dernière réfute ces témoignages embarrassant mais celui qui suit la placera en fâcheuse position.
Appelée à la barre, madame veuve Moncet dit avoir reçu les confidences de l’accusée quelques heures après le crime :
-Marie-Jeanne était dans un état d’excitation inhabituel pour commenter la disparition de sa belle-sœur, clamant que celle-ci était décédée de mort naturelle suite à sa longue maladie qui l’avait conduite à réclamer les derniers sacrements. Je lui rappelais que tout le monde admettait l’évidence d’une mort par étranglement à l’issue d’une violente agression. Alors mon interlocutrice m’a semblé subitement désemparée, me priant de garder secrète notre conversation. Elle m’a quittée brusquement en disant : « Ah ! Que deviendrai-je » ?
L’accusée est troublée par ce témoignage. Son défenseur a beau jouer sur l’ambiguïté de l’ultime phrase, il semble que jurés et public accueillent ces mots comme une sorte d’aveu.
Avant de se retirer, madame Moncet ajoute à ce détail :
-Ayant remarqué que Marie-Jeanne avait un pansement à la main droite, la prévenue me répondit que c’était pour calmer les douleurs d’une crise de rhumatismes dont elle souffrait.
Le secret de la confession
Monsieur Thédenat est ensuite appelé à la barre. C’est un médecin qui, à ce titre, participa à l’autopsie du cadavre. Après avoir confirmé que Marguerite Dauranjou avait bien succombé à une strangulation, le praticien ajoute :
-Le témoin qui m’a précédé vient de révéler que, le soir du crime, Marie-Jeanne Nayrolles dissimulait sa main droite sous un pansement. Or, au cours de l’autopsie, mes collègues et moi avions observé que Marguerite Dauranjou avait lutté avant de succomber. Sous les ongles de la victime, j’avais alors prélevé de minuscules fragments de peau et de chairs que la malheureuse avait arraché, en se défendant, à son agresseur. Ce détail m’ayant incité à examiner la suspecte, je me suis rendu à la prison où Marie-Jeanne Nayrolles venait d’être incarcérée. Eh bien, sous le pansement, sa main était en effet labourée de griffures.
Le témoignage va peser lourd dans la balance de la justice d’autant plus que le docteur Thédenat est le premier magistrat de la ville d’Espalion. Personne ne songerait à douter de la parole d’un homme dont l’intégrité est reconnue. A partir de là, le réquisitoire du procureur royal, M. Duval, apparaît comme une formalité.
Pour lui « la culpabilité de l’accusée ne fait aucun doute. Marie-Jeanne Nayrolles nie son crime mais il est signé grâce aux détails précis et accablants des témoins et, surtout, par l’aveu de sa présence à Bouquiès à l’heure où madame Dauranjou fut assassinée ».
A lire le compte-rendu de cet étonnement procès, on constate que personne, au cours des débats, n’argumenta sérieusement à propos du fameux testament rédigé puis rectifié par la future victime. A croire que les parties en présence considéraient que monsieur le curé de Calmont (seul capable d’apporter un témoignage sur la teneur de ce document disparu) ne viendrait pas au procès puisqu’il était lié par le secret de la confession.
Mais monsieur le Procureur, pour sa part, ne manquait pas d’arguments pour réclamer la tête de l’accusée, rappelant au passage que, quelques vingt ans auparavant, des bruits avaient couru selon lesquels le premier mari de Marie-Jeanne serait mort empoisonné…
Il ne restait à maître de Montarnal que peu de munitions pour épargner le châtiment suprême à sa protégée, ébranlée par les coups de boutoirs de l’accusation. Le défenseur en est réduit à revendiquer pour elle les circonstances atténuantes :
-L’analyse des médecins légistes concluant que la mort de madame Dauranjou fut provoquée par strangulation est très contestable car elle se limite à des signes externes. On a négligé de vérifier l’absence, ou non, de toute congestion au cerveau qui seule permettrait d’affirmer que l’acte fut fatal. Je soutiens donc qu’il n’y a pas de démonstrations suffisantes de la culpabilité de ma cliente. S’il est avéré que Marie-Jeanne a usé de violences envers sa belle-sœur, rien ne prouve qu’elle ait l’intention d’attenter à sa vie !
Après treize heures de débats, le Président Esperonnier ordonne une pause salutaire. Il est dix heures du soir quand ce dernier donne la parole à l’accusée, espérant d’elle un aveu formel qui, peut-être, contribuerait à lui sauver la vie. Visage défait, regard farouche, Marie-Jeanne se tait. Une heure plus tard, elle entend la sentence :
-Les membres du jury estiment à l’unanimité, qu’il y a eu homicide volontaire, la Cour vous condamne à la peine de mort.
« Blafarde et comme pétrifiée, Marie-Jeanne Nayrolles épouse Fontanié, ne manifeste ni regrets, ni émotion », note le chroniqueur du Journal de l’Aveyron en date du 31 mai 1843.
Son avocat faisant appel de la sentence, engage un pourvoi en cassation. Cela vaut à sa cliente un répit de trois mois passés à la prison des femmes, à Montpellier. Là-bas, apprenant que le recours à la Cour de cassation est refusé, la condamnée prie l’aumônier de réunir ses compagnes de captivité à qui elle lance cet appel :
-Ne suivez pas mon exemple. Prenez garde d’offenser Dieu comme je l’ai fait !
Paroles étonnantes d’une femme qui a refusé d’avouer son crime à la justice humaine.
Le 18 août 1843, Marie-Jeanne, ramenée à Rodez, monte à l’échafaud dressé devant les colonnes néo-grecques du palais. Dans un silence terrible. Tête haute…


Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !