Pierre Vaux : instituteur et bagnard

Printemps 1848, naissance de la Seconde République. Après cinquante ans de monarchie constitutionnelle, autoritaire et injuste, le peuple parisien savoure sa victoire.

Printemps 1848, naissance de tous les espoirs pour les ouvriers,  les petits, les sans-grades,   tous ceux qui attendent la fin de la misère depuis la Révolution, la grande. Pour la première fois sans doute, le monde rural manifeste sa joie, uni avec les citadins dans la fabuleuse espérance d’une France fraternelle, démocratique et sociale.

Cette France-là ne convient pas aux conservateurs de tout poil qui craignent pour leurs privilèges et utilisent les troubles engendrés par les nombreuses manifestations pour attiser la peur de ces « partageux » irresponsables, « ces forcenés qui n’ont ni système politique dans leur esprit ni chimère sociale dans leur cœur, mais qui n’acceptent une révolution qu’à condition du désordre qu’elle perpétue, du sang qu’elle verse, de la terreur qu’elle inspire … »[1]

Le petit village de Longepierre, situé aux confins de Saône-et-Loire et du Jura, est à l’image du pays, partagé politiquement sauf que les notables nourrissent une sévère antipathie envers les « rouges » et plus précisément envers ce jeune instituteur qui depuis sa nomination en 1844, sous le prétexte fallacieux d’assurer une vie meilleure aux plus pauvres, propage des idées subversives qui inquiètent fortement les propriétaires.

Pierre Vaux : soldat de la République

Bien avant les « hussards noirs de la république » pétris d’idéal de laïcité et de tolérance chers à Jules Ferry, il était déjà des instituteurs qui croyaient au pouvoir de l’instruction pour améliorer le sort de tous ces miséreux analphabètes exploités par une élite conservatrice louant leurs bras à la journée pour quelques sous. Pierre Vaux était de cette trempe. Résolument égalitaire, il accueille avec enthousiasme la nouvelle république et se prend à rêver d’une école gratuite et surtout obligatoire, lui qui ne voit les élèves que les quelques mois d’hiver, la belle saison revenue, la plupart partant « à maître » garder les troupeaux pour gagner leur soupe. Lui-même, orphelin de père, avait connu cette fierté de ramener une pièce à la fin de l’été à sa mère mais son ambition féroce de « faire l’instituteur »l’avait éloigné de son destin de journalier : « Je savais ce que je voulais et je n’étais point trop bête », avouera-t-il plus tard.

Il aurait pu être heureux de cette destinée enviable : une jolie femme Irma dont il est éperdument amoureux ; un métier choisi lequel, s’il ne l’enrichit pas, lui apporte que des satisfactions ; un poste de secrétaire de mairie, et pourtant… Dès son installation, il n’a de cesse d’obtenir du conseil municipal l’agrandissement de l’école ainsi que le renouvellement du mobilier pour rendre l’apprentissage plus facile. Ensuite, il œuvre pour la gratuité de l’enseignement. Tous les jours, il se désole devant les bancs vides, affligé de ne pas recevoir les enfants des plus pauvres dans l’incapacité de payer les un franc mensuel exigé par l’administration. Ses exigences incommodent les élus, peu habitués à s’occuper des manants et qui trouvent l’idée de les instruire, inutile voire dangereuse.

Pierre Vaux est connu pour son dévouement et sa probité. Très vite, il gagne la confiance des villageois qui s’imprègnent de ses paroles sur la nécessaire gratuité de l’école puisqu’il l’assure et que les finances de la commune le permettent largement. Son charisme impressionne et les notables commencent sérieusement à s’inquiéter de son influence et à le traiter de « rouge ».

Ils doivent toutefois s’incliner et Longepierre vote la gratuité un mois avant la naissance de la  Seconde République.

Cette victoire ne lui vaut pas, on s’en doute, que des amitiés, surtout quand il commence un autre combat, celui du partage des pâtures communales que les plus riches se sont appropriés pour leurs bœufs et leurs chevaux, privant du même coup les manouvriers de ce pacage gratuit. Nous sommes en février 1848. Les dépêches de  Paris se multiplient, annonçant la fin imminente de la monarchie et les notables de Longepierre et d’ailleurs tremblent.

Le rêve volé

Gallemard, aubergiste et adjoint au maire, n’est pas franchement lié avec l’instituteur. Sa réputation est mauvaise. On le dit voleur. Son menton fuyant et son regard de fouine le rendent antipathique autant que sa propension à  fréquenter les plus riches de la commune jusqu’à se faire élire adjoint au maire.

Vaux l’écoute pourtant avec attention, refusant de se laisser emporter par une méfiance jugée arbitraire. Le gros homme l’informe d’un complot ourdi par les notables réunis à Verdun pour  constituer un « Comité cantonal provisoire » afin de conserver le pouvoir. Cette fois s’en  est trop ! Malgré les conseils de prudence de ses amis, l’instituteur décide d’accorder sa confiance à l’aubergiste qui vient de trahir les siens et de démissionner du conseil municipal pour prouver sa bonne foi. Un nouveau dans le camp de la Liberté et de la Fraternité est le bienvenu…

Et puis le vent s’est mis à tourner. Le  rêve égalitaire des classes ouvrières de février 1848 inquiète les ralliés de la dernière heure qui considèrent que le peuple n’est pas assez mûr pour assurer son lendemain et déjà les scrutins d’avril 48 annonce pour décembre l’élection à la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte, le Prince-Président…

Une loi du 18 janvier 1850 autorise les préfets à révoquer les instituteurs trop « rouges ». Vingt-mille seront remerciés ! Pierre Vaux est dans le collimateur. On redoute en haut-lieu son ascendance auprès de la population, et au sein même du conseil municipal qui vient de  consentir aux chefs de famille des baux de dix-huit ans pour les terres d’alluvion qui bordent le Doubs et constituent les fameux  communaux.  Le préfet s’empresse de casser la décision, préférant transformer les terrains litigieux en prairies ce qui lui vaut une réponse rapide du maire : « J’ai l’honneur de vous faire savoir que mes administrés ne se nourrissent pas de foin. C’est du blé qu’il leur faut. » Le ton est donné ! mais la vengeance de l’administration ne se fait pas attendre. Le maire Charbonnier est destitué pour avoir osé écrire cette lettre, et Vaux qu’on soupçonne de l’avoir aidé est tout simplement révoqué de sa fonction d’instituteur dès le 12 avril ! Le voilà un peu sabotier, un peu paysan et toujours agitateur d’idées, déterminé plus que jamais à défendre sa république malgré les injonctions de sa femme Irma qui essaie vainement de limiter ses ardeurs.

Lors des nouvelles élections municipales, une campagne farouche dirigée par l’enseignant déchu oppose les blancs et les rouges. Les résultats sont sans appel : la liste démocrate est élue en entier. Pierre Vaux est nommé maire, décision aussitôt annulée par le préfet qui lui laisse toutefois entendre que s’il renonçait  à défendre ses idées séditieuses, il pourrait retrouver ses fonctions d’instituteur tout en restant le premier magistrat de la commune. Tout autre que lui aurait pu être tenté, sa réponse est cinglante : « Une écharpe de maire ne m’empêcherait point de dormir, mais je préfèrerais donner ma démission, plutôt que d’être un instrument. »

Gallemard s’installe alors, au bénéfice de l’âge, dans le fauteuil désormais vacant de Vaux et laisse libre cours à sa véritable personnalité.

« Je t’avais prévenu », ne peut s’empêcher de lui reprocher Jean-Louis Petit, ami de toujours qui déteste ouvertement l’aubergiste.

Pierre Vaux ne peut que reconnaître ses torts quand Gallemard, fort de sa nouvelle fonction, s’oppose rudement aux propositions du Conseil et affiche une jalousie maladive envers ses amis et lui-même. Il est loin de s’imaginer comment cette jalousie va se transformer en haine, détruire le village et anéantir sa vie.

« Quand il brûle à Longepierre, c’est qu’on y met le feu ! »

Le village de Longepierre allait devenir pour son malheur, en quelques mois, la source principale des faits divers alimentant la presse régionale et très vite nationale.

Un premier incendie, qu’on aurait pu croire accidentel sans les traces suspectes de phosphore sur les murs, ravage dans la nuit du 2 au 3 mars 1851 la ferme Mazué, voisine de la maison de Jean-Baptiste Petit, le cordonnier ami de Vaux. Malgré les efforts de tous les villageois réunis en une chaîne solidaire, le feu dévaste six bâtiments, laissant heureusement la vie sauve aux occupants.

Gallemard qui s’était étripé avec Petit lors du dernier conseil à propos de la célébration de l’anniversaire de la révolution de 48 dont il ne voulait pas, glisse à quelques-uns que c’était certainement un coup des « Rouges ».

Trois semaines plus tard, le feu dévaste la maison de Jean Duperron, un notable, accréditant la thèse maintenant bien répandue d’un geste criminel des « partageux ». La douce Irma n’ose plus aller au village où elle sent des regards hostiles et suspicieux qui la rendent inquiète. La suite va donner raison à son angoisse. Son mari et Jean-Baptiste Petit sont convoqués comme témoins, le 6 avril, chez le juge d’instruction Boulanger où ils sont reçus comme des coupables, chacun faisant état de leur emploi du temps les nuits des crimes devant un juge acquis à la cause du maire et partageant sa haine pour tous ceux qui ont lutté pour le partage des communaux.

Le 5 mai, c’est la maison de Richard qui brûle. Hors Richard est un fidèle ami de Pierre. Qu’à cela ne tienne, il a mis le feu à sa demeure pour toucher l’assurance ! Deux jours plus tard, Richard et Vaux sont arrêtés, toujours sur dénonciation de Gallemard. Ils resteront trois semaines à Chalons avant d’être  relâchés  pour absence de preuve.

La hiérarchie s’énerve et se fait pressante. Il faut désigner les coupables au plus vite. Gallemard, en sa qualité de maire, est omniprésent pour aider la justice : « Les élections ont été en faveur des partageux, et ce sont eux qui poursuivent de leur haine les gens qui ont du bien et qui pensent droit. Les chefs des rouges sont connus, ce sont eux les responsables. »

Là-dessus, un dénommé Balleaut, plutôt du genre lourdaud, fait une déposition accablante devant le juge Boulanger. Le fait que ce soit Gallemard qui souffle toutes les réponses n’est pas de nature à perturber le magistrat, il tient enfin les vrais coupables. Il est question dans le témoignage de Balleaut d’un faux billet rédigé par le tisserand Michaud lequel lui aurait confié faire partie de la bande des incendiaires composée de Savet, Jean-Baptiste Petit, Malois, Nicollot et lui-même.  Enfin la vérité ! que Michaud soit connu honorablement, que Balleaut ait la réputation d’être une franche crapule n’arrête pas sa décision, tous en prison !

La cour d’assises condamne Michaud à sept ans de réclusion pour usage de faux et acquitte Balleaut à l’étonnement de l’auditoire. Un non-lieu sera prononcé envers les autres inculpés, toujours par manque de preuve.

Deux autres incendies, en septembre et octobre, détruisent un pâté de maisons, dont celle de Michaud qui croupit en prison !  En janvier, nouveau sinistre. Les gazettes de France ne manquent pas de s’interroger sur la lenteur de la justice et l’incompétence des gendarmes.
Une nouvelle déposition de Balleaut va précipiter les choses, la mémoire lui est revenue : « À ma connaissance, il y a sept incendiaires dans la bande : Petit, Nicollot, Savet père et fils, Michaud, Dumont, Malois  et leur chef Pierre Vaux. » Enfin, le nom tant espéré est prononcé à charge par un témoin. Pierre Vaux, le rouge, l’agitateur ! L’enquête va être rondement menée, jusqu’à l’arrestation du dangereux brûleur, le 29 avril 1852 !

Irma est en pleurs. Trois petits s’accrochent à sa jupe pour voir partir le père qui dignement enfile sa veste, met son chapeau et recommande à sa femme de prendre soin des enfants : «Je risque d’être absent un long moment… »

Il ne croyait pas si bien dire…

Le procès de la honte

Deux mois ont suffi pour instruire l’affaire. Le juge de paix Boulanger, fortement acquis à la cause impériale et en attente de promotion, ne cache pas son intime conviction. On assiste à une parodie de justice dès l’ouverture du procès en Assises. L’acte d’accusation souligne  que« les charges pesant sur les inculpés étaient accablantes et ne pouvaient laisser aucun doute de leur culpabilité. » En fait, aucun témoin à charge digne de foi n’amène l’ombre d’une preuve. Gallemard, la voix mielleuse, allègue qu’il est bien connu de l’opinion publique que Vaux est le chef d’une association de malfaiteurs, propos qui provoque l’indignation de l’accusé et les sanglots d’Irma qui assiste, impuissante au premier rang, à l’hallali, le ventre gonflé par la promesse d’une nouvelle naissance. Elle serre convulsivement dans ses bras un gamin de sept ans qui fixe son père désespérément.

Le déni de justice atteint son comble quand Balleaut s’approche de la barre. L’homme n’est pas très malin et s’embrouille dans des dépositions contradictoires alors que Gallemard, en face, s’efforce de le guider, lui faisant des gestes et des mimiques désespérés pour diriger ses réponses. La scène serait comique si l’honneur d’un homme n’était en jeu. Les défenseurs s’indignent du procédé et de l’accord tacite de la Cour. En vain, demandent-ils l’expulsion de Gallemard. On assiste alors à une scène surréaliste où l’avocat de la défense, Me Guerrier, demande des précisions sur la pièce de l’habitation de l’accusé dans laquelle Balleaut affirme avoir assisté à une réunion secrète. Le témoin se trouble, baragouine et malgré les signes intempestifs du maire, donne des indications fantaisistes qui, à elles seules, suffiraient à anéantir son témoignage mais qui ne dérangent pas le moins du monde la Cour. L’auditoire gronde, s’agite et se remet à espérer quand le receveur municipal de Longepierre affirme que Pierre Vaux « est un homme d’une parfaite probité. Je le crois incapable de diriger une bande de malfaiteurs, dont le but aurait été de ruiner le village qui lui tenait à cœur. »  L’espérance est de courte durée, le président suspend brutalement l’audience et renvoie très vite le témoin gênant.

Le réquisitoire contre Vaux est d’une virulence rare : « …Son hostilité aux notables, son goût pour la révolution cachaient l’ambition de devenir maire de la commune au prix de la ruine de celle-ci… Son instruction supérieure lui permit d’en devenir le chef. Il était l’âme de cette société du mal qui visait la destruction de la propriété. »

Les derniers mots résument toutes les craintes qu’inspire alors le socialisme pour chaque propriétaire terrien. Le magistrat sait bien que la peur ancestrale de la confiscation des terres par les rouges est de nature à influencer les jurés.

La parole est alors à la défense. Pauvre défense ! Pierre Vaux avait choisi l’avocat le plus brillant du barreau de Chalons-sur-Saône qui, bizarrement, s’est récusé à la dernière minute pour laisser la place à Me Guerrier tout jeune défenseur sans expérience, commis d’office, qui de plus souffre d’un défaut de langue ! On saura plus tard que Me Le Royer, d’abord pressenti, sera nommé un peu plus tard président du Sénat.

À minuit, le président fait un résumé des débats, synthèse qui s’apparente à un nouveau réquisitoire. A 4 heures du matin, le verdict scandaleux tombe :

Pierre Vaux, Jean-Baptiste Petit, Antoine Michaud, Savet père sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité, Savet fils à dix ans de la même peine, Malois, Dumont et Nicollot sont acquittés.

Un silence de mort accueille le verdict honteux. Personne, dans l’auditoire, n’avait imaginé une pareille sévérité.

Soudain un cri ! Irma, en proie à de violents tremblements, s’est écroulée sur son banc. Pierre se lève alors et de toute sa hauteur crache aux jurés un hurlement déchirant : « J’en appelle à Dieu. »

Les larmes aux yeux, le visage blafard, il envoie un dernier baiser à sa femme et se retire dignement de ce prétoire devenu scélérat.

Les  flammes de l’enfer

Le village lourdement traumatisé par les incendies successifs peut enfin dormir en paix. Les coupables sont en route pour Brest en attente du départ pour Cayenne.  Le juge Boulanger, en récompense des services rendus à l’Empire, est nommé à Verdun-sur-le-Doubs. Il est remplacé par un nouveau magistrat, M. Feurtet qui, à la lecture du lourd dossier sur l’affaire de Longepierre est effaré par ses manquements, l’arbitraire de l’enquête et l’iniquité du procès. Ses suspicions ne tardent pas à se révéler soupçons quand un nouvel incendie éclate en août 53. Le cauchemar reprend avec encore plus d’ardeur, d’autant plus que l’angoissante série rouge continue jusqu’au drame du 29 août 1854 où un domestique périt dans les flammes.

L’incendiaire semble en proie à une folie dévastatrice que plus rien ne peut arrêter. En octobre, deux autres fermes importantes brûlent et les noms de Gallemard et de Balleaut, aperçus tour à tour sur les lieux, sont sur toutes les lèvres. Cette fois, les notables sont touchés, des réunions s’organisent, les langues se délient. Ils se murmurent que des innocents sont au bagne alors que les coupables sont restés au pays. Le maire a beau crier sur tous les toits que les riches mettent le feu à leurs domaines pour toucher l’assurance, il est de moins en moins crédible.

Sous la pression des notables, le préfet exige la démission de Gallemard.

12 avril 1855. Un incendie terrible ravage la maison des sœurs institutrices, un bâtiment communal. Imaginons un instant la terreur des habitants ! Il s’agit là du dix-neuvième incendie criminel. Soixante-quatre maisons sur les cent-quatre du village sont parties en fumée. Chacun épie son voisin et tremble d’être la prochaine victime. L’ambiance est délétère car de toute évidence des innocents croupissent en prison ou se meurent au bagne alors que les criminels continuent à faire belle figure. Pas pour longtemps !

Cette fois, Balleaut a été surpris par un gendarme alors qu’il allumait la mèche incendiaire. Arrêté, il avoue après bien des tergiversations avoir mis le feu à la maison des bonnes sœurs sous l’ordre de Gallemard. Il avoue aussi être l’auteur des incendies portés à l’actif de Vaux et Petit. Le procès-verbal de ses révélations disparaîtra mystérieusement de l’épais dossier.

Le nouveau juge n’est pas homme à se laisser dicter sa conduite. Il souhaite ardemment réhabiliter l’honneur de la justice si mise à mal par son prédécesseur mais surtout à travers cet honneur retrouvé, c’est à Pierre Vaux qu’il pense et à la révision de son procès puisque la culpabilité de Balleaut l’innocente. L’ordre d’appréhender Gallemard est donné, qui se retrouve dans la cellule anciennement occupée par Pierre Vaux.

Irma se reprend à espérer. Son cauchemar va cesser et toutes les lettres et pétitions envoyées pour obtenir la libération de son mari vont connaître enfin une issue positive.

Malgré ces nouveaux éléments, la hiérarchie persiste : « La culpabilité de Gallemard ne détruit nullement la culpabilité des condamnés de 1852. Il faut surtout que rien n’autorise l’opinion à rentrer dans une voie anticipée du procès Vaux-Petit. »

L’ancien maire nie toutes les accusations, mais « le César de Longepierre » comme on le surnommait au temps de sa gloire perd de sa superbe. Il semble évident qu’il ne va pas tarder à craquer.

Le sort en décide autrement… Le 14 août au matin, le surveillant donne l’alerte. Le prisonnier s’est pendu en utilisant sa serviette de table. Le mauvais sort ? Pas si sûr. Quelques années plus tard, un gardien de prison, voulant soulager sa conscience, confiera à M. Feurtet un bien terrible secret sur ce prétendu suicide. Il relate que Gallemard venait de regagner sa cellule quand deux hommes appartenant à la Secrète se sont présentés avec un laisser-passer signé du directeur de la police de Paris. Ils lui demandèrent une serviette de table pour accompagner le repas du prisonnier, ce qui n’était pas d’usage. Ils s’enfermèrent une demi-heure avec Gallemard dans la cellule et quittèrent les lieux en lançant un salut jovial. Par curiosité, le gardien regarda par le judas et vit le corps de Gallemard pendu aux barreaux de la fenêtre…

Gallemard mort, il fallait trouver d’autres coupables pour satisfaire l’opinion et étouffer toute velléité de révision de la chose jugée !

Après un nouvel incendie, mi-novembre 1855, il est urgent que la justice fasse preuve d’une plus grande sévérité. Faute de Gallemard, ce sont trois de ses larbins qui sont condamnés à mort le 17 mars 1856 dont le fameux Balleaut. Les trois sont graciés à la dernière minute par l’empereur provoquant une vive déception dans la nombreuse foule qui depuis la veille attend impatiemment au pied de l’échafaud la triple exécution.

Il était dit que Longepierre n’en finirait pas de trembler, et la peur n’excluant pas le danger, un an après, un nouveau feu fait une nouvelle victime, une parente de Pierre Vaux qui essayait de sauver ses poules. Le village brûle encore le 29 août, entraînant deux nouvelles condamnations à mort, peines commuées en travaux forcés à perpétuité.

Vingt et un incendies criminels à Longepierre, deux morts et des innocents toujours au bagne !  

Innocent et bagnard

C’est un homme brisé qui quitte l’Armide et ses cachots puants pour la côte guyanaise, boulets aux pieds. C’est le même qui en 1848 fêtait la nouvelle république porteuse des valeurs qu’il avait toujours défendues. La république l’a abandonné, la tentation de se laisser aller au désespoir est grande mais le souvenir d’Irma l’oblige à rester debout et confiant malgré la grande misère du bagne. Son attitude si digne et généreuse lui vaut l’estime du gouverneur et de l’aumônier. Ensemble, ils œuvrent pour la révision du procès. Les réponses de la métropole sont désespérantes. Le Garde des Sceaux ne juge pas nécessaire de donner suite aux différentes demandes. L’arrestation des coupables n’y changera rien. Vaux ne croit plus à la justice de son pays. La supplique adressée à l’empereur en 1859 reste vaine. Personne en métropole ne souhaite le retour du forçat, il ne faudrait pas qu’il qui prenne l’envie de demander des comptes pour tant de déni de justice ! Seule contre tous, Irma la courageuse écrit, supplie et finit par demander l’autorisation de rejoindre son mari dont la santé faiblit et que la folie du désespoir guette.

La famille Vaux se retrouve en 1861 et, ensemble, s’acharne à arracher à cette terre inconnue une maigre subsistance. Pierre Vaux continue à crier son innocence dans des lettres adressées aux responsables du pays. On ne lui répond plus, l’affaire de Longepierre est oubliée.

À cinquante-cinq ans, le beau jeune homme brun dont la puissance et le charisme avaient séduit Irma n’est plus qu’un vieillard usé prématurément, en proie à une grave maladie nerveuse.

Le 13 janvier 1875, il part demander à Dieu la justice que les hommes lui ont refusée.

Ses enfants souhaitent regagner la France. L’aîné Armand, doté de la même énergie farouche que son père, sait déjà que chaque minute de sa vie sera consacrée à la révision du procès inique.

Irma meurt quelques jours après leur arrivée, inconsolable d’avoir laissé en ces terres si lointaines la tombe de celui qu’elle avait tant aimé.

Il faudra vingt-deux ans de longues batailles juridiques et législatives aux enfants Vaux pour qu’ils puissent entendre le 16 décembre1897 la Cour Suprême prononcer l’arrêt annulant la condamnation prononcée le 28 juin 1852.

Le procureur général Manau, la voix entrecoupée de sanglots, sut convaincre la Cour « du crime judiciaire » dont avaient été victimes Vaux et Petit à des fins purement politiques.

C’est le même qui, dix-huit mois plus tard, prononcera un fervent plaidoyer pour une autre réhabilitation : celle du capitaine Dreyfus.

[1]             Alphonse de Lamartine

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