Un fakir hors des clous. Charles Fossez (1901-1952)

 

 

 

Aucune inclinaison pour la planche aux clous acérés, aucun goût pour le dressage des serpents  n’affecte celui qui se fait appeler le « fakir birman ». Le personnage n’a rien d’un ascète spirituel et encore moins d’un illuminé aux prétendus dons de voyance.

Non ! Ce provincial, vendeur aux Galeries-Lafayette de Saint-Etienne, sans la moindre ascendance birmane, qui débarque à Paris, gare de Lyon, le 15 janvier 1932 a tout simplement faim !

« Dans l’ennui, venez à lui »

Charles Fossez a certainement une place privilégiée au panthéon des charlatans qui ont discrédité l’obscure science de l’astrologie laquelle, ne l’oublions pas, était associée à la noble astronomie aux temps anciens de la belle Babylone.

Mais rendons à César ce qui est à Charles. Grâce à lui, cette science, jusqu’alors quelque peu occulte, connaît depuis les années 30, un engouement non démenti puisque même les princes qui nous gouvernent consultent régulièrement les spécialistes de la carte du ciel et autres prophètes enturbannés ou non, pour les aider dans leurs choix stratégiques.

Fossez est sans le sou quand il débarque à la conquête de Paris, mais son imagination fertile assortie d’une intelligence vive et surtout d’une capacité surprenante à ne pas s’encombrer de scrupules vont en faire en quelques années un des hommes les plus riches de la capitale, faisant taire à tout jamais les gargouillements incessants de ses intestins vides.

Le lendemain de son arrivée, il investit ses derniers sous dans la parution d’une annonce insolite dans les journaux parisiens :

 

« Dans l’ennui, venez à lui !

Le fakir birman

14, rue de Berne, de 10 h à 19 h ».

 

Si les premiers jours, l’homme attend le chaland désespérément, la chance va lui sourire quand une dame de la haute société frappe à sa porte. L’infortunée, épouse d’un chef d’orchestre réputé, confie longuement au fakir ses tourments conjugaux, s’épanchant sur sa longue solitude et le manque d’empressement de son mari à l’honorer malgré toute sa bonne volonté.

Et notre homme d’interpréter la course des astres, leur positionnement et l’influence de la lune  pour annoncer délicatement à la malheureuse que son mari la trompe assurément avec une jolie pianiste. Ulcérée, la dame du monde, oubliant les bonnes manières, va d’un bon pas faire un scandale à l’opéra où le mari furibond jure sur sa  baguette que sa sollicitude pour la jeune artiste n’est que professionnelle et que si la musique adoucit les mœurs, elle ne les avilit pas ! L’affaire ne s’arrête pas là. L’époux calomnié porte plainte contre le faux fakir et lui réclame trois mille francs au motif délicieux de « trouble de jouissance… »

Les secrets d’alcôves du maestro passionnent le Tout Paris qui se presse à l’ouverture du procès, autant pour la présence du talentueux avocat de la défense, Me Valensi, que dans l’espérance à peine voilée d’en savoir un peu plus sur les dérives érotiques d’un des leurs.

L’avocat vedette se surpasse. À grandes ardeurs lyriques accompagnées de larges envolées de manches, il innocente son client et charge le méchant mari qui devient dans la bouche du président un être « faible et prompt au péché », découvert par le « fakir serpent ». Le juge conclut : « Attendu que Dieu n’a pas cru devoir condamner le serpent, j’agis de même et condamne le chef d’orchestre aux dépens. »

Le verdict légitime la renommée du fakir birman dont le modeste cabinet ne désemplit plus, accueillant toutes les Parisiennes trompées !

 La cage aux rats

Quelques mois plus tard, ce sera l’apothéose !

Invité à une soirée de gala au profit des enfants tuberculeux, Charles Fossez décide de présenter un numéro dangereux. L’homme n’en mène pas large… Il s’est engagé à se laisser enfermer dans une cage de fer grouillante de rats, pas d’opéra pour ce nouveau coup de pub, mais de vrais rongeurs d’égout, sales à souhait et privés de nourriture depuis plusieurs jours ! Ils sont plus de cent à chicoter, qui commencent à montrer des dents. Fossez enturbanné essaie de se concentrer en position traditionnelle du fakir, espérant vainement une lévitation spontanée, fréquente dans la profession, qui le sauverait et du ridicule et des morsures intempestives qui s’annoncent. Le miracle ne vient pas de ce côté-là. Le « Sésame lève-moi » se révèle inopérant mais un misérable fox-terrier va le sauver de sa fâcheuse posture. Sorti d’on ne sait-où, le providentiel animal, excité par la vue des mulots, s’acharne contre la grille de la cage et libère en quelques coups de pattes les rongeurs qui s’égayent dans la salle avec le bonheur que l’on peut imaginer ! Hystérie, évanouissements, hurlements, c’est la débandade dans la confusion la plus totale. Sur scène, un discret sourire illumine le visage du faux mystique. Il se croyait fait comme un rat et voilà qu’il domine la situation, le regard amusé par ces élégantes qui debout sur les fauteuils soulèvent leurs atours en hurlant. Un refrain lui trotte soudain dans la tête : « Frou-frou, frou-frou par son jupon la femme, frou-frou, frou-frou de l’homme trouble l’âme… Lorsqu’on la voit se retrousser, son cotillon vous ensorcelle… »

Dès le lendemain, le fakir birman fait la « une » des quotidiens parisiens, célébrité qu’il entretient avec brio !

La gloire en chemin 

Une idée de génie va asseoir sa notoriété et le faire connaître du plus grand nombre. Pour la première fois, les lecteurs du journal l’Intransigeant vont découvrir dans les pages du canard une nouvelle rubrique consacrée à l’horoscope. Flatteries, lapalissades, truismes, bulletins de santé stéréotypés, chance en amour, deviendront incontournables et la rubrique sera imitée, assurant la fortune d’un tas de charlatans complimenteurs et incompétents.

Le succès est tel que la radio le sollicite, et c’est sur les ondes du Poste Parisien, ancêtre de France-Inter, que notre Stéphanois bien inspiré va bonimenter avec brio, devisant savamment  sur le mouvement des planètes et donnant l’assurance à l’auditeur ravi que seul son cas l’intéresse.

Ce sont désormais une trentaine de sacs de lettres qui lui arrive quotidiennement. Soixante-sept secrétaires sont chargées de gérer les quelques cinq cent mille clients qui, contre espèces sonnantes et trébuchantes, désirent soulever le voile opaque de leur avenir ou tout simplement connaître la combinaison de la Loterie nationale qui vient de naître !

Le fakir birman est la coqueluche des chansonniers et des humoristes. Maurice Chevalier entonne « Moi, je suis le fakir » ; Francis Blanche lui donne la réplique : « Moi, je suis content, content ; je consulte le fakir birman. » La consécration viendra des joyeux lurons Francis Blanche et Pierre Dac qui imaginent le désopilant sketch mettant en scène le fakir Sâr Rabindranath, directement inspiré des prophéties hasardeuses de Fossez.

Tel le Phénix…

Les profits pharamineux engrangés depuis sept ans attirent la convoitise des services fiscaux. Des plaintes de clients s’estimant trompés arrivent sur les bureaux des procureurs. La presse versatile qui faisait des choux gras des excentricités du Stéphanois l’accuse « d’exploiter la crédulité des simples d’esprits » et le couvre d’opprobre à l’ouverture de son procès en 1939 pour escroquerie. Il est contraint d’abandonner le turban, fier toutefois d’avoir été consulté par cinq cent deux mille clients. Un Français adulte sur quatre ! Qui dit mieux !

La guerre et son convoi de restrictions passent. L’homme va rebondir encore d’une façon surprenante : Frou-frou, frou-frou… Sa petite amie Barbara se plaint du peu de choix et du manque d’élégance des petites culottes et des gaines en mauvais coton. Il est vrai que l’époque a des problèmes plus urgent à régler, mais Fossez qui a toujours le sens aigu du commerce lance une ligne de sous-vêtements affriolants sous la marque Barbara qu’il s’empresse de déposer. Visionnaire, il impose sa ligne aux toutes nouvelles ventes par correspondance. Succès garanti ! La marque acquiert une solide réputation pour afficher aujourd’hui plus de sept mille points de vente dans le monde.

Vendeur de vent

Un petit matin glacial de l’hiver 1952, on retrouve le loufoque fakir pendu dans son luxueux appartement parisien. Il n’a que cinquante et un an et était depuis quelques temps en proie à une sérieuse dépression. Avait-il fait sienne la recommandation de son imitateur favori Pierre Dac ?  « Il faut se suicider jeune quand on veut profiter de la mort… »

Quelques temps avant de mourir, il avait confié mélancolique : « Du temps où j’étais fakir, tous les matins en me levant j’ouvrais mes fenêtres, je respirais à pleins poumons et,  pendant toute la journée, je revendais à petite dose ce que j’avais respiré : du vent… »

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.