Le Diable par la queue
C’était en l’an de grâce…
Le bourg d’Aguessac, près de Millau, était pris sous le feu conjoint des forces catholiques et huguenotes qui s’y disputaient les paroissiens imbibés de christianisme à coups de hallebardes et de massacres réciproques.
Malgré la vaillance du vieux curé de la paroisse ajoutée au zèle de son jeune vicaire, la troupe des fidèles ne cessait de décliner, proportionnellement à celle des protestants, grossissant d’un jour sur l’autre.
Même tous les saints du paradis semblaient se désintéresser des malheurs de son pauvre troupeau.
Or, il y avait, à cette époque, sur les bords du Tarn, en une caverne située au flanc d’un coteau escarpé, près de Millau, un vénérable ermite dont la réputation d’éloquence et de sainteté s’était répandue dans tout le pays, à plus de vingt lieues à la ronde.
Il advint, qu’étant en oraison, le saint homme fut abordé par Dieu en personne. Comme il le fit avec Moïse sur le Mont Sinaï, le Tout-Puissant lui intima l’ordre de s’en aller prêcher la doctrine catholique.
La date tombait fort à propos ! On entrait en carême. Le saint homme se hâta donc de partir et fit même le vœu de se rendre en pèlerinage aux Lieux-Saints, si sa mission réussissait selon ses désirs.
Désireux de voir et d’entendre le prédicateur dont on vantait tant les mérites, les huguenots se déplacèrent en foule. Pour la première fois depuis bien des années, la modeste église d’Aguessac se trouva trop petite, tant il s’y rendit de monde.
Le prédicateur, visiblement inspiré, sut profiter de cette excellente occasion ; il se montra si éloquent et si persuasif, il fit une si vive et si profonde impression sur son auditoire qu’à son second sermon tous ceux qui avaient assisté au premier revinrent avec empressement, emmenant même quelques endurcis qui, tout d’abord, n’avaient pas daigné se déranger.
C’est le moment que choisit le Malin pour entrer dans la danse et contrecarrer les plans du bon ermite. Pour cela, il suscita sur le pays toutes sortes de maux, tels que grêles, gelées, accidents, épidémies. Peine perdue ! Les habitants ne cessaient de se convertir.
Le Diable, voyant la partie lui échapper, voulut connaître l’étendue de ses pertes et se déplaça en personne, rodant en tapinois autour de l’église afin de dénombrer ceux qui se rendaient à confesse.
Le nombre en était si grand que, bien avant la nuit, le curé, son vicaire et le vieil ermite étaient encore occupés à donner l’absolution aux pêcheurs.
Il vint pourtant une heure où l’église se vida ; le Diable fort soucieux et déconfit, collait précisément son œil louche à l’une des fentes du portail pour voir s’il restait encore du monde autour des confessionnaux, lorsque le sacristain s’approcha pour fermer intérieurement l’église.
Craignant d’être surpris en flagrant délit d’espionnage, le Malin fit prestement demi-tour ; mais ce mouvement lui fut fatal, car sa queue, longue au moins d’une demi-toise, fut prise par le milieu et terriblement serrée entre les deux vantaux du lourd portail, tandis que le sacristain donnait un vigoureux tour de clef.
La douleur que Satan ressentit fut si grande qu’il poussa un cri terrible et affreux.
Les maisons du bourg d’Aguessac en tremblèrent sur leurs bases, des vitres se brisèrent avec fracas, et une buée noirâtre obscurcit la lune qui brillait à ce moment de tout son éclat.
En entendant ce bruit horrible, toutes les bonnes âmes du pays qui ne dormaient pas encore se signèrent dévotement, et ne se mirent au lit qu’après s’être soigneusement claquemurées dans leurs demeures.
Non seulement le Diable souffrait comme un damné qu’il est, mais il se trouvait bel et bien prisonnier sur place, car, malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à se dégager.
S’il eût été pris de la sorte en tout autre lieu, Satan se serait certainement délivré lui-même, car sa puissance est grande ; mais à la porte d’une église, il ne le pouvait pas, son pouvoir expirait, tous ses artifices étant sans force contre la maison de Dieu.
Il y avait au moins une heure qu’il était dans cette embarrassante et douloureuse situation, lorsqu’il entendit un bruit de pas dans les environs.
En même temps, ses yeux de lynx perçurent au milieu des ténèbres un bûcheron qui revenait tardivement de la forêt voisine, portant sa cognée sur l’épaule.
-Eh, compère, cria le Diable aussitôt, veux-tu gagner une fortune ?
-Volontiers, l’ami, répondit le passant qui se dirigea aussitôt vers son interlocuteur.
-Eh bien ! aide-moi à me tirer de ce mauvais pas, reprit Satan, dès que le bûcheron fut à sa portée.
Ce dernier était un gaillard qui n’avait pas froid aux yeux.
Il vit de suite à quelle sorte de personnage il avait à faire ; mais il n’en fut point effrayé, car il était passablement familiarisé avec les farfadets, loups-garous, feux-follets et autres diableries qui hantent volontiers l’épaisseur des bois. Aussi s’avança-t-il d’un pas délibéré.
-Que voulez-vous de moi, Messire, dit-il respectueusement, car le Diable est une puissance, même s’il se trouve fortuitement pris par la queue entre les deux battants d’une porte d’église.
-Je veux que tu me délivres, reprit Satan, qui faisait des grimaces de possédé, tant il souffrait de son infortune.
-Et que me donnerez-vous si je vous rends ce service, reprit le bûcheron ?
-Sur ma parole, je te ferai don d’un trésor caché non loin de là par un vieil avare mort la semaine dernière sans confession.
-La parole du Diable ne passe pas pour être une garantie de premier ordre, riposta le bûcheron ; cependant, je veux bien vous être agréable ; mais comment faire… Je ne puis ouvrir cette porte…
-Parbleu ! Te voici bien embarrassé pour peu de choses, l’ami… Prends ta cognée, qui me paraît fraîchement aiguisée, et coupe-moi proprement la queue au ras de la porte, mais d’un seul coup, pour ne pas aggraver mes souffrances.
-Mais vous serez singulièrement détérioré, Messire !
-N’importe, fais vite, elle repoussera.
Tout en prononçant ces paroles, le Malin avait son idée ; il voulait bien se tirer d’un mauvais pas dans lequel l’avait mis sa maudite curiosité ; mais il n’avait nullement l’intention, en fourbe qu’il est, de donner à son libérateur le trésor promis. A moins cependant de tirer encore du bûcheron tout autre marché que le service qu’il réclamait actuellement de lui.
Le bûcheron, qui était gueux comme Job, et qui, en outre, avait sept enfants, s’était fait de son côté la réflexion fort sensée qu’il ne faut point trop se fier aux belles promesses de Satan. Néanmoins il prit sa cognée de la main droite, et d’un coup rapide, il trancha net la queue du Diable, beaucoup mieux que n’aurait pu le faire le plus habile chirurgien-barbier des environs. Mais en même temps, il s’empara fortement, à l’aide de sa main gauche, du tronçon qui restait soudé à l’échine de Satan, et, lorsque ce dernier, se sentant libre enfin, voulut prestement s’esquiver sans payer, le bûcheron, qui était bon chrétien, retint Satan avec vigueur par l’appendice écourté qui lui restait, en lui disant :
-Halte-là, Messire ! il faut maintenant me donner le trésor promis, sinon, par saint Jacques, mon glorieux patron, je vous fends la tête jusqu’aux épaules, d’un coup de hache.
Satan comprit alors qu’il avait rencontré plus malin que lui, et force lui fut de s’exécuter.
Il se mit donc en marche, suivi du bûcheron, qui lui tenait toujours la queue et le tirait violemment en arrière, quand il faisait mine de hâter un peu trop son allure.
Ils arrivèrent ainsi à l’endroit où le trésor était caché.
Ce ne fut que lorsqu’il se trouva bien et dûment en possession d’une fortune que le bûcheron consentit à lâcher la queue du Diable, lequel se hâta de s’éclipser sans demander son reste.
C’est depuis ce temps-là que l’on dit d’un homme dans la misère, mais prêt à tout pour en sortir : « Qu’il tire le Diable par la queue ».
(D’après une légende aveyronnaise racontée par Charles Prillard)


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