Le dragon de Roquelaure

En Rouergue, subsistait encore au milieu du XXème siècle, une légende où il est question d’un dragon féroce qui fut pendant longtemps la terreur de cette contrée et le sujet de bien des conversations dans les veillées, l’hiver. Nous devons ce récit à Joseph Vaylet dont chacun connaît la place inestimable qu’il occupe dans la connaissance de nos traditions populaires. Mais chut… la nuit tombe. Ecoutons le récit tel qu’il fut sans doute vécu par les contemporains de la bête.

Il y a bien longtemps de cela ; le clapas que vous apercevez là-bas, sur le flanc nord des monts de Roquelaure, éclairant de sa note gris-bleu la sombre forêt qui l’entoure, ne s’appelait pas comme aujourd’hui : »Clapas de Perrier ». Il s’appelait « La Dragonnenque », c’est-à-dire « le clapas du Dragon ».

L’explication de ce mot me fut donnée un jour par le père Alexis Dalmayrac, le pagès d’Albiac, celui qui connaissait le mieux les histoires de son pays. Il faut dire que le père Dalmayrac n’était pas un homme ordinaire. Ainsi tout jeune, il avait entendu, durant ses veillées, le fracas effrayant produit par le choc des pierres basaltiques qu’un diable malin, le drac, s’amusait à l’heure de minuit, à rouler des sommets de Cervelaure jusqu’aux rives du Lot. Souvent, aussi, dans la nuit obscure, il avait vu des feux inaccoutumés voler d’un arbre à l’autre et s’évanouir aussitôt qu’il tentait d’en approcher. Il aimait surtout à nous montrer de loin un châtaignier fameux dans les annales de sa vie qui formait, il y a peu d’années encore, une sorte d’îlot verdoyant au milieu de cette mer de pierres. C’est dans le tronc creux de cet arbre séculaire qu’Alexis Dalmayrac, réfractaire à la levée en masse au temps des guerres de la Révolution et du premier Empire, vécut des mois et des années, défiant toutes les brigades de gendarmerie lancées à sa poursuite. C’est pour cela que cet arbre célèbre fut connu dans toute la région sous le nom d’Arbre du Conscrit.

Plus tard, sur la fin de ses jours, Alexis Dalmayrac se retira à Saint-Côme. Je le vois encore sur le seuil de sa maison, racontant aux enfants du quartier les souvenirs d’antan et les histoires merveilleuses dont sa mémoire était garnie. Et voici, entre tant d’autres, le récit que nous entendîmes une fois de la bouche de ce bon vieillard.

Le Clapas s’appelait autrefois la Dragonnenque, parce qu’un dragon y avait établi sa demeure vers le fond, dans les ravins inaccessibles creusés par le ruisseau que nos pères, les Gaulois, avaient justement nommé le « Rieu-Baurès » ce qui, dans leur langue, voulait dire : ruisseau des précipices.

Dans l’endroit le plus caché de ces ravins, s’ouvrait l’entre maudite du dragon ; la « malacava », d’où il s’élançait pour dévorer les bêtes et les gens. Parfois, il allait s’accroupir sur les rochers de « Rocanegra », fouillant de son œil enflammé tous les coins de la forêt pour y découvrir une proie.

Un jour, la petite bergère de Tubiès mena paître son troupeau trop près du Clapas ; elle ne reparut plus à la maison de son maître ; elle avait été saisie et mangée par la bête féroce, et l’on ne retrouva jamais d’elle que quelques lambeaux tachés de sang, de son joli tablier bleu et ses deux petits sabots.

Cependant, le seigneur de Roquelaure s’inquiétait des ravages commis par le monstre sur ses terres. D’accord avec son suzerain, le baron de Calmont, ils convoquent à Saint-Côme les paysans des environs ; ils offrent une riche récompense à celui d’entre eux qui consentira à faire la chasse à la bête et parviendra à en délivrer la région. Tous hésitent ; ils n’osent s’exposer à une mort regardée comme certaine, car ils savent qu’avant eux d’autres ont essayé et qu’ils furent tous victimes de leur courage. Cependant un jeune homme, paraissant avoir tout au plus vingt ans, se détache du groupe des paysans et d’un pas décidé se présente au seigneur : «

« Messire, lui dit-il, s’il plait à votre Seigneurie et avec l’aide de M. Saint-Martin, mon patron, j’irai à la rencontre du monstre ».

C’était Martin Ferrier, le cadet de Saulieux, fils et petit-fils de chasseurs renommés à dix lieues à la ronde.

De bonne heure, Martin Ferrier avait traqué les sangliers dans les bois de Bonneval et il en abattait chaque année un tel nombre que les murs intérieurs et extérieurs de son Mas de Saulieux étaient comme tapissés de la dépouille de ces bêtes. L’hiver précédent, à la fosse aux loups de la forêt de Masse, il s’était trouvé devant deux de ces fauves. Avec une fourche forgée tout exprès, il eut vite raison du premier, mais le second, une fois hors de la fosse, d’un mouvement vigoureux et brusque se dégage de ses entraves et se jette sur l’homme. Avec la même rapidité, celui-ci prend de sa ceinture un long coutelas de Laguiole et le plonge dans le cœur de l’animal qui tombe râlant dans son sang.

Le seigneur de Roquelaure savait tout cela. Aussi, n’hésita-t-il pas une minute à accueillir l’offre de Ferrier. Le hardi jeune homme demanda un mois pour se préparer au combat.

Pendant ce temps, le baron de Calmont fit forger pour lui, par le meilleur artisan d’Espalion, une armure du plus pur acier qu’il put trouver et le seigneur de Roquelaure lui prêta son épée trempée dans les eaux glacées de Boralde.

Ferrier passa le jour et la nuit qui précédèrent le combat en prières dans l’église Saint-Pierre de la Bouysse ; le matin il communia, puis à l’heure dite, il s’avança vers Rieu-Baurès, à l’endroit où se trouvait la caverne du dragon.

A peine le monstre l’eut-il aperçu qu’il sortit de son rocher, déployant ses ailes, dont il se battait le corps avec un tel bruit que ceux mêmes qui suivaient de loin les péripéties du combat, en furent épouvantés ; et pareils à deux ennemis acharnés, les deux adversaires marchèrent l’un contre l’autre, tous deux couverts de leurs armes, l’une d’acier, l’autre d’écailles.

Arrivé à quelques pas du dragon, Ferrier baisa la garde de son épée, qui était une croix et attendit l’attaque de son adversaire. Le dragon, de son côté, semblait comprendre qu’il n’avait point affaire à un paysan ordinaire. Cependant après une minute d’hésitation, il se dressa sur ses pattes de derrière et essaya de le saisir avec celles de devant.

L’épée flamboya comme un éclair et abattit une des pattes du monstre. Le dragon jeta un hurlement tel qu’on l’entendit de Lévinhac, et se soulevant à l’aide de ses ailes, tourna autour de son antagoniste et le couvrit d’une rosée de sang. Tout à coup, il se laissa tomber comme pour l’écraser sous son poids ; mais à peine fut-il à la portée de la terrible épée, qu’elle décrivit un nouveau cercle et lui trancha cette fois une aile. L’animal mutilé tomba à terre, se traînant sur ses trois pattes, saignant de ses deux blessures, tordant sa queue et mugissant comme un taureau malmené par la hache du boucher. De grands cris de joie répondaient de toutes les parties de la montagne à ces mugissements d’agonie.

Ferrier s’avança brusquement sur le dragon, dont la tête à fleur de terre suivait tous ses mouvements, comme l’aurait fait un serpent : seulement, à mesure qu’il s’approchait de lui, le monstre retirait sa tête, qui se trouva enfin presque cachée dans un corps gigantesque. Tout à coup, quand il crut son ennemi à sa portée, il déploya cette terrible tête, dont les yeux semblaient lancer du feu, et ses dents allèrent se briser contre la bonne armure de Ferrier. Cependant, la violence du coup renversa celui-ci. Au même instant, le dragon fut sur lui.

Alors ce ne fut plus qu’une lutte horrible dans laquelle les cris de l’homme et les mugissements du monstre se confondaient. On voyait bien de temps en temps l’aile battre, ou l’épée se lever ; on reconnaissait bien, dans certains moments, l’armure brunie de Ferrier tranchant sur les écailles luisantes du dragon ; mais comme il était impossible à l’homme de se remettre sur ses pieds, comme la bête ne pouvait reprendre son vol, les combattants n’étaient jamais assez isolés l’un de l’autre pour que l’on pût distinguer quel était le vainqueur ou le vaincu.

Cette lutte gigantesque dura un quart d’heure, qui parut un siècle aux assistants. Soudain, un grand cri s’éleva du lieu du combat, si étrange et si terrible, qu’on ne sut s’il appartenait à l’homme ou au monstre. La masse qui se mouvait s’abaissa comme une vague, trembla un instant encore, puis enfin resta immobile. Le dragon dévora-t-il l’homme ?

L’homme avait-il tué le dragon ?

On approcha lentement et avec précaution. Rien ne remuait. L’homme et le dragon étaient étendus l’un sur l’autre. A vingt pas d’eux, l’herbe était rasée, comme si un moissonneur y eût passé la faux, et cette place était pavée d’écailles qui étincelaient comme une poudre d’or.

Le dragon était mort, l’homme n’était qu’évanoui. On le fit revenir en le dégageant de son armure et en lui jetant de l’eau glacée de la fontaine voisine. Puis, on l’amena triomphalement à Roquelaure. Le seigneur, en présence du baron de Calmont, des dames du château et de leurs écuyers, ainsi que des paysans qui venaient d’être témoins de tant de vaillance, se tourna vers le vainqueur :

« Approche ici, Ferrier, dit-il, pour te témoigner ma reconnaissance et récompenser tes services, je te donne, à toi et à tes descendants mes terres de Trenquiès, ainsi que le Clapas et la grotte Malecava et le rocher de Rocanegro. Désormais, le Mas de Trenquiès s’appellera le Mas de Ferrier et le Clapas perdra le nom de Dragonnenque pour devenir à jamais le Clapas de Ferrier.

Le dragon fut ensuite précipité, aux cris de joie des spectateurs, du haut des rochers, dans les « Rajals » de Roquelaure.

Plus tard, non loin de l’endroit où s’était déroulé le combat, au Mas d’Albiac, les gens du pays élevèrent un oratoire en l’honneur de saint Martin où l’on vint longtemps prier pour l’âme de la pauvre bergère de Tubiès.

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