L’œuf de jument
C’était sous le second Empire, ou sous la Restauration, ou avant la Révolution, bref, à une époque où, selon certains gogos, les Auvergnats étaient trop pauvres pour boire autre chose que de l’eau. Deux Cantaliens de la montagne étaient partis avec un grand char attelé de bœufs, chargé de bottes de foin et de deux tonneaux, pour aller quérir en Aveyron du vin du Fel. Bien renseignés sur l’itinéraire à suivre et sur les meilleures étapes par des gens qui étaient déjà allés à la « vinade » ou par quelque vieux rétameur ambulant, Gardille et Ménagaud ne mirent que peu de jours pour gagner au pas des bœufs, la vallée du Lot. An ! que ce pays était étrange, aux yeux de nos deux montagnards. Il leur arrivait, aux étapes, de poser des questions naïves qui faisaient rire les Aveyronnais.
-Ces pauvres Auvergnats, ça n’a jamais rien vu, ça ne connaît que l’herbe, les vaches et le fromage, avaient-ils l’habitude de dire. Mais ce sont des bougres solides.
Gardille et Ménagaud arrivèrent enfin dans le vieux bourg d’Entraygues où habitaient deux vignerons dont on leur avait donné l’adresse. Aussitôt, ils se rendirent chez l’un et chez l’autre pour les mettre en concurrence, goûtant et comparant les crûs et les « années », sans rien comprendre à ces nuances de qualité, mais discutant les prix écu par écu, franc par franc, sou par sou. Gardille, qui se croyait malin, opta pour un vin qui avait fait sur son mouchoir une tache très foncée.
-Celui-là est bon, dit-il, il n’y a pas d’eau.
-Pas une goutte, dit le rusé Entrayol.
Et, pour emporter le marché, il remplit gratuitement de ce vin l’outre en peau de chèvre apportée par les Auvergnats.
Marché conclu, tonneaux remplis et calés sur le char, Ménagaud, avisant un énorme potiron au coin d’une porte, demanda :
-Qu’es aco ?
-C’est un œuf de jument, lui fut-il répondu, et déjà à moitié couvé. Encore quinze jours d’exposition au soleil et nous aurons un petit poulain.
-Foutre, dit Ménagaud, ça ferait mon affaire, moi qui voulais acheter un âne. Et combien ça vaut, cet œuf ?
-Dans les cent sous.
-Oh, oh ! c’est bien cher !
On marchanda et Ménagaud obtint l’œuf pour un écu de trois francs.
-Mais, attention ! fit le vendeur. Cachez-le dans ce foin et ne l’en retirez que pour le mettre au soleil. La moindre fraîcheur l’empêcherait d’éclore.
-Entendu ! dit Ménagaud, c’est ma femme qui va être estabouzido !
-Avec tout ça, dit Gardille, nous avons perdu un jour et le foin d’une étape. Il faudra que nos bœufs broutent au talus. Partons !
Ménagaud assura son vaste feutre cabossé et, la grosse agulhade en mains, prit le milieu de la route.
-Ah ! Gaillard ! Ah ! Bourrot !
Deux jours après, vers midi, ils s’arrêtèrent au coin d’un bois. La route serpentait à flanc de coteau, et tout en bas, la rivière étincelait au soleil.
-On sera bien là, pour déjeuner et boire un coup, fit Gardille. Dételons les bœufs. Il y a de l’herbe dans les fossés. Mettons le char à l’ombre, à cause du vin. Et l’œuf de jument !
-Tu n’y penses pas, répliqua Ménagaud ; il faut le mettre au soleil.
L’œuf déballé, ils le posèrent sur le talus, du côté de la rivière. Ménagaud tira de sa besace pain, lard et fromage ; Gardille apporta l’outre où gargouillait le vin du Fel ; et tous deux s’assirent, encadrant l’œuf où dormait le poulain.
Il faisait chaud. Le repas fut excellent, coupé de fréquentes rasades.
-Ah ! Milodious ! D’aquel couqui de bi ! I a pas d’aigo ! fit Ménagaud.
-M’escoufo lou cerbel. Tè, Ménagaud, tasto lou enquèro !
Et sifflant un air de bourrée, Gardille tendit l’outre. Mais, ce faisant, il heurta du coude le potiron qui se mit à dévaler la pente, doucement d’abord, puis vite, de plus en plus vite…
-Ah ! maladrech, dé qu’as-tu fàit ? Malur de malur, se lamenta Ménigaud.
Le potiron roulait là-bas sur la pierraille, puis sur l’herbe rousse ; et tout à coup, il bondit dans un fourré d’aubépine où il dut se briser car un petit animal s’en échappa et s’enfuit le long de la rivière… un levraut ! Mais Ménagaud crut que c’était le poulain dégagé de l’œuf, et il se mit à injurier Gardille avec fureur.
-Eh bé, lou vézes, lou pouli ? Ah ! grand foutraud, patzaco, bougré de tournias, méritarios…
Et il heurta du gros bout de l’agulhade la tête de Gardille. Mais celui-ci, échauffé par le vin, saisit le joug des bêtes dételées et le brandit comme une massue.
-Calo té ou t’assuque, caronho !
Passait avec son âne, un coustoubis qui revenait d’Aurillac où il avait vendu ses bennes de fruits.
-Que faites-vous, malheureux, vous allez vous tuer ! Qu’est-ce qu’il y a donc ?
-Il y a, dit Ménagaud, qu’aquel porc m’a détruit bêtement mon œuf de jument !
-Un œuf de jument, qu’és aco ? Vous êtes fou !
-Hé, bougre d’aze, dit Gardille, que té regardo ?
-Vos que té davale de toun carretou, renchérit Ménagaud, gàunho de castoniaïre ?…
Le coustoubis fouetta son âne et disparut. Entre les deux hommes, les injures s’assourdirent et s’espacèrent : bourrico… destrubelat… orro bestio… que lou diaple té crébo… Gardille se maîtrisa le premier et, remettant les bœufs sous le joug, reprit la route. Ménagaud suivait derrière le char. Jusqu’au lendemain midi, pas un mot ne fut échangé. Au moment de manger :
-Ecoute, dit Gardille, ça ne peut plus durer ainsi. Tu avais acheté l’œuf un écu. Je t’ai fait tort ; partageons le dommage : tiens, voilà trente sous. Finissons le vin.
Ménagaud accepta les trente sous.
-Le vin est bon, dit-il.
Puis il reprit l’agulhade, entonnant une vieille chanson entendue des bœufs :
A la pountcho d’un suquetou,
La bélo gardo sous moutous,
E li s’es endurmido.
La bélo, vous endurmetz pas,
Que la terro es humido !
(D’après une histoire de Gandilhon Gens-d’Armes, publiée dans le Journal de l’Aveyron)


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