Les trois frères

Trois Aveyronnais -trois frères- quittaient leur village. Où allaient-ils ?… Ils l’ignoraient eux-mêmes… Peut-être à la conquête du monde… De quoi pouvaient douter trois Aveyronnais sur les chemins de misère ?

L’un, l’aîné, portait un fusil armé de ses deux coups. Le cadet -Pierra- avait passé dans son ceinturon, longue bande d’étoffe roulée autour des reins, le manche d’une cognée -uno pigasso- à large lame.

L’autre -comme dans la chanson- ne portait rien. Il marchait auprès de ses deux frères et, comme eux, en silence, d’une pesante allure.

Ils étaient partis avant l’aube, et maintenant le soleil dispersant les brumes avait réveillé les êtres et ranimé la nature entière. Mais ce spectacle admirable de la Terre qui étire, au matin, ses innombrables membres, et frissonne sous les premières caresses du soleil, était trop familier aux trois frères… Ils cheminaient toujours silencieux.

Tout par un coup, le plus jeune fut tiré de sa rêverie par un léger choc. Sur sa poitrine venait de s’abattre un de ces gros insectes verts que les enfants appellent des « margaridos ». Le vent l’avait sans doute arraché aux tendres pousses de quelque arbuste. L’Aveyronnais tressaillit… Déjà, un ennemi sur sa route !… Il s’arrêta… jeta un coup d’œil en dessous et… lorsqu’il vit la bestiole, un rire silencieux écarta les coins de sa large bouche. Il avait eu peur… On allait bien voir.

-Fraïré ! dit-il simplement. Et, du doigt, en tapinois, il montrait à son aîné la « margarido » imitant, par un mouvement familier à ces sortes d’insectes, se frottait pour ainsi dire les mains, d’un air de vive satisfaction.

-Bougès pas ! enjoignit l’aîné, qui, épaulant son arme, abattit d’un seul coup la margarida… et son pauvre frère.

Les deux autres se regardèrent stupéfaits.

Leur stupeur fut brève. Les Aveyronnais ne sont pas « piétadoujès ». La sensibilité ne fait pas vibrer facilement leurs rudes cordes. Le premier moment de surprise et de trouble passé, ils soulevèrent leur chapeau devant le cadavre de leur frère, et l’un d’eux, même, levant les yeux vers le ciel, dit dans un soupir : « Un dé méns, fouchtra » !

« Un dé méns »… était-ce du frère qu’il s’agissait ? ou du coup de fusil tiré sans profit ? Mystère.

Ils arrivèrent vers le milieu du jour, auprès d’une fontaine. La source coulait, au bord du chemin, dans une auge en pierre. Les bêtes comme les gens pouvaient s’y désaltérer. Les deux voyageurs avaient soif. On eût dit que le soleil avait allumé tous ses feux pour éclairer leur première journée de marche vers l’inconnu. Aussi, l’air chaud, la poussière, plus que leur conversation, car ils ne s’étaient dit mot, avaient desséché leurs gorges.

Ils burent avec délices, à même la source, et l’aîné, posant son fusil auprès de lui, s’assit sur un tronc d’arbre pour se reposer. Pierra, qui jamais ne pouvait tenir en place, prit un peu d’eau dans le creux de sa main, la répandit sur le bord de la pierre de l’auge, et se mit à aiguiser sa « pigasso ».

Le frottement de l’acier agaça bientôt l’aîné. Armé d’un fusil, il ne pouvait d’ailleurs que mépriser la cognée de son frère. Tout le monde avait une « pigasso » chez lui !

-Ach pla béjoun d’ojugua oquel outich, dit-il d’un ton rageur, qué bal pa chouloument tré chaou, bougra !…

Le Pierra était susceptible.

-Bal pa tré chaou ! fit-il. Baouch paria détch chaou qué té coupé lou couol d’un choul couop ? Bougra…

-Mé coupa lou couol d’un choul couop, ricana l’aîné incrédule.

Ce n’était pour lui qu’une question de gain ou de perte… Mais dix sous, c’était trop !

-Té, dit-il, chiech chaous que nou !

-Chiech chaous que chi, accepta Pierra.

Marchant l’un vers l’autre, ils se frappèrent dans la main. Le pari était tenu.

L’aîné plaça sa tête sur le tronc d’arbre. L’autre s’assura sur ses jambes, et, des deux mains, levant son arme, asséna un terrible coup. Le sang jaillit et la tête s’inclina mais elle n’était pas entièrement détachée des épaules et le mourant s’écria d’une voix faible :

-Aï gagnat ! Aï gagnat !…

Ce furent ces dernières paroles.

Elles retentissaient encore aux oreilles de Pierra, lorsqu’il passa, sur le soir, devant une église à l’entrée d’un village.

Les âmes de mes frères, pensa-t-il, sont peut-être en discussion avec saint Pierre, mon patron… et il pénétra dans le sanctuaire. L’obscurité avait déjà envahi la petite église, seuls les derniers rayons du soleil couchant, qui déchirèrent l’ombre lorsqu’il ouvrit la porte, lui permirent de distinguer l’allée qui montait entre des rangs de chaises, vers l’autel.

Pierra s’y engagea et vint jusqu’à la Table Sainte.

Il allait s’agenouiller, quand un léger coup qu’il reçut derrière l’épaule, lui donna un grand saisissement. L’âme étreinte par le recueillement du sanctuaire, ne voyant personne auprès de lui et, d’ailleurs, l’esprit troublé par les événements de la journée, notre homme, superstitieux comme un bon Aveyronnais, eut aussitôt le sentiment d’une intervention surnaturelle, d’un appel d’outre-tombe… Il se signa… Le choc se reproduisit.

N’y tenant plus, Pierra se retourna, prêt à tomber aux pieds du fantôme.

Ses yeux, un peu habitués à l’obscurité, lui firent alors distinguer… une corde qui pendait à la voûte, et se balançait nonchalamment.

Remis de sa frayeur, il voulut prier, mais la corde, rigoureusement, acheva sur son dos son oscillation.

D’un coup de coude, Pierra la renvoya… Plus fort, elle vint frapper à la même place.

L’impatience le gagnait. Han ! la corde au diable… Boum ! la corde dans le dos…

Han…

Boum…

Ah ! fouchtra ! s’écrie l’homme exaspéré. Et saisissant la corde des deux mains… en un clin d’œil il grimpe à la voûte, tire sa « pigasso » de sa ceinture, et, furieusement scie la corde.

La cloche sonnait à toute volée.

Le curé et le sacristain, accourant affolés, trouvèrent le dernier des trois frères, la main gauche crispée sur la corde, la main droite armée de la cognée et… le crâne fracassé, sur le parvis.

(D’après un vieux conte de l’abbé Cros et d’A. Richard)

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