La complainte de l’empoisonneuse

Affaire Marie Frisquette. Laguiole.

Cour d’assises de l’Aveyron. 1841.

  

Ce 20 novembre 1840, Pierre Boureille se lève avec l’aube. Dehors, un soleil timide flirte avec de gros nuages qu’un vent frais charrie depuis les contreforts du Massif central. Dans la cuisine, un bol de lait brûlant l’attend sur la table de chêne. Pierre Boureille l’avale à petits traits avant de s’envelopper dans sa lourde cape. En sortant de la pièce, il lance à sa femme :

« Je monte labourer à la Combe aux loups. Tu diras au fils de m’y rejoindre pour midi. »

Marie ne lui répond pas, grommelant quelques mots inaudibles. Depuis quelques semaines, Pierre Boureille trouve son épouse plus aigre que d’habitude. Marie évite son regard et n’engage la conversation que contrainte et forcée. Pierre Boureille n’est pas dupe de son attitude. Sa femme ne l’aime plus. Pire même : elle le déteste. L’a-t-elle d’ailleurs aimé un jour ?

Veuf d’un premier mariage qui lui a laissé un garçon en bas-âge, Pierre Boureille, à trente-quatre ans, épouse en 1834 Marie Frisquette, une fille un peu délurée, supportant mal le travail mais suffisante, selon ses dires, à tenir son ménage et à garder son petiot de trois ans. Depuis, le couple habite une petite maison attenante à l’étable, au centre du village de Banquet, près de Laguiole, au cœur des croupes arrondies des monts d’Aubrac.

Quelques mois de vie commune suffisent à l’époux pour comprendre que Marie néglige son foyer et laisse le gamin à ses convenances.

« La Marie ne t’a pas fait mariage pour s’occuper du moutard et de ta maison, lui reproche un jour la Toison, une tante mal fagotée, à la tignasse épaisse, qui n’a pas sa langue dans sa poche. C’est à tes économies qu’elle en veut. Tu ferais bien de te méfier. »

Mais bon bougre, Pierre Boureille ne s’en alarme pas. Quand les disputes s’enveniment, il monte se coucher ou s’isole à l’étable, près de ses bêtes.

Avant son mariage, Marie Frisquette a entretenu une relation amoureuse avec un scieur de long du village, Jean Douine, que son métier entraîne de longs mois hors du pays. Il ne revenait de son périple qu’à la fin de la saison, toujours plus fort mais jamais bien riche tant l’argent lui brûle les poches. Marie n’en a cure. Elle accueille son amoureux les bras ouverts, à la vue de tous les ragots. Jusqu’au jour où Jean Douine ne rentre pas de sa saison de sciage. Se sentant abandonnée, âgée de trente ans, Marie se persuade qu’il est temps de trouver chaussure à son pied. Elle décrète que ce sera Pierre Boureille. L’homme est besogneux, économe et peu regardant aux yeux avides des coquins qui lorgnent sur elle.

Trois années passent. Jusqu’au jour où l’amant fugueur décide de rentrer au pays et réapparaît au village avec l’espoir de retrouver le lit douillet de sa maîtresse. Ayant appris son mariage, Jean Douine n’a de cesse, dès lors, de chercher les moyens capables de briser les liens sacrés de la vie conjugale. Rapidement, Marie succombe à la tentation. De billets doux en baisers volés à la lisière du bois, la flamme de son amour se ranime, l’entraînant à coucher avec Jean Douine dès que son mari s’absente.

« Ton Pierre est un brave homme de laisser sa femme à disposition de son voisin », lui dit un Jean Douine en éclatant de rire.

-Méfions-nous quand même du gosse. Il furète partout et pourrait aller bien tout raconter. »

Sourd à la rumeur et aux recommandations de sa tante qui le met en garde de ce godelureau de Jean qui retrousse les jupons de sa Marie dès qu’il tourne le dos, Pierre Boureille continue de vivre comme il l’entend. Partant à l’aube, il ne rentre que le soir, le dos et les membres fourbus, avant de se laisser glisser dans les draps encore froissés de l’adultère fraîchement consommé.

Seulement ni Marie, ni son amant ne peuvent plus longtemps se contenter de ces liaisons furtives. Un après-midi, Jean Douine fait allusion aux économies que Pierre Boureille doit avoir mis de côté. Marie s’est levée puis a soulevé au fond du lit une latte de plancher d’où elle extrait une bourse de cuir noir. Elle en retire une quantité de pièces qui brillent dans les pupilles envieuses de Jean Douine.

« Ces pièces ne seront jamais pour toi, Marie, lui dit-il. Elles iront au morveux qui s’empressera de te chasser s’il arrive quelque chose au Pierre.

-Possible, maugrée Marie. Mais s’il s’aperçoit qu’on les lui a volées, il me chassera aussi.

-Reste une solution, répond Jean Douine : se débarrasser de Pierre et de son gosse. J’ai peut-être la solution. Mais tu devras l’accomplir seule, le moment venu, sous peine que je sois immédiatement soupçonné. »

Deux semaines plus tard, Jean Douine remet à sa maîtresse une dose de poison.

« C’est l’agent le plus sûr pour mettre notre projet à exécution. Après-demain, tu le verseras dans la soupe. Pendant ce temps, je me rendrai à Espalion pour la soirée.

-Et nous quitterons ce pays pour nous installer à Toulouse », suggère Marie.

En conduisant ses bœufs dans le labour de la Combe aux loups, Pierre Boureille maudit cette pluie fine et tenace qui pénètre la terre et la rend lourde à travailler.. Midi sonne au clocher de Laguiole quand son fils le rejoint pour prendre le repas. Une belle tranche de pain noir cuit de la veille, une portion de lard et un morceau de fromage de Laguiole lui redonneront des forces avant de reprendre leur marche monotone dans les sillons fangeux.

Quand ils entrent vers 7 heures du soir dans la cuisine, Marie leur tourne le dos. Deux assiettes les attendent sur la table.

« La soupe est encore chaude », lance Marie.

Pierre Boureille et son fils s’assoient en silence et commencent à manger sans se douter du sort terrible que Marie a scellé quelques minutes avant leur arrivée.

Soudain, Pierre Boureille s’adresse à son fils :

« J’ai promis au père Mathieu de lui ramener avant la nuit la corde que je lui ai empruntée hier. Tu finiras ta soupe en revenant. »

Marie, dans son coin, a tressailli. Si le gamin ne se dépêche pas, le poison déposé dans la soupe accomplira son œuvre avant son retour.

Harassé de fatigue, Pierre Boureille monte se coucher sans adresser un signe à son épouse. Le moment est mal choisi pour entamer une dispute, de toute manière vouée à l’échec.

Désormais seule, Marie attend dans l’angoisse l’instant fatidique. Soudain, un cri horrible déchire la nuit.  Dans sa chambre, Pierre Boureille s’est dressé sur son lit ; Une brûlure terrible lui fouille le ventre. Dans un effort surhumain, il tente de se lever, trébuche sur le plancher avant de s’écrouler en hurlant contre la porte.

En bas, Marie tremble d’effroi. Sans le soutien de Jean Douine, elle se sent prise au piège et songe à s’enfuir. Trop tard ! les cris terribles de son mari ont ameuté son fils qui paraît tout à coup dans la pièce.

« Qu’arrive-t-il à mon père ? » interroge-t-il, inquiet.

Marie hausse les épaules sans répondre. François s’est déjà précipité d’un bond dans l’escalier quand, soudainement, un feu brûlant lui dévore à son tour les entrailles.

Dans un ultime sursaut, il court vers la porte et s’effondre dans la rue en criant :

« Au secours ! »

Avertis par les premiers cris, les voisins se précipitent vers le malheureux qui se débat comme un pantin en se tenant le ventre, une bave blanche coulant de sa bouche. Arrivée parmi les premiers, la Toison s’écrie :

« Boun Dios, mes neveux auront été empoisonnés. Faut pas chercher les coupables bien loin.

« Avertissons la gendarmerie, cela vaut mieux », renchérit le père Mathieu.

De la fenêtre de la souillarde, Marie observe la scène. En apercevant les hommes qui se rapprochent de sa maison, la panique la gagne ; Dans l’arrière-cour, elle détache son chien, une bête énorme redoutée par tout le village. Puis, par le jardin, elle se réfugie dans une étable désaffectée en attendant le retour de jean Douine.

Dans la chambre, les hommes découvre Pierre Boureille gisant sur le sol, les yeux hors des orbites, la bouche décrivant un horrible rictus. Aucun doute n’est plus permis. Le père et le fils ont été lâchement empoisonnés sur son lit. La vieille Albanie se tient à ses côtés, lui administrant une décoction de plantes médicinales censées détourner les dangereux effets du poison.

« Le pauvre diable aura eu de la chance. En lui ordonnant de ramener la corde, son père lui aura inconsciemment sauvé la vie.

-Cela devait arriver, ajoute la Toison. Je le lui avais bien dit à ce pauvre Pierre de se méfier de cette garce. »

Parvenus sur le lieu du drame, les quatre gendarmes de Laguiole constatent le décès et relèvent les témoignages. Les langues qui se délient accablent Marie frisquette et son amant, Jean Douine. Il reste néanmoins à les cueillir. Mais ni lui, ni elle ne sont réapparus depuis plusieurs heures. Rapidement, les gendarmes localisent Marie au fond de l’étable. Mais avant de l’arrêter, ils doivent se résoudre à abattre le mâtin qui les menace de ses crocs acérés. Quant à Jean Douine, personne ne le reverra dans la région.

Transférée à la maison d’arrêt de Rodez où elle est écrouée en attendant son jugement, Marie Frisquette nie d’abord les faits, rejetant tous les torts sur son amant maudit qui l’a laissée dans pareille infortune.

Marie Frisquette ne sera pas jugée immédiatement. Son crime avoué, elle déclare être enceinte, fait constaté par les médecins qui la visitent. Du fond de sa cellule, poursuivant sa maternité, Marie l’empoisonneuse a tout le loisir de se rendre compte de la gravité de son geste qui peut lui valoir la guillotine.

Une épreuve terrible précèdera pourtant sa condamnation. Le jour que les douleurs de l’enfantement se font sentir, elle pousse des cris épouvantables en affirmant que quelque chose lui dévore les entrailles. Après trois jours de douleurs atroces, elle met au monde des jumeaux, mâle et femelle, dont la conformation est des plus bizarres. Les chroniqueurs de l’époque rapportent même que l’école de médecine de Paris aurait offert cinquante mille francs pour posséder les deux phénomènes. Rétablie de sa convalescence, Marie Frisquette est renvoyée devant la Cour d’assises de l’Aveyron. Le jury la reconnaît coupable du crime d’empoisonnement et la condamne à la peine de mort sans que Marie n’exprime aucune émotion.

Ce matin-là, une bise glaciale promène sur le piton de Laguiole de petits flocons neigeux qui s’écrasent discrètement sur le pavé givré. Avec sa sale gueule, la « Veuve » est arrivée la veille de rodez, les bois juchés sur une charrette, escortée de quatre gendarmes à cheval. Vers 4 heures du matin, le bourreau et son aide ont fixé les pièces avec précaution, tels des horlogers de la mort.

Pressentie depuis plusieurs jours, la nouvelle de l’exécution s’est répandue dans les hameaux et les villages jusqu’à survoler les Monts d’Aubrac, vers le Cantal et la Lozère.

Dès 11 heures, au jour fixé, près de vingt mille curieux envahissent les rues de Laguiole, convergeant vers la place fatidique où doit se dérouler le supplice. Au coin d’une rue adjacente, un vielleux pleure sa complainte :

« Ecoutez, braves gens de l’Aveyron, la terrible histoire de Marie Frisquette que la Cour d’assises a condamnée pour crime d’empoisonnement à la peine de mort. »

Soudain, un silence envahit la place. Les hommes se découvrent, les femmes se signent tandis que la charrette portant la condamnée débouche de la côte de Rodez, escortée d’une vingtaine de gendarmes. Le passage du cortège macabre à travers les campagnes voisines ayant donné l’éveil, une foule de paysans est accourue en masse dans son sillage. Un long murmure se propage à la vue de la paysanne de trente-six ans, vêtue d’une robe noire rehaussée d’un large tablier blanc.

Marie Frisquette a un mouvement de recul quand elle aperçoit à quelques mètres les bois de justice et la lame qui brille au sommet. Aussitôt, le bourreau et son aide la saisissent pour l’entraîner d’un pas ferme gravir les degrés de la plate-forme. Quelques secondes plus tard, le bruit sec de la lame écrase le silence de la foule. Elle se disperse déjà quand le bourreau retire son gibus pour coiffer une casquette. Enfilant sa blouse et un pantalon bleu, il se met aussitôt à nettoyer le couteau et à démonter la guillotine tandis que le corps de la suppliciée est enterré dans la fosse commune du village.

La place désormais vide, le vielleux peut chanter sa dernière complainte :

(Complainte aire : Judith)

 

 

Approchez tous, petits et grands,

Pour assister à mon supplice

J’ai commis des crimes bien grands,

Qui sont punis par la justice ;

Vous ne pourrez voir sans frémir

Le sujet de mon repentir.

Je quittai souvent la maison

Sans écouter ma tendre mère ;

Je fuyais les sages leçons

Que me donnait mon très-cher père

Jeunesse, écoutez le récit

Où la débauche m’a conduit.

Je fus mariée à trente ans

À un époux nommé Boureille,

Il était père d’un enfant,

Peut-on avoir idée pareille ;

Et pour mieux m’en débarrasser

Je conçus de l’empoisonner.

Le souper était préparé

À la façon de ma cuisine ;

L’arsenic me fut délivré,

Des mains de mon très-cher Douine

Mais Dieu permet que le garçon

Echappe aux fureurs du poison.

Dès que j’entendis murmurer

En disant que j’étais coupable,

De suite je fus me cacher

Avec mon chien dans une étable ;

Ce pauvre animal pour certain

Me consolait dans mon chagrin.

Quatre gendarmes bien armés

Viennent pour saisir ma personne

Mais mon chien, les crocs acérés,

Les voit venir, rien ne l’étonne,

Voyant son énorme grosseur

Tous les gendarmes en eurent peur.

Je lui dis vite mon Médor,

Protège ta chère maîtresse,

On vient pour lui donner la mort,

Rappelle-toi toutes ses caresses ;

Hélas ! malgré tous ses efforts

Mon pauvre chien fut mis à mort.

Les douleurs de l’enfantement

M’accablent à la prison obscure,

Je mets au monde deux enfants

Qui font horreur à la nature,

Mais le plus grand de mon chagrin

C’est de quitter mon pauvre chien.

 

Me voilà donc sur l’échafaud

Pour périr d’après ma sentence,

Je livre ma tête au bourreau,

Ah ! quelle horrible pénitence,

Je souhaite que mes malheurs

Retentissent dans tous les cœurs.

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