Deux prêtres sur l’échafaud
Affaire André et Jean-Joseph Boscus
Tribunal criminel de l’Aveyron. 1er juin 1794.
« Cette bâtisse difforme,
c’était la guillotine. »
« Quatre-vingt treize ».
Victor Hugo
Le 5 mai 1791, il fait un temps à ne pas mettre un paroissien dehors. Pourtant, près de deux cents fidèles se pressent dans l’église fortifiée de Sainte-Radegonde, à quelques kilomètres de Rodez. Le curé Serres, comme il en a pris l’habitude depuis plusieurs dimanches, doit prononcer un prône sévère contre la Constitution civile du clergé, votée le 12 juillet 1790. Un silence respectueux se fait quand l’ecclésiastique monte en chaire.
« Mes chers frères ! Nul ne peut avoir aucune communication avec ceux qui prêtent le serment prescrit par la loi. En vérité je vous l’affirme, vous qui me connaissez depuis tant d’années, vous ne devez jamais entendre la messe d’aucun prêtre qui a juré. »
Puis, brandissant devant l’assemblée, le mandement de l’évêque de Rodez, il jure de rester fidèle jusqu’à la mort à la bulle du pape Pie VI, qui frappe d’excommunication tout prêtre jureur.
Si les voix du seigneur sont impénétrables, celles du curé Serres n’ont par contre aucun secret pour les indicateurs. Mis au courant des débordements du curé, le tribunal du district de Rodez donne l’ordre de l’arrêter. Le lendemain, les gendarmes en mission se présentent au presbytère. Ils le trouvent vide de tout occupant. Averti, le curé Serres s’est enfui dans la nuit.
Premier prêtre aveyronnais à comparaître devant le Tribunal de Rodez, le curé de Sainte-Radegonde sera plus tard condamné par contumace le 17 mai 1792 à la dégradation civique. Le début d’une longue série de persécutions ecclésiastiques.
A la fin du mois de février 1793, l’ex-capucin de Saint-Geniez, Chabot, et son compatriote Bo sont diligentés par Paris afin d’éradiquer la contre-révolution dans les départements du Midi.
Devant les représentants aveyronnais, Bo affiche sa volonté d’accomplir sa tâche avec la plus grande fermeté.
« Citoyens, si la Patrie doit être sauvée, elle le devra, et par la force des armes, et par la force de l’esprit public. »
Dès lors, les deux conventionnels parcouront sans relâche leur territoire, désarmant les suspects, arrêtant les chefs séditieux et chassant les prêtres réfractaires déclarés hors-la-loi. Les deux accusateurs publics ne s’arrêtent pas à ces démonstrations de force. Il leur faut frapper les esprits par des exécutions publiques, susceptibles de démontrer avec quelle sévérité les autorités sont décidées à punir les coupables pour faire triompher la Révolution.
Depuis plusieurs mois, on chuchote sur son arrivée et sur sa capacité à exécuter les coupables. Un étrange sentiment de curiosité et d’effroi se mêle à la seule évocation de son nom. Elle, c’est la guillotine. Construite par le menuisier parisien Schmidt, la machine à décapiter parvient en pièces détachées à Rodez au mois d’août 1792. Sa livraison se résume en deux grands poteaux, deux moyens, une caisse, un paquet de petits bois, le tout pesant cinq cents livres. Autant dire que les administrateurs du département doivent subvenir à des dépenses supplémentaires pour que la guillotine puisse accomplir son oeuvre avec précision et efficacité.
Sa première apparition publique se déroule place de la Liberté, à Rodez, le 30 mars 1793, à l’endroit même où des générations de brigands, de sorcières ou de criminels ont été flétries, brûlées, rouées ou écartelées sous l’Ancien Régime.
Tout de rouge vermillon, le couteau flambant neuf et luisant au sommet, surréaliste au milieu des demeures bourgeoises, la machine produira sur la foule des réactions contrastées.
Domestique à Rodez, âgé d’une trentaine d’années, François Boudou a été arrêté quelques jours plus tôt pour s’être révolté contre le recrutement. Reconnu coupable d’insoumission en un temps où la République vacille sur ses frontières, Boudou est condamné à mort.
Le jour de l’exécution, juché sur une charrette, les mains attachées dans le dos, devant une foule immense, il fixe avec horreur et fascination le terrible monument dressé sur la place. Chargé d’actionner le couperet, la main de l’exécuteur ne tremble pas. La tête de Boudou est la première à rouler sur l’échafaud de Rodez. Ce privilège, au demeurant bien ingrat, sera suivi de quarante et une exécutions, du printemps 1793 à l’automne 1794. La répression est particulièrement sévère pour les prêtres réfractaires. Dix payeront de leurs vies leur insoumission à la Constitution civile du clergé.
Tel est, par exemple, le sort cruel qui frappa les frères Boscus.
A l’âge de trente-huit ans, Jean-Joseph Boscus dessert comme vicaire la paroisse de Naussac, dans le district de Villefranche-de-Rouergue, quand éclate la Révolution. De dix ans son cadet, André a suivi les traces de son frère. Ordonné le 19 mars 1791, il exerce depuis le vicariat dans la paroisse de Saint-Julien-de-Piganiol. Les deux frères appartiennent à une famille honorable du village d’Agnac, à la limite du Lot et de l’Aveyron, où leur père tient un office de notaire.
Une fois les lois d’exil prononcées contre les prêtres insermentés, d’un commun accord les frères Boscus demandent leur passeport pour l’Espagne.
Alors qu’ils se trouvent attablés dans une auberge de Villefranche-de-Rouergue, un marchand se joint à eux.
« Je viens d’accompagner mon frère, prêtre comme vous. Je vous conseille de ne pas aller plus loin. Les soldats vous arrêteront. On dit que deux cents prêtres qui s’étaient rendus en réclusion ont été noyés au lieu de partir pour l’exil. »
Le marchand dit-il la vérité ? Jean-Joseph et André Boscus se concertent.
« Rebroussons chemin, dit l’aîné. Chez nous, les parents et les voisins nous protègeront. D’autant que les bois et les granges recèlent des cachettes de premier choix. »
Parvenus à quelques lieux du village d’Agnac, les deux frères tombent dans les bras l’un de l’autre, se souhaitèrent mutuellement de rester fidèle au Pape et à la Sainte Eglise puis s’éloignent en empruntant des chemins opposés.
Deux années passent au cours desquelles Jean-Joseph et André Boscus errent entre les départements contiguës du Lot, du Cantal et de l’Aveyron. Terrés le jour dans des caches quotidiennement renouvelées, les deux hommes ne sortent que la nuit. Le hasard veut qu’ils se trouvent réunis dans la maison familiale le soir du 28 mai 1794. Leur père, effrayé par les traits fatigués de son fils aîné alors qu’André, plus jeune et plus robuste, paraît moins marqué par les épreuves, ne veut pas les laisser repartir.
« Cette nuit, vous dormirez ici. Il est bien temps pour vous de réparer vos forces épuisées. »
Le lendemain, 29 mai 1794, le citoyen M. quitte discrètement le village. Indicateur de la police, il se rend à Aubin pour signaler au commissaire la présence des deux frères dans le village. Voilà plusieurs mois que les Boscus lui filent entre les doigts. Aussitôt, Eglantier Bergougnoux donne l’ordre de rassembler la troupe.
« Nous entrerons de nuit à Agnac. Il faut prendre ces coquins par surprise, sans éveiller les soupçons. »
Pour les frères Boscus, la journée s’annonce sous les meilleurs auspices. Un vent violent s’est levé et une pluie battante rend les rues du village désertes.
« Jamais les autorités ne se déplaceront par un temps pareil. Pour aujourd’hui encore, vous n’avez rien à craindre. Il sera bien temps pour vous de…
Le père Boscus s’interrompt soudain. Trois coups viennent de retentir à la porte d’entrée. Tandis que Jean-Joseph et André Boscus se précipitent dans leur cachette, leur père gagne du temps avant d’aller ouvrir.
« Qui êtes-vous pour sortir par un pareil déluge ? demande-t-il à l’inconnu.
– Mon nom importe peu. Le président du district d’Aubin, M. Brassat Saint-Parthem, vous fait dire que des soupçons pèsent sur la présence dans vos murs de vos deux fils. Soyez prudent ! Dieu vous garde !
Mis au courant de cette menace, les deux frères refusent plus longtemps de laisser courir des risques supplémentaires à leur famille. A 10 heures du soir, ils prennent congé, embrassent affectueusement leur parenté et partent se réfugier dans la grange d’un voisin, tout acquis à leur cause. Dehors, la tempête fait rage. Les éclairs qui zèbrent le ciel illuminent par intermittence les collines environnantes. Par une porte restée ouverte, ils pénètrent dans la cave puis, au moyen d’une trappe, grimpent à l’étage supérieur.
Deux lits, une armoire ! Un décor que les deux prêtres connaissent que trop bien depuis qu’ils vivent comme des parias. Après avoir prié Dieu de les protéger, les deux hommes finissent par s’endormir d’un sommeil léger.
Vers 3 heures du matin, un bruit insolite fait se lever André Boscus sur son séant. Il secoue son frère, tend à nouveau l’oreille pour percevoir le moindre son étrange. Pressentant le danger, Jean-Joseph Boscus conseille à son frère de s’enfuir par la fenêtre tandis que lui-même se cachera sous des sarments recouvrant une cuve vinaire.
André Boscus s’exécute mais à peine a-t-il touché terre que plusieurs hommes le saisissent et le ligotent. Devant lui se tient Eglantier Bergougnoux :
« Tu es bien André Boscus, prêtre réfractaire et hors-la-loi ?
– Je suis bien celui que vous êtes venu chercher.
– Fouillez la maison de fond en comble. L’autre gibier ne doit pas nous échapper. Deux belles prises, à n’en pas douter, qui raviront le Tribunal criminel de Rodez. »
A l’intérieur de la cave, les soldats fouillent le moindre recoin. Les sacs sont éventrés, le moindre tas suspect piqué à coups de baïonnette.
Soudain, un cri de douleur retentit de dessous un fagot de sarments. Les soldats se précipitent. L’un d’eux, avec sa lame, a piqué Jean-Joseph Boscus. En écartant les branches, ils découvrent le corps ensanglanté du malheureux prêtre.
Eglantier Bergougnoux jubile. Le piège a parfaitement fonctionné.
Tandis qu’un jour frêle tente de disputer au ciel d’encre un soupçon de lumière, la petite troupe se met en marche vers Aubin. Attachés à la même grosse chaîne de fer, André soutient son frère que sa blessure fait horriblement souffrir.
Parvenu à son bureau, Eglantier Bergougnoux s’empresse d’écrire au président du Tribunal criminel de Rodez :
« Citoyen président, je t’envoie une paire de chapons de rente, l’un maigre, l’autre gras ; fais-en ce que tu en voudras. »
Au contraire de ce sans-culotte convaincu, le juge Dubruel déplore les exactions anticléricales. Sentant que le sort des deux prêtres ne tient qu’à un fil, il chuchote au plus jeune :
« Dites que vous avez reçu la prêtrise à l’étranger l’année dernière et que vous n’avez jamais été vicaire rétribué ; dès lors, la loi de mort ne vous est plus applicable et vous êtes acquitté.
– Votre pitié me touche, répond André Boscus, et Dieu vous en tiendra compte ; mais la vie la plus heureuse vaut-elle assez pour être rachetée par un mensonge ? »
Le juge hoche la tête ! Inutile de tenter de convaincre ces deux prêtres. Chez eux, la foi supplante la peur de mourir.
Le samedi 31 mai 1794, les frères Boscus sont conduits sous bonne escorte à Rodez pour y être jugés.
En ces temps révolutionnaires qui bouleversent l’ordre établi, le Tribunal criminel de Rodez est présidé par un modeste vendeur de draps de la place de la Cité dont la montée en grade a été proportionnelle à son ardeur sans-culotte. Disciple de la Terreur, François Cabrol s’est affublé avec un orgueil non dissimulé d’un sobriquet terrifiant : Cobrouol coupo-cuol (Cabrol coupe-cou). Jugeant aussi que Gracchus Babeuf incarne les vraies vertus révolutionnaires, il a donné le prénom additif de Gracchus à son fils qui, il en est convaincu, se rallierait, de fait, aux idées révolutionnaires. Conviction bien utopique cependant ! Monarchiste libéral, fondateur avec le duc Decazes des usines de Decazeville le fils, ô sacrilège, s’empressera sous la Restauration d’effacer ce prénom bien compromettant.
Le 30 mai, Cabrol Coupe-cou a envoyé sans état d’âme l’abbé Palangier, vicaire de Marnhac, à l’échafaud. Pour sa décharge, il faut avouer qu’il gracie autant qu’il condamne. Mais comme les accusés ne cessent d’affluer devant le Tribunal, la liste des victimes s’allonge en conséquence.
Le 1er juin, Jean-Joseph et André Boscus comparaissent à leur tour .
Seuls face à leurs juges, devant un maigre public depuis longtemps lassé par ces parodies de justice, les deux accusés comprennent que la partie est jouée d’avance. Sans pouvoir assurer leur défense, refusant le jeu du reniement, la peine de mort semble inéluctable.
Leurs identités déclinées, le président Cabrol interroge l’aîné des Boscus :
« As-tu prêté le serment prescrit par la loi du 26 décembre 1790 ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que ma conscience s’y est refusée.
– Où es-tu resté pendant ces vingt mois, et comment faisais-tu pour vivre ?
– Je restais dans les bois le plus souvent, quelquefois dans les granges, ou dans les maisons que je
trouvais ouvertes.
– Depuis cette époque, as-tu confessé, dit la messe, administré les sacrements ?
– Quelquefois.
– Où as-tu dit la messe ?
– Dans une grange.
– Les assistants aux offices étaient-ils nombreux ?
– Je n’y faisais pas attention. »
Jean-Joseph n’ajoutera rien de plus qui puisse mettre en danger ses protecteurs.
André Boscus, à son tour, subit le feu roulant des questions.
« Accusé Boscus, pourquoi n’es-tu pas sorti de la République ?
– Je me suis mis en chemin. Etant arrivé à Villefranche-de-Rouergue, à l’auberge de Gaubert, je rencontrai un marchand qui venait d’accompagner son frère prêtre, qui me certifia que je ne passerai point et que mon frère et moi serions arrêtés ; ce qui me détermina à revenir dans mon pays ou dans le voisinage où je suis resté jusqu’à mon arrestation.
– Où trouvais-tu la nourriture ?
– Où je pouvais, le plus souvent près des bergers, quelquefois dans certaines maisons.
– Quelles étaient ces maisons ?
– Je ne puis les nommer. »
Devant la détermination des deux frères, Cabrol n’insiste pas. L’interrogatoire est terminé. Les deux prisonniers sont ramenés dans leur cellule pour y attendre le verdict. Toute la nuit, les deux prêtres se préparent à mourir en martyr de la Foi. Le bruit court alors à Rodez qu’à la suite de la double exécution des prêtres Desmazes et Durand en décembre 1793, une vive lumière a couronné deux nuits consécutives le sommet de la guillotine. Cette apparition a effrayé tellement les soldats qui se trouvaient dans un corps de garde voisin qu’ils n’ont plus voulu servir d’escorte par la suite pour l’exécution des prêtres.
Le lendemain, les deux prisonniers, enchaînés ensemble et encadrés d’une haie de soldats, sont reconduits au tribunal.
Egal à lui-même, l’accusateur public Bo se montre intraitable dans son réquisitoire :
« Le tribunal se doit de faire preuve de la plus grande sévérité envers ces prêtres qui ont refusé la Constitution civile et qui s’emploie journellement à soulever le peuple contre les lois de la République… »
Cabrol et les membres du tribunal acquiescèrent !
« Le tribunal criminel du département de l’Aveiron, jugeant en dernier ressort et sans recours au tribunal de cassation, l’accusateur public entendu, déclare J.J. Boscus, âgé de trente-huit ans et André Boscus, son frère, âgé d’environ vingt-huit ans, natif d’Agnac, district d’Aubin, réfractaires, sujets à la déportation d’après l’article 10 de la loi du 30 vendémiaire an II, dont a été fait lecture, condamnés à la peine de mort. Le présent jugement sera exécuté dans les vingt-quatre heures, à la diligence de l’exécuteur public ; leurs biens seront confisqués. »
Dans leur cellule, les deux condamnés demandent à pouvoir se laver une dernière fois. Avant de mourir, Jean-Joseph rédige une courte lettre d’adieu :
« Ce soir, nous devons aller paraître devant Dieu, et nous prions tous les fidèles de prier pour nous pour que le Bon Dieu nous fasse miséricorde. »
Une heure plus tard, Berger, l’exécuteur des affaires criminelles, fait amener les condamnés sur la place de la Liberté. Au milieu d’une foule silencieuse, les deux frères se présentent ensemble devant l’échafaud. Le bourreau choisit le plus jeune pour la première exécution. Quelques secondes après, Jean-Joseph glisse son cou dans la lunette. Le couteau encore sanguinolent retombe une seconde fois d’un bruit sec. Tandis que la foule se disperse, les corps des deux prêtres sont transportés dans une fosse du cimetière Saint-Amans.
Le hasard des joutes judiciaires voudra qu’un demi-siècle plus tard, la condamnation des deux prêtres reviennent devant les tribunaux. Deux frères Boscus, neveux des précédents, sont poursuivis devant les assises de l’Aveyron, à la requête de François-Gracchus Cabrol, directeur des forges de Decazeville. Désireux d’impressionner les jurés leur défenseur, maître Foulquier, ne se priva pas dans sa plaidoirie de ramener sur le devant de la scène la terrible sentence.
« Cabrol père a fait mourir les oncles ; son fils veut perdre les neveux !
Ce qui s’appelle, en jargon judiciaire, un effet d’audience.


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