Pâques : le caillou perdu des «marcheurs de rêve»

A 3700 kilomètres des côtes chiliennes, l’île de Pâques exerce toujours la même fascination, depuis sa découverte en 1722 jusqu’à nos jours où la science perce peu à peu ses secrets et brosse de nouvelles hypothèses. Jusqu’à lever le mystère ?

Ni les vagues qui fouettent ses côtes ; ni l’improbable effondrement écologique ; ni la folie d’un Français qui voulait en faire son royaume fantoche ; ni les thèses farfelues qui assombrissent un peu plus son histoire, n’ont eu raison du « nombril du monde ». Sans doute protégé qu’il est par la puissance spirituelle de ses Moais !

Prenons d’abord la mer, dans le sillage des navigateurs au long cours qui accostèrent à « ce grain de sable égaré dans une telle immensité ». Et tentons, à travers leurs récits de voyage, de ressentir l’incroyable fascination exercée sur eux par ces colosses de pierre, fixant pour les uns cet océan d’où vinrent leurs ancêtres, pour les autres, lui tournant le dos, comme un affront à la brutalité des flots.

Exposition musée Fenaille. Cliché : J-M Cosson

Exposition musée Fenaille. Cliché : J-M Cosson

Le 5 avril 1722, jour de Pâques, les trois navires de l’amiral hollandais Jacob Roggeveen jettent leur ancre au large de cette île inconnue avant de partir l’explorer et d’entrer en contact avec la population. L’amiral écrit : « Nous observions qu’ils faisaient des feux devant de grandes statues de pierre et qu’ils s’asseyaient sur leurs talons, penchant la tête et levant et abaissant leurs mains.

« Ces grandes statues de pierre nous étonnèrent. Nous ne pouvions comprendre comment ces gens dépourvus de grosses poutres de bois pour fabriquer quelques dispositifs, et de même dépourvus de forts cordages, avaient pu ériger ces statues, lesquelles avaient plus de 30 pieds de hauteur avec une épaisseur en proportion. […] Ces statues ayant une apparence humaine étaient rangées ensemble avec ordre. Elles présentaient un léger relief descendant des épaules jusqu’aux pieds marquant les bras. De même était pendu autour du cou, un long vêtement descendant jusqu’au sol. Sur la tête un panier dans lequel étaient posées des pierres blanches… » Cinq jours d’exploration s’écoulent avant que Roggeveen reprenne la mer.

Un demi-siècle plus tard, le 14 mars 1774, James Cook fait à son tour escale sur l’île de Pâques, sans s’y attarder, n’y trouvant pas le ravitaillement en eau et en provisions souhaité. « Aucune nation ne doit prétendre à l’honneur de la découverte de cette isle : car il n’y a pas de contrée qui soit d’une moindre ressource aux marins. Il n’y a point de mouillage sûr : point de bois à brûler et point d’eau douce dont on puisse remplir les futailles. La nature a répandu ses faveurs avec bien de la réserve sur ce coin de terre. […] D’après ces inconvénients, ainsi que beaucoup d’autres, un navigateur ne touchera jamais sur cette isle, à moins qu’il n’y soit contraint, ou qu’il ne se détourne de sa route. »

Evoquant la population pascuane, Cook remarque, comme Roggeveen, « qu’il ne doit pas y avoir dans cette île plus de six ou sept cents habitants, et plus des deux tiers de ceux que nous vîmes étaient du sexe masculin. Ou bien les femmes sont en petit nombre, ou bien il y en eut beaucoup que l’on empêcha de se montrer pendant notre séjour ».

Malgré les recommandations de Cook, c’est pourtant un autre grand navigateur, La Pérouse, qui arrive en vue de l’île, le 9 avril 1786. Il y demeure seulement quelques jours, le temps de l’explorer, de semer diverses graines et d’implanter quelques animaux d’élevage. Il évoque « ces bustes de taille colossale » dont il se demande « comment on est parvenu à élever sans point d’appui un poids si considérable ». Son avis sur les femmes divergent de celui de ses prédécesseurs quand il écrit « qu’elles offraient leurs faveurs à tous ceux qui voudraient leur faire quelques présents ».

Un siècle s’écoule quand un jeune aspirant du navire « La Flore » pose ses pieds sur cette terre. Il se nomme Julien Viau. En l’occurrence Pierre Loti. Dans son journal de bord publié ensuite dans l’Illustration, le grand voyageur est subjugué par la découverte des monuments et de la population. D’autant plus qu’il débarque dans une île soumise à plusieurs décennies de terreur.

« Elles sont là une dizaine, couchées pêle-mêle et à moitié brisées […] Leur visage est sculpté avec une inexpérience enfantine ; des rudiments de bras et de mains sont à peine indiqués le long de leur corps tout rond, qui les fait ressembler à des piliers trapus. Mais une épouvante religieuse pouvait se dégager de leur aspect, quand elles se tenaient debout, droites et colossales, en face de cet océan sans bornes et sans navires… » Plus loin, il écrit encore : « Il y a une heure et demie environ que nous avons repris notre route depuis la halte de Vaïhou, lorsque nous commençons de distinguer, debout au versant de cette montagne, de grands personnages qui projettent sur l’herbe triste des ombres démesurées. Ils sont plantés sans ordre et regardent de notre côté comme pour savoir qui arrive, bien que nous apercevions aussi quelques longs profils à nez pointu tournés vers ailleurs. […] Ils ne ressemblent en rien à ceux qui dormaient, couchés par légions sur notre passage. Bien qu’ils paraissent remonter à une époque plus reculée, ils sont l’œuvre d’artistes moins enfantins ; on a su leur donner une expression, et ils font peur. Et puis ils n’ont pas de corps, ils ne sont que des têtes colossales, sortant de terre au bout de longs cous et se dressant pour sonder ces lointains toujours immobiles et vides… »

Un aventurier français, roi de l’île de Pâques

Les contacts entre les Pascuans et les différents navigateurs qui accostent l’île se déroulent pacifiquement, à l’exception d’un incident lors du passage de l’amiral Roggeveen qui coûte la vie à une dizaine de Pascuans. Bien que reconnus comme chapardeurs, les Pascuans accueillent les étrangers avec curiosité et bienveillance.

Tout change au XIXe siècle quand, dans un premier temps, des baleiniers s’aventurent vers l’île pour capturer ses habitants et les réduire en esclavage quand ce n’est pas pour profiter de leurs femmes. Désormais méfiants, les hommes de Rapa Nui changent d’attitude et accueillent les équipages par des bordées de pierres. Mais ces rapts ne sont rien par rapport aux actes des navires péruviens, écumant les archipels polynésiens, en quête d’esclaves pour les vendre dans les exploitations de guano. Ainsi, près de mille hommes, soit la moitié de la population, dont le roi Kaimokai et son fils, sont déportés au Pérou. Seulement, une quinzaine revienne quelques mois plus tard sur leur île après l’intervention de l’évêque de Tahiti, alerté par les traitements inhumains subis par les Pascuans. Il ne reste alors, au milieu du XIXe siècle, que six cents habitants sur l’île que des missionnaires tentent de convertir au catholicisme.

C’est alors que débarque un marin français, Jean-Baptiste Dutrou-Bornier, âgé de 33 ans, capitaine de l’armée française puis aventurier au long cours, abandonnant femme et enfant, condamné à mort au Pérou pour trafic d’armes avant de voguer vers Tahiti et de faire halte, sur sa route, à Rapa Nui, pour le plus grand malheur de l’île.

Arrivé en 1867, il s’installe à Mataveri, achète des terres pour pratiquer l’élevage ovin, recrute des Pascuans trop naïfs, les oppose aux missionnaires et finit par se proclamer, par la force et par la violence, roi de Pâques sous le nom d’Ioane Ier, épousant au passage une Pascuane après l’avoir enlevée à son époux. Tyran, il vend les Pascuans comme esclaves pour travailler sur les plantations de Tahiti, réduisant la population à 130 individus. Quand il meurt, assassiné en 1877, sans doute par des Pascuans excédés par son attitude, l’île de Pâques vient de vivre sa seconde catastrophe démographique.

Des énigmes qui se dévoilent peu à peu

Sur l’origine des Pascuans, les analyses génétiques viennent apporter leur caution scientifique et mettre un terme au débat. Les chercheurs se doutaient bien que les Pascuans étaient venus de Polynésie mais fallait-il encore en apporter la preuve. Sans doute, au début du XIIIe siècle, un petit groupe d’excellents navigateurs, conduit par leur roi déchu Hotu Matera et ses fils, a-t-il vogué jusqu’à cette île baptisée par eux Rapa Nui (la Grande Rapa).

Des croisements ont-ils eu lieu avec d’autres peuples au fil des siècles, tels les Incas, comme le suggèrent certains scientifiques ? A vrai dire, l’île de Pâques ne dévoile pas encore tous ses secrets, suscitant toujours un intérêt, presque mystique, qui ne se dément pas.

Passons sans nous arrêter sur les addicts des extra-terrestres qui auraient eux-mêmes levés les Moais et tentons de comprendre comment ils ont été sculptés puis acheminés sur leurs lieux d’élévation. Pourquoi bon nombre de ces statues se retrouvent-elles à terre et quelle cause provoqua la fin de leur édification et du dépeuplement de l’île ?

Le Rawo Raraku : sur les flancs de ce volcan sont nés les Moais. Taillés dans le tuf avant d’en être extraits puis transportés vers leurs lieux d’exposition. De quelle manière ? Vraisemblablement par la force des hommes (90 auraient été nécessaires) utilisant leviers, cordages et rondins de bois. Ou, comme le suggèrent récemment certains chercheurs, debout, par un mouvement de balanciers au moyen de cordages ? Une expérience tentée a été couronnée de succès. Mais elle s’est déroulée sur terrain plat. Qu’en serait-il sur le terrain accidenté de l’île de Pâques ? Aujourd’hui, 800 statues sont comptabilisées sur l’île. Seulement, deux cent cinquante sont élevées. 150 sont couchées à terre et 400 n’ont pas quitté les flancs du volcan, laissées en l’état.

Quelle fut la cause qui contribue à la fin de leur édification ? Les scientifiques proposent plusieurs hypothèses : des guerres tribales ; les rats importés qui auraient dévasté les plantations et empêché les arbres de se reproduire ; l’utilisation trop massive de bois provoquant la désertification de l’île et un écocide que les Pascuans n’auraient pas anticipée, ce qui peut paraître étonnant pour des populations vivant avec la nature. Plus probablement, une sécheresse dans les années 1620-1640 provoquée par un changement de direction d’un courant marin, type El Nino. Quoi qu’il en soit – c’est là que réside peut-être la plus grande énigme – moins d’un siècle plus tard, les Pascuans qui rencontrent les premiers Européens débarquant sur l’île ne se souviennent plus des causes qui provoquèrent  la désertification de l’île et l’effondrement de sa population.

Le secret de l’écriture rongorongo

Aujourd’hui, il ne reste qu’une vingtaine de tablettes couvertes d’une écriture hiéroglyphique, retrouvées sur l’île de Pâques, appelées rongorongo : l’écriture des Pascuans (« les bois qui parlent »). L’évangélisation au XIXe siècle en détruisit la majeure partie et le peuple pascuan n’en gardait plus aucun souvenir de lecture à la fin du XIXe siècle. Sans doute parce que ces textes étaient réservés à des initiés. Personne, à ce jour, n’a pu percer le secret de ces signes originaux, gravés en ligne sur du bois, comportant animaux, effigies de dieux ou d’hommes, bâtons longilignes. A propos de cette écriture, Pierre Loti écrit dans une lettre à sa sœur : « Cette écriture s’appelle : Timo te ako ako. Le morceau de bois sur lequel elle est gravée s’appelle : Koh au trogo rago. Les gens qui savent la lire sont morts

 

Bien des énigmes restent encore à découvrir. Mais ce qu’elles laissent subsister nous conduit à la fascination. A l’image de Paul Loti : « […] je crois que peu à peu l’âme des anciens hommes de Rapa-Nui pénètre la mienne, à mesure que je contemple à l’horizon le cercle souverain de la mer : voici que je partage leur angoisse devant l’énormité des eaux et que tout à coup je les comprends d’avoir accumulé, au bord de leur terre par trop isolée, ces géantes figures de l’Esprit des Sables et de l’Esprit des Rochers, afin de tenir en respect, sous tant de regards fixes, la terrible et mouvante puissance bleue… »

 

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