Le Roc du Cavalier
Il y a bien longtemps de cela, aux confins de l’Aveyron et du Tarn, le long de ces gorges sauvages et mystérieuses que les gens du pays appellent les Raspes, s’était portée la guerre des Albigeois, chaque partie combattante s’habillant de sa croyance pour massacrer sa rivale, lui faire rendre gorge et expier sa religion. Dans l’horreur de la répression, l’une valait bien l’autre.
Il se trouva qu’en ce temps-là, au XIIIème siècle plus exactement, Ayssènes et sa région appartenait pour moitié au comte de Rodez, Henri 1er, fidèle au pape et à Simon de Montfort ; pour moitié à Déodat de Sévérac qui, de son côté, avait embrassé le catharisme. Ce dernier, qui guerroyait du Gévaudan aux rives du Tarn, décida d’en finir une bonne fois pour toutes avec cette dualité et, se portant au pied du château d’Ayssènes, le mit en siège.
Dominant la confluence du Tarn et du Vernobre, le fort d’Ayssènes dont le village s’étale sur l’éperon rocheux, avait fière allure derrière ses solides murailles. Un capitaine, nommé par le comte de Rodez, en commandait la garde et l’accès. Mais ce qui éblouissait les gens du pays et plus particulièrement les gentilshommes de cette contrée, plus que la force du capitaine, c’était sa fille Aude, aussi belle qu’elle était vertueuse envers les pauvres qu’elle secourait avec toute l’énergie de sa jeunesse et de sa bonté.
Si les jeunes chevaliers se pressaient au château d’Ayssènes pour lui faire un brin de cour et soupeser leur chance d’être l’élu de son cœur, la belle Aude avait déjà choisi celui à qui elle offrirait son amour, la jeune femme possédant suffisamment de caractère et de persuasion pour faire admettre à son père qu’un mariage d’amour valait bien cent fois un mariage de raison. Arnault, fils du seigneur des Ribes, à quelques lieues d’Ayssènes, n’était certes pas le plus puissant, ni le plus riche des chevaliers du pays ; sans doute n’était-il pas le plus beau mais c’est à lui qu’Aude avait définitivement donné son cœur.
Le mariage, ainsi approuvé par les deux parties, fut programmé et les préparatifs allaient bon train quand Déodat de Sévérac et sa troupe vinrent contrecarrer leur plan.
Si le château était fort bien planté sur son rocher, ses défenseurs se trouvaient en trop petit nombre pour résister le temps que Simon de Montfort, guerroyant dans le Midi, viennent les secourir. De furieux combats s’engagèrent sous et sur les murailles du château, répandant de part et d’autre, morts et blessés. Ayssènes agonisait ! L’heure de rendre les armes approchait et le père de la belle Aude s’inquiétait du sort que Déodat de Sévérac réserverait à ses gens et à sa fille.
« Aude, lui dit-il au dernier jour, faites convier Arnault des Ribes. Sa troupe est peu nombreuse mais son courage et son amour sont immenses. Il ne reculera pas devant le danger et moins encore lorsqu’il apprendra le sort que Déodat de Sévérac vous réservera en cas de prise du château.
– Mais vous, père ? Et tous ces pauvres gens ? Qu’allez-vous devenir ?
– Mon métier est celui des armes. Fuir porterait la honte et l’infamie sur le nom de notre famille. Je dois rester et combattre jusqu’à la dernière goutte de mon sang. »
Ecoutant les conseils de son père, les larmes dans ses yeux, Aude convoqua le plus fidèle et le plus intrépide de ses serviteurs dont la connaissance du pays lui permettrait de franchir les lignes ennemies et d’atteindre les Ribes.
« Va dire à mon cher Arnault qu’Aude est en danger et qu’elle lui demande son secours. Pars sans attendre et surtout arrive à temps avant qu’il ne soit trop tard. »
Ainsi fut fait !
Le serviteur descendit par un sentier étroit et périlleux jusqu’aux rives du Tarn pour éviter la soldatesque de Déodat de Sévérac et fila sans prendre une minute de repos jusqu’aux Ribes où il raconta le triste sort qui planait sur Ayssènes et la belle Aude si, d’aventure, Déodat de Sévérac s’emparait du château.
Délaissant ses livres d’étude et repoussant les conseils de son père pour qui s’était folie de se porter seul au-devant de tant de forces ennemies, Arnault des Ribes fouetta sa monture et, à brides abattues, fonça vers Ayssènes dont l’éperon rocheux, bientôt en vue, se perdait dans la fumée du donjon en flammes.
De ses premières rencontres secrètes avec son amoureuse, Arnault avait conservé le souvenir d’un sentier grimpant à flancs de rochers dont l’étroitesse et la pente risquaient à tout instant de le projeter dans le vide. Mais c’était là le seul chemin qui puisse contourner les assaillants et lui permettre de rejoindre au plus vite sa promise qu’un terrible danger menaçait. Bientôt, à mi-chemin, il réussit à distinguer les remparts et plus encore le visage d’Aude scrutant le paysage pour le voir apparaître.
« Aude ! s’écria-t-il à son adresse. Aude ! Je m’en viens ! »
Un voile de fumée la cacha à ses yeux. Piquant son cheval, il s’élança sur la pente caillouteuse, inconscient du danger qu’il courait.
Fougueux, le cheval accrochait du mieux de ses jarrets le sol glissant de pierrailles. Mais, ripant sur une pierre plus grosse, il ne put se rétablir et versa dans le vide, emportant Arnault dans sa chute. La bête et son cavalier plongèrent dans le Tarn, au lieu-dit le Mas de Benou, là où la confluence des deux rivières a formé un gouffre noir et profond d’où l’on ne remonte jamais si, par malheur, on s’y risque.
Jamais la belle Aude ne revit son chevalier. Emportée par le vent de la guerre et subissant le sort des prisonnières de rang, elle vécut enfermée au château de Sévérac avant que Simon de Montfort ne vienne l’en délivrer et la rétablisse au château d’Ayssènes. Dès lors, apprenant par la voix des gens du pays, le malheur qui était arrivé à Arnault, elle se consacra en prières, cherchant jour après jour, dans les remous du gouffre, le visage de son chevalier.
Depuis, bien des heures se sont écoulées ; bien des veillées ont entendu la triste histoire de la belle Aude et d’Arnault des Ribes. Et l’on dit que tous les cinq ans –pourquoi tous les cinq ans ?- à l’aube et au couchant, l’espace de quelques jours, une voix s’élève du gouffre. Une voix à la fois douce et glaçante qui crie sa haine de Déodat de Sévérac et son amour pour Aude.
Voilà pourquoi, dans le pays, le lieu qui surplombe le gouffre maudit, s’appelle le Roc du Cavalier.


Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !