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Violette Morris. Une femme à abattre

La traction avant noire 15 CV roule à allure moyenne sur la départementale 27 qui relie Beuzeville à Epaignes, dans l’Eure. À l’intérieur ont pris place le couple Bailleuil, charcutier à Beuzeville, leurs deux enfants âgés de quatorze et douze ans, leur gendre Henry Hémery et, tenant le volant, l’amie de la famille, Violette Morris.

Au lieu-dit  La Côte du Vert – il est 18 heures 25, ce mercredi 26 avril 1944 – surgit soudain un attelage qui se met en travers de la route, barrant tout passage. Surprise, la conductrice appuie sur la pédale de frein de toutes ses forces sans pouvoir empêcher la voiture de se déporter vers le talus contre lequel elle s’immobilise. Une rafale de mitraillette suivie de plusieurs tirs s’abat sur le véhicule. À l’intérieur, les six passagers, criblés de balles, gisent sur les banquettes. L’exécution, organisée par les résistants du maquis Surcouf, s’achève dans un bain de sang, la présence des enfants du couple n’étant pas prévue dans le plan. Les corps, après avoir été transportés, sont déposés, empilés les uns sur les autres, dans une mare au village Le Pin (Calvados). Violette Morris, qui vient de fêter ses cinquante et un ans, vient-elle d’être exécutée pour faits de collaboration ? Ou bien en voulait-on seulement au couple Bailleuil, pour les mêmes faits ? Les deux peut-être ? Et d’où est venu l’ordre d’exécution ? Autant de questions auxquelles l’Histoire n’a toujours pas pu répondre avec clarté, prise dans les entrelacs d’une période obscure. Comme elle n’a pas encore su lever le voile sur cette personnalité complexe qu’est Violette Morris. Au point que les titres des ouvrages qui lui sont consacrés distillent doutes et interrogations sur la vie sulfureuse de cette femme, devenue trop gênante au point de l’abattre. Pour le premier de ses biographes, Raymond Ruffin, qui a largement contribué à la « légende noire » de Violette Morris, elle est la « Diablesse » avant de devenir « La hyène de la Gestap ». Pour Marie-Josèphe Bonnet, elle n’est qu’une « scandaleuse » qui, par sa manière de vivre et de s’habiller, s’est éloigné « de la norme de toute intégration réussie ». Par une minutieuse analyse des documents, elle conteste la version la plus souvent admise d’une espionne à la solde des Nazis, chargée d’infiltrer les réseaux de résistants et de participer aux sales besognes.

Incontestablement, dans la France occupée et traumatisée, Violette a choisi son camp par opportunisme, collaborant avec l’occupant, s’associant de près ou de loin au Milieu et aux partis collaborationnistes, plus particulièrement le Parti franciste de Marcel Bucard. Elle fréquente aussi le milieu artistique et côtoie Joséphine Baker et Jean Cocteau. L’écrivain l’utilise d’ailleurs comme chauffeur quand il part rejoindre son compagnon Jean Marais, parti au front en 1940.

À quel degré se situe sa collaboration ? La question reste entière, documents et témoignages n’apportant guère de preuves formelles sur ses activités, lesquelles viennent occulter en partie son passé d’athlète et de championne.

Car, c’est en effet dans le domaine du sport que Violette Morris semble atteindre sa plénitude, la reconnaissance du moi et surtout la possibilité d’une expression corporelle qui lui permet de s’affirmer en tant qu’être égale des hommes. Violette Morris a toujours vécu écartelée entre sa féminité rejetée et sa masculinité affirmée mais repoussée par l’ordre moral ; entre son hétérosexualité consentie par un mariage trop précoce et son homosexualité révélée ; entre un corps imposé par la naissance et un corps mutilé mais libéré par sa propre volonté ; entre enfin une activité sportive épanouissante et la transgression des règles élémentaires d’hygiène sportive.

La complexité de sa personnalité trouve ainsi un exutoire dans la pratique sportive. Violette Morris est une gagnante ; une compétitrice dans l’âme. Quand elle considère que les femmes ne sont plus à sa taille, elle défie les hommes, sur un ring ou sur un circuit automobile. « Ce que les hommes peuvent faire, dit-elle, Violette peut le faire », mettant l’accent à dessein sur son prénom pour montrer qu’elle diverge des positions féministes de ses contemporaines Camille du Gast, Marie Marvingt ou Hellé Nice.

 

La carrière de Violette Morris est pluridisciplinaire. Il est de bon ton, à cette époque, de toucher à tous les sports, au fil des découvertes et en fonction de ses capacités physiques et  mentales. Avec une taille d’1,66 m pour un poids qui oscille autour des 70 kg, Violette Morris excelle dans tous les sports (de l’athlétisme à la natation en passant par le football, le motocyclisme et l’automobile), se créant un véritable palmarès de championne entre 1917 et 1924.

Son premier rapport au sport est une découverte. Courir, nager, lancer le poids ou jouer au basket lui permet de s’affirmer et de dévoiler au grand jour sa différence. Son passage au pensionnat religieux de l’Assomption en Belgique n’est pas étranger à cette expression du corps qu’elle poussera jusqu’à ses limites, par défi.

Violette Morris est âgée de vingt et un ans quand elle réalise son premier exploit sportif en se classant 5e et unique concurrente féminine, au championnat de France de grand fond à la nage (8 km). Son endurance, elle la doit à la pratique du water-polo au club parisien de La Libellule. La Grande Guerre la voit ensuite s’engager, dès février 1915, comme ambulancière puis comme cycliste avant son évacuation de Verdun, atteinte de bronchite et d’une pleurésie.

L’armistice n’est pas encore signé qu’elle est sacrée championne de France du lancer du poids avec un jet de 15,85 m. Un titre remporté à plusieurs reprises les années suivantes ajoutés à ceux du javelot dont elle est devenue une spécialiste. Favorite, elle échoue toutefois dans la quête du titre des premiers Jeux Olympiques féminins à Paris en 1922, se classant seconde au poids derrière une Américaine.

Mais c’est le football qui la passionne. Elle trouve dans ce sport collectif le moyen d’exprimer à la fois son physique et son caractère de meneuse. Capitaine de l’Olympique de Paris, elle remporte en 1926 le triplé championnat de Paris, championnat de France et Coupe de France. Et quand Violette Morris ne mène pas son équipe à la victoire, elle enfourche une moto, participe au Bol d’or et remporte plusieurs courses (Paris-Les Pyrénées-Paris ; Paris-Nice) avant de signer un exploit retentissant quand elle gagne, en 1927, hommes et femmes confondus, le Bol d’Or dans la catégorie voiturette de tourisme.

Cet exceptionnel parcours qui fait d’elle la plus grande championne des Années folles est entaché de multiples conflits avec la Fédération française sportive de France. Violette Morris dérange et son caractère entier n’aide pas à apaiser des tensions de plus en plus vives. Il lui est reproché de s’habiller en homme, de porter les cheveux courts, de fréquenter les jeunes femmes et de n’admettre aucune concession à sa liberté. Dès lors, c’est sur le terrain sportif que Violette Morris est attaquée. En mars 1923, elle est suspendue deux ans par la Fédération française sportive féminine pour avoir donné des excitants à ses joueuses du Club Olympique avant d’être réintégrée. Trois ans plus tard, elle fait scandale lors d’un match France-Belgique en refusant de se mettre en tenue tant que les frais de son voyage ne lui auront pas été payés. Excédée, la même Fédération la suspend indéfiniment après avoir constaté que Violette Morris passe des annonces dans la presse pour trouver des figurantes dans un film. Une décision grave qui lui interdit de participer à toutes les épreuves officielles, confirmée par le tribunal civil en 1930, Violette Morris étant déboutée de son procès contre la Fédération. L’année précédente, âgée de trente-six ans, elle a pratiqué une mastectomie pour pouvoir mieux conduire. En réalité, elle franchit une nouvelle étape vers une masculinité de plus en plus assumée, comme un refouloir de sa féminité.

Les années 30 sont plus obscures pour Violette Morris. La crise de 29 provoque la faillite de son affaire d’accessoires pour autos et vélos. Elle tente bien une carrière d’artiste-lyrique mais sans grand succès. Dans les cabarets qu’elle fréquente assidûment, elle côtoie artistes et malfrats qu’elle accueille sur sa péniche parisienne. En 1937, elle s’invite même à la rubrique des faits divers en tuant un homme qui la menaçait. Elle est acquittée deux mois plus tard.

Toutes ces années où elle est interdite de toutes compétitions, lui ont laissé le goût amer de l’injustice. Le temps est venu pour Violette Morris, dans cette France occupée livrée aux combines et aux opportunistes de tout poil, de laisser parler sa haine d’une société qui l’a rejetée afin d’apaiser des blessures toujours ouvertes. Loin d’être une idéologue, elle ne fait que profiter des incertitudes de la guerre. D’ailleurs, par sa manière de vivre, elle se situe aux antipodes de la vision pétainiste de la femme, vouée au foyer et à la procréation. Pourtant, en entrant dans la Collaboration, elle ne fait que s’égarer un peu plus, ouvrant la voie à un destin tragique qui s’achèvera sur une petite route normande, au volant d’une voiture : la passion de sa vie.

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